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Chronique
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Autofictions #1 : Entre les deux il n'y a rien

On le lisait, dès la rentrée 2014, dans les lignes du Magazine Littéraire : “ l'exofiction, fille révoltée de l'autofiction, prend la place de sa mère.” Les écrivains se seraient lassés d'écrire sur eux-mêmes, et auraient opéré un glissement, prenant pour sujet d'autres figures connues. La rentrée 2015 prouve cependant que l’autofiction est loin d’être enterrée : bien que le genre connaisse un recul certain par rapport à la vogue qu’il a connue dans les années 2000, il continue de bien se porter, défendu par des auteurs qui se sont débarrassés de la pesante question de l’honnêteté et de l’authenticité.
Couverture - Mathieu Riboulet - Entre les deux il n'y a rien
A la Bpi, niveau 3, 840"20" RIBO 4 EN
Mathieu Riboulet revient, dans Entre les deux il n’y a rien, sur ses années de formation : comment, jeune homme, les transformations du paysage politique européen et la découverte simultanée de sa sexualité ont forgé sa conscience de toutes les formes d’exclusion.

La jeunesse de Riboulet, ce sont d’abord les années de plomb qui voient dans toute l’Europe des groupes activistes, comme les Brigades Rouges en Italie ou la Bande à Baader en Allemagne, choisir d’exercer la violence à l’encontre d’Etats qu’ils jugeaient de plus en plus autoritaires. Une période de troubles parfois décrite comme une “guerre civile de basse intensité” que l’auteur reconstitue, avec un intérêt particulier pour les évènements entourant l’enlèvement d’Aldo Moro, dont la mort reste aujourd’hui encore un sujet brûlant dans le paysage politique italien.

Cependant, Entre les deux il n’y a rien est à des lieues d’être un précis d’histoire ou un simple récit de vie. Riboulet met de côté toutes les interrogations classiques que suscite l’autofiction, ne se donnant pas même la peine de se prêter à un simulacre de pacte autobiographique. L’intensité du récit suffit à balayer les précautions habituelles - qui paraîtraient ici presque déplacées - sur la place du moi dans la littérature et le supposé mentir-vrai des auteurs d’autofiction.

Car il s’agit avant tout d’un cri de rage et de douleur, forcément militant. Les noms de jeunes activistes n’ayant jamais basculé dans la lutte armée mais abattus, malgré tout, “comme des chiens” tout au long de ces années de plomb ponctuent le récit comme une litanie funèbre. Le geste littéraire de Riboulet, comparable au jet d’un pavé, ressuscite la révolte de toute une jeunesse abandonnée, sacrifiée.

Après les années de plomb, ce sera l’enfer des années Sida. Au moment où le mur de Berlin tombe, Riboulet voit mourir Maxime, premier ami et premier amant. Complices en tout, les deux jeunes hommes avaient fait de leur homosexualité un étendard. Rejeté par sa famille, Maxime meurt dans l’indifférence : un parmi des milliers.

Ces deux segments du récit de Mathieu Riboulet sont unis par la même écriture ferme, rigoureuse et sans tabous, mais leur ton est résolument différent, passant du pamphlet à l’élégie. Entre les deux, pourtant, Mathieu Riboulet ne cesse de jeter des ponts. Entre les deux, il y a un ensemble de mécanismes qui conduisent à l’exclusion et à la domination de communautés entières. Entre les deux, il y a l’éveil des consciences, le “grand jeu du cul et de la politique”, et le désir de faire trembler l’ordre établi.
Riboulet, qui assure “qu'à l'intersection de la sexualité et de la politique des choses fondamentales se nouent” fait de la revendication de son homosexualité dans une société qui le réprouvait un acte de résistance. Déjà entrevue, notamment, dans les Oeuvres de miséricorde en 2010, sa réflexion autour des liens entre politique et intime trouve ici une nouvelle profondeur et ne perd rien de son tranchant ni de sa singularité.
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