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Interview

« La force émancipatrice des histoires »

conteurs dans une yourte
© Droits réservés, Maison du conte de Chevilly-Larue
Le cycle de rencontres « Le Pouvoir des mots » cherche à aborder la création orale sous toutes ses formes. Des conteurs d’aujourd’hui y participent pour évoquer la singularité de leur engagement artistique. Valérie Briffod, co-directrice de la Maison du conte de Chevilly-Larue, nous explique ce qu’est l’art du conteur moderne.

Pouvez-vous nous présenter la Maison du conte ?

Il faut imaginer un coin de banlieue, une petite enclave reliée au monde d’un côté par l’aéroport d’Orly et de l’autre par le marché de Rungis, où circulent quotidiennement des denrées du monde entier. C’est important symboliquement, car la Maison du conte est aussi un endroit de circulations et de rencontres. Les histoires sont notre matière première, elles créent des images, font entrer le public dans un imaginaire.

À l’origine, le festival « Le Grand Prix des conteurs » de Chevilly-Larue réunissait trois jours par an des conteurs issus de l’ensemble du monde francophone. Il y a une vingtaine d’années, la ville a souhaité pérenniser cette structure et elle a acheté une maison. Nous sommes ainsi un endroit où l’on permet à des conteurs de travailler leur art dans ce qu’il a de spécifique et de le travailler comme un artiste, avec du temps, des moyens, une salle, des rencontres avec un public, au sein d’un territoire.

Existe-t-il des formations de conteur ?

Il n’y a pas d’école du conte, peut-être à l’image de l’aspect multiforme de cette discipline. C’est difficile de mettre le conteur dans une case ! Mais si je devais donner deux fondamentaux, ce serait le répertoire et l’écriture orale. Le répertoire, ce sont toutes les histoires qui font partie de notre patrimoine écrit et qui trouvent un écho aujourd’hui. Elles sont un point de vue sur le monde. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve les versions d’une même histoire, comme Le Petit Chaperon rouge, dans différentes cultures ; elles touchent à une même universalité. Le conteur est traversé par les structures narratives du récit traditionnel, elles nourrissent sa pratique. Il travaille les histoires avec son corps, avec sa voix, en faisant des allers-retours entre l’écrit et l’oral. Il raconte d’un point de vue un peu organique, avec une parole qui lui est propre, et qui reste flexible dans l’ici et maintenant avec son auditoire.
conteurs en séance de formation
Le Labo, une session de formation pour les conteurs par la Maison du conte © Marien Tillet

Chez le conteur moderne, la forme initiale de la veillée, qui réunissait famille, amis et voisins autour d’une histoire, sert-elle encore de cadre pour la pratique ?

C’est une question qui agite beaucoup le milieu du conte. Autrefois, lorsqu’il y avait la veillée, le conteur avait une fonction sociale, il animait une communauté. Aujourd’hui, l’image traditionnelle du conteur au coin du feu a évolué, la discipline s’est ouverte à d’autres formes artistiques, elle a investi les plateaux de théâtre. Le conte n’est plus restreint au mythe et au merveilleux, il se fait également témoin du réel, à travers des récits documentaires. Les conteurs sont très poreux à d’autres langages, c’est ce qui fait leur particularité artistique. Certains utilisent les techniques de la scène, d’autres gardent le rapport de la veillée, c’est cette diversité qui rend vivant le patrimoine.

Est-ce qu’il existe de grandes tendances dans l’art du conte aujourd’hui ?

Il n’y a pas de grandes tendances, mais on sent des obsessions particulières chez certains conteurs, qui se traduisent par le choix des sujets ou la façon d’entrer dans le récit. On peut citer par exemple le récit documentaire, pratiqué par Nicolas Bonneau. Marien Tillet, lui, est vraiment dans le fantastique, la frontière entre le rêve et la réalité. Annabelle Sergent, quant à elle, ressent la nécessité de passer par le symbolique ou le mythe, y compris quand elle s’attaque à un angle plus documentaire comme dans son dernier diptyque autour de la guerre.

Le conteur collecte des récits, des souvenirs, des légendes. Comment se passe concrètement ce travail de collectage ?

Le conteur est un activateur de la parole publique, dans le sens où en racontant une histoire, il va générer d’autres histoires. En activant les mémoires individuelles, il relie les gens à un dénominateur commun, qui tend à son tour vers l’universel. Un projet de collecte est toujours délicat, car on arrive quelquefois dans un endroit où il y a de la souffrance. Souvent, les projets de collectage sont commandités par les villes pour réparer quelque chose à un endroit : le quartier du haut qui ne parle pas au quartier du bas, une barre d’immeuble que l’on va détruire… À partir de là, le conteur va créer un cadre dans lequel la parole va circuler et le lien va se faire. Les conteurs travaillent souvent avec des enregistreurs, qui leur permettent de capter la singularité et la musicalité d’une langue pour pouvoir ensuite la restituer. Ce qui est magique dans le collectage, c’est qu’il remet le conteur à un endroit essentiel, celui de la parole ancrée dans un rapport humain. Dans une société saturée par la parole, le conteur est là pour lui redonner du poids, de la valeur.

Comment être conteur dans une société dominée par l’image et le numérique ?

L’image sera toujours plus forte que la parole. Donc le conteur ne va pas combattre l’image, il se situe à un autre endroit, il se faufile, à l’envers du mouvement du monde. Raconter des histoires, c’est prendre le temps, c’est donner la possibilité à quelqu’un d’entrer dans autre chose que dans l’immédiat, se connecter à lui-même, à une culture. Je pense qu’il faut le revendiquer. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de la force émancipatrice des histoires.


Propos recueillis par Sébastien Gaudelus et Floriane Laurichesse, Bpi
Article initialement paru dans de ligne en ligne n° 29
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