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Ouvrir la culture, inventer du commun

Le terme « culture » recouvre aujourd’hui des domaines si variés que l’on peine même à les inventorier. Cette redéfinition du terme bouscule les institutions culturelles dans leurs missions traditionnelles et dans leurs rapports avec les publics. Et s’il était temps, comme le suggère Maxime Cervulle, spécialiste des Cultural Sudies, de repenser les pratiques et les lieux, et d’inventer de nouvelles formes de médiations ?
Poser la question de ce que recouvre le terme « culture » revient à s’exposer à une multitude de définitions diverses. Au-delà des arts et du patrimoine, le périmètre de la culture comprend-il les langues, les traditions culinaires ou les styles vestimentaires ? Et qu’en est-il des productions médiatiques souvent vues comme triviales – le jeu vidéo, la télévision ou la musique populaire ?

Une redéfinition de la notion de culture

S’il est désormais difficile de s’accorder sur les frontières de la culture, c’est parce que les usages de la notion ont subi durant les dernières décennies une intense transformation. D’abord, une définition anthropologique tend à s’imposer dans les représentations, autorisant une compréhension de la culture comme « ensemble d’un mode de vie ». Une récente enquête conduite pour le ministère de la Culture et de la Communication relève d’ailleurs, à propos du contexte français, la large diffusion d’une « conception de la culture, ouverte, libérale, éclectique, tolérante, susceptible d’absorber toute activité faisant sens, et de dépasser une vision étroite, scolaire, intimidante ». Ensuite, la hiérarchie culturelle – cette opération de classement ordinaire par laquelle les pratiques culturelles sont vues comme plus ou moins légitimes – a subi un affaiblissement. Les travaux du sociologue Bernard Lahire montrent, par exemple, combien les profils culturels sont désormais caractérisés par un certain éclectisme : nombreux sont les individus qui conjuguent amour du théâtre et des jeux vidéo, du cinéma d’auteur et des blockbusters, de l’opéra et des fêtes foraines.

Du côté des institutions

photographie du Centre Pompidou
CC by 2.0 Alexander Svensson, Flickr
Observer aujourd’hui les institutions culturelles françaises donne immédiatement à voir une telle conception « ouverte » de la culture. Il suffit de penser, par exemple, à l’intégration dans les collections d’œuvres de street art, à la multiplication d’expositions autour d’auteur(e)s de bandes dessinées ou encore à la patrimonialisation en cours du jeu vidéo. L’inclusion de ces objets dans l’espace muséal, qui implique leur décontextualisation, pose toutefois question. S’agit-il pour les institutions de « reconnaître » ces formes culturelles populaires, de les adouber en leur transférant la légitimité institutionnelle ? Ou bien s’agit-il de faire entrer « le populaire » dans l’institution afin de faciliter un dialogue trop rare avec des publics se tenant à distance de ces lieux ? On le voit, l’ambiguïté est ici forte et invite à reconsidérer, d’une part, la fonction des institutions culturelles et, d’autre part, la vision des publics que ces dernières manifestent.

Médiation culturelle et lien social

La médiation culturelle est sans doute l’un des postes d’observation les plus pertinents pour répondre à ce questionnement. Dans le contexte institutionnel, la médiation vise généralement à combler « la séparation des mondes de la création artistique et des publics : le médiateur serait celui qui dispose de connaissances et d'outils pour créer les conditions de leur rencontre », expliquent les chercheuses Bernadette Dufrêne et Michèle Gellereau. L’organisation de cette rencontre s’accompagne d’un second impératif : celui de créer du lien social. Ainsi, le Centre Pompidou a-t-il lui-même dans ses missions aussi bien « l’information et […] la formation du public » que « la communication sociale » (Art. 1 de la loi du 3 janvier 1975 portant création du Centre national d’art et de culture Georges Pompidou). Ces missions ne devraient-elles pas toutefois être repensées, à l’aune des mutations de la notion de culture ainsi que des difficultés persistantes à faire des musées de véritables lieux de convergence sociale, où se refléterait la composition socioprofessionnelle du pays ?

Rompre avec la mission éducative ?

Le défi à relever porte en premier lieu sur la nécessité pour les institutions culturelles de sortir d’une conception éducative de leur mission. Lorsque les pratiques culturelles ordinaires intègrent l’espace muséal, peut-on encore adhérer à l’idée d’une pure fonction de transmission et de formation ? D’autant plus que, comme le rappelle Tony Bennett, chercheur en Cultural Studies, cette conception de la fonction des institutions culturelles renvoie historiquement à une volonté « de régulation morale et culturelle des classes ouvrières ». Comment rompre donc avec cette conception, qui freine sans doute des publics parfois déjà réticents vis-à-vis de l’institution scolaire ? Comment inventer des missions nouvelles à la mesure d’une culture plurielle et polysémique, qui permettent de trouver une résonance chez des publics eux-mêmes multiples de par leurs modes de vie, leurs affiliations et sensibilités ?

Inventer une expérience du commun

Une voie possible pourrait impliquer une nouvelle étape de patrimonialisation, orientée par exemple vers la rencontre entre la grande Histoire et les trajectoires de vie ordinaires, notamment dans le domaine des luttes sociales. En effet, il est frappant que le paysage culturel français ne dispose pas d’un centre d’art et de culture féministe, d’un musée de la colonisation et de l’esclavage qui soit situé en métropole, ou d’un musée national des cultures ouvrières. Cela en dit long sur la persistance d’une conception somme toute verticale et universaliste de la culture. On voit ici la difficulté à reconnaître la contribution de cultures « particulières » à une histoire et sensibilité partagées. Sans doute, une conception véritablement « ouverte » de la culture requiert-elle une vision pluriverselle, incluant l’ensemble des micro-récits et expériences singulières qui composent les espaces culturels que nous habitons. Il ne s’agirait plus tant de concevoir les institutions culturelles comme des lieux de « transmission » que comme des lieux où s’invente une expérience du commun. Ceci requiert cependant d’interroger les allants-de-soi de la gouvernance des musées, de la programmation culturelle et de la patrimonialisation. Alors que l’injonction à la « participation des publics » apparaît trop souvent comme un gimmick marketing dissimulant mal l’absence criante des publics populaires, le mot d’ordre serait celui de l’inclusion pleine et entière de ces publics au cœur même des espaces de décision institutionnels. Pourquoi participer, quand on peut concevoir, créer, imaginer du collectif ? C’est là, me semble-t-il, la condition d’une réinvention des missions culturelles qui soit au niveau de l’exigence démocratique.

Maxime Cervulle est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 et au Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI)

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°22
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