Sélection

Littérature et homosexualité

L’homosexualité est un sujet resté longtemps tabou, évoqué à mots couverts par des auteurs comme Colette, Roland Barthes ou Proust. Même si elle reste aujourd’hui encore assez peu représentée dans la littérature, les premiers personnages homosexuels présentés de manière positive sont apparus à la fin du 19e siècle.

Depuis, des œuvres importantes ont mis en avant les différents visages de l’homosexualité, et célébré l’énergie des communautés homosexuelles du monde entier. A l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie, ce 17 mai 2017, nous vous proposons une sélection de textes incontournables qui ont contribué à faire évoluer le regard de la société sur l’homosexualité.

Publié le 17/05/2017 - CC BY-SA 3.0 FR

Sélection de références

Escal-Vigor

Georges Eekhoud
Éditions Tusitala, 2017

Paru en 1899, Escal-Vigor de l’auteur belge Georges Eekhoud est considéré comme le premier roman francophone traitant ouvertement d’une relation amoureuse entre deux hommes. Le récit de la relation entre Henry de Kehlmark, comte d’Escal-Vigor, et le jeune pâtre Guidon Govaertz fit évidemment scandale, et valut un procès à son auteur.

La subversion d’Escal-Vigor ne réside d’ailleurs pas seulement dans la sensualité avec laquelle Eekhoud évoque l’amour sublime des deux hommes, ni dans leurs discours revendiquant leur droit au bonheur. Escal-Vigor, où le peuple et la noblesse se mélangent allègrement dans une atmosphère de carnaval brumeux, remet aussi largement en question les hiérarchies politiques et sociales, révélant ainsi les idées anarchistes de Georges Eekhoud.

A la Bpi, niveau 3, 841 EEKH 4 ES

De Profundis

Oscar Wilde
Stock, 2005

De profundis est un des derniers textes écrits par Oscar Wilde, bien loin du personnage de dandy désinvolte et railleur que l’auteur irlandais s’était construit via ses pièces de théâtre et ses aphorismes. Et pour cause : il dédie cette longue lettre à son amant Lord Alfred Douglas depuis la cellule de la prison de Reading qu’il occupe suite à sa condamnation pour homosexualité en 1895. Brisé par quatorze mois de travaux forcés, Wilde y revient sur la relation souvent orageuse qui l’unissait au jeune Lord, et mêle ses regrets et l’expression de sa souffrance à un émouvant et durable cri d’amour :
“Après la terrible sentence, quand j’étais en tenue de forçat et que les portes de la prison se sont refermées, je me suis assis parmi les ruines de ma merveilleuse vie, écrasé par l’angoisse, décontenancé par la terreur, étourdi par la douleur. Et pourtant, je ne te haïssais pas. Chaque jour, je me disais ‘Je dois garder l’Amour dans mon cœur aujourd’hui, sinon comment survivrais-je toute la journée ?”

A la Bpi, niveau 3, 820.1 WILD 4 DE

Corydon

Corydon

André Gide
Gallimard, 1924

S’il le publie d’abord anonymement en 1911 avant d’en revendiquer la paternité en 1924, Gide cite dans son journal Corydon comme son livre “de plus grande utilité, de plus grand service pour le progrès de l’humanité”. Suivi en 1925 et 1926 par Les Faux Monnayeurs et Si le grain ne meurt, deux autres textes essentiels qui finissent de lever le voile sur l’homosexualité de l’auteur – déjà évoquée à mots plus couverts dans des romans antérieurs -, Corydon est un texte fondamental dans l’histoire des représentations de l’homosexualité.

Certains aspects du discours de Gide paraîtront aujourd’hui dépassés, notamment lorsqu’il distingue des “types” d’homosexuels. Mais le propos central de Corydon, qui vise à démontrer, en allant aussi bien sur le terrain des sciences naturelles que de la psychanalyse, que l’homosexualité n’est en rien contre-nature et à revendiquer une place dans la société pour les homosexuels, reste aujourd’hui encore pertinent. Et continue d’impressionner tant la prise de position apparaît, pour l’époque, courageuse.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ GIDE 1

Le puits de solitude

Marguerite Radclyffe Hall
Gallimard, 2005

“Reconnaissez-nous, oh Dieu, devant le monde entier ! Concédez-nous, à nous aussi, le droit à l’existence !”

Ces deux phrases, les dernières du Puits de solitude, sont le cri de Stephen Gordon, héroïne du livre. Celle-ci découvre dès son jeune âge son penchant pour les femmes, mais fait face tout au long de sa vie à une succession de déceptions amoureuses. Si le roman de Marguerite Radclyffe Hall ne présente pas d’issue heureuse pour ses personnages – il faudra attendre pour cela Carol de Patricia Highsmith, en 1952 -, et bien qu’il n’évoque leurs relations physiques qu’avec une très grande pudeur, le Puits de solitude fait figure de pionnier dans la représentation des amours lesbiennes. Il met surtout en scène une héroïne forte, qui assume son homosexualité et ses choix, à l’image de l’auteure Radclyffe Hall, qui vécut trente ans durant avec la sculptrice Una Troubridge, et qui était connue dans les cercles littéraires au début du siècle dernier pour sa façon de s’approprier une garde-robe masculine.

En dépit du soutien de Virginia Woolf, Vita Sackville-West et E.M. Forster, Le Puits de solitude fut interdit au Royaume-Uni suite à une violente campagne de dénigrement. Cela ne l’empêche pas de se vendre à un million d’exemplaires aux Etats-Unis entre 1916 et 1943, date de la mort de l’auteure.

A la Bpi, niveau 3, 820″19″ HALL 4 WE

Querelle de Brest

Jean Genet
Gallimard, 1981

Peu d’écrivains ont fait autant pour la reconnaissance d’une véritable culture homosexuelle et queer que Jean Genet. De son premier roman, Notre-Dame-des-fleurs, à la pièce posthume Splendid’s en passant par son seul film, Un chant d’amour, et le poème de prison Le condamné à mort, l’œuvre de Genet ne cesse de célébrer un homoérotisme placé sous le signe des voyous et des garçons des rues.

Parmi ces œuvres, Querelle de Brest, adapté au cinéma en 1982 par Rainer W. Fassbinder, brille d’un éclat particulier. Son héros, Georges Querelle, matelot viril et magnétique qui sème le trouble y compris chez les hommes hétérosexuels, cristallise les tensions qui structurent le regard de Genet sur l’homosexualité. A la fois amant passionné et assassin, issu des bas fonds interlopes mais visant une expérience de l’extase quasi-métaphysique, Querelle incarne cette dialectique du danger et de la béatitude chère à Genet.

La chambre de Giovanni

James Baldwin
Rivages & Payot, 1998

A son arrivée à Paris où sa fiancée Hella doit le rejoindre, le jeune Américain David se voit ouvrir les portes d’un monde nouveau par Jacques, habitué des bars interlopes de la capitale où se forment les couples à la faveur de l’obscurité. Il y rencontre Giovanni, barman, et l’attirance immédiate qu’il ressent lui rappelle une première expérience homosexuelle, faite au sortir de l’adolescence…

La chambre de Giovanni met en scène la crise de conscience de David, déchiré entre sa fiancée et son amant, entre son désir réel et sa crainte de ne pas se conformer aux codes de la société. James Baldwin signe là un roman radicalement original pour son époque et analyse avec subtilité la profonde détresse psychologique de son héros, un homme qui ne peut ni aimer ni s’aimer, victime de son incapacité à s’affirmer.

A la Bpi, niveau 3, 821 BALD 4 GI

Chroniques de San Francisco

Chroniques de San Francisco

Armistead Maupin
10/18, 1998

Cela fait près de quarante ans qu’Armistead Maupin poursuit la rédaction de ses Chroniques de San Francisco, qui comptent maintenant neuf tomes. Très rapidement devenues un classique de la littérature gay, ces chroniques s’imposent grâce à la façon nouvelle dont Maupin décrit la vie des homosexuels de San Francisco. Sur un mode qui évoque à la fois le feuilleton et la sitcom – les chroniques commencèrent dans le journal San Francisco Chronicle et furent ensuite adaptées à la télévision -, Armistead Maupin suit une foule de personnages hauts en couleurs, hommes et femmes en quête de liberté qui, s’ils luttent avec des relations amoureuses compliquées et contre l’homophobie du quotidien, affirment cependant haut et fort et sans aucun dolorisme leurs différences et leurs joies.

Les premiers volumes des chroniques évoquent ainsi les années d’exaltation qui ont suivi les émeutes de Stonewall et ont vu l’acquisition de droits essentiels. Plus tard, Armistead Maupin fut un des premiers romanciers à évoquer dans ses textes la naissance de l’épidémie du sida. A partir du milieu des années 1980, le ton se fait ainsi plus sombre, à la mesure de la tragédie qui frappe la communauté gay. Mais la série d’Armistead Maupin continue malgré tout, jusqu’à aujourd’hui, à offrir des role-models positifs et optimistes qui font de lui une des figures les plus populaires de la littérature gay américaine.

Les oranges ne sont pas les seuls fruits

Jeanette Winterson
Des Femmes, 1991

Comment s’accepter et vivre son homosexualité au grand jour lorsque l’on a grandi dans le milieu ultra-conservateur et puritain des Pentecôtistes américains ? C’est l’expérience qu’a fait Jeanette Winterson, éduquée selon les préceptes les plus stricts et qui, dès l’âge de six ans, se destinait à devenir missionnaire en écrivant des sermons… Avant de prendre conscience de son homosexualité et de faire son coming-out à l’âge de seize ans.

Les oranges ne sont pas les seuls fruits, transposition romanesque de cette expérience personnelle, montre la remise en question totale que provoque chez l’héroïne la découverte de sa sexualité, et évoque surtout la violence et l’hostilité avec laquelle sa mère accueille cette nouvelle. Autant que le récit de la reconstruction de l’identité de l’auteure, Les oranges ne sont pas les seuls fruits constitue une plongée hallucinante dans les milieux protestants intégristes américains. Jeanette Winterson revint sur cette partie de sa vie dans une autobiographie publié en 2011, dont le titre, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, dit tout des réactions provoquées par son coming-out au sein de la cellule familiale.

A la Bpi, niveau 3, 820″19″ WINT 4 OR

La tendresse sur la peau

Edmund White
UGE, 1992

Deuxième volume d’une série de textes autobiographiques entamée en 1982 avec Un jeune américain, La tendresse sur la peau reste un des récits les plus célèbres d’Edmund White. Son héros, à l’aube de sa vie d’adulte, y découvre avec étonnement le New York des années 1960 et la liberté – encore relative, mais impressionnante pour ce jeune provincial qui peine à accepter son homosexualité – qui y règne pour les minorités.

S’étendant jusqu’à 1969, l’année des émeutes de Stonewall, La tendresse sur la peau dépeint brillamment la variété des relations et des aspirations de sa vaste galerie de personnages. Edmund White montre ici qu’il y a cent façons de se vivre homosexuel, et ressuscite avec une grande finesse le quotidien des milieux gay des années 1960, fait d’espoir et d’incertitude.

A la Bpi, niveau 3, 821 WHIT.D 4 BE

Caresser le velours

Caresser le velours

Sarah Waters
Denoël, 2002

Auteure d’une thèse sur la littérature anglaise, libraire puis enseignante, Sarah Waters était bien placée pour écrire un roman historique inspiré par les plus grands chefs-d’œuvres de Dickens. Le schéma du récit, qui voit une jeune femme issue des classes les plus populaires accéder à des cercles plus privilégiés, évoque effectivement les romans d’apprentissage et les histoires d’orphelins aux grandes espérances de Dickens. Mais ce qui distingue le roman de Sarah Waters est bien évidemment qu’elle met en scène, dans l’Angleterre des années 1890, des personnages de lesbiennes.

Grand succès populaire, ce roman qui redonne vie au milieu du music-hall à la fin du 19e évoque sans faux-semblants ni ambages la sexualité de ses protagonistes, et fait de celles-ci des pionnières du féminisme tel qu’il se développera dès le début du 20e siècle.. Condition féminine et condition homosexuelle se mêlent ainsi au cœur de l’intrigue palpitante de Caresser le velours, et dans la plupart des romans ultérieurs de Sarah Waters.

Fairyland

Fairyland

Alysia Abbott
10/18, 2016

Lorsque son père Steve, devenu veuf depuis peu, s’installe à San Francisco en 1974, Alysia Abbott n’a que deux ans. Elle sera le témoin privilégié, tout au long de son enfance et de son adolescence, de l’évolution de la ville et de sa communauté gay, que Steve découvre avec enthousiasme et fougue.

Peu de livres ont rendu compte avec autant de vitalité de ce que fut le San Francisco des années 1970, encore profondément marqué par le mouvement hippie et l’influence des écrivains beat. Dans ce décor effervescent, ce “royaume enchanté” domaine de tous les possibles, Alysia Abbott dresse le portrait de son père, poète bisexuel pour qui l’arrivée à San Francisco est une véritable renaissance, tout en évoquant les luttes de la communauté homosexuelle au long des décennies. Difficile de dire ce qui, dans Fairyland, est le plus émouvant, de l’évocation intime de l’amour absolu du père pour sa fille, ou du portrait collectif d’une communauté bientôt en proie à l’angoisse que crée l’épidémie de sida.

En finir avec Eddy Bellegueule

Édouard Louis
Seuil, 2014

Si le premier roman d’Edouard Louis a énormément fait parler, c’est entre autres en raison de la polémique qui a opposé l’écrivain à certains membres de sa famille et à des habitants de son village natal qui l’accusaient d’avoir travesti la réalité. Une polémique qui ne peut cependant occulter la force de ce texte autobiographique qui évoque la violence des actes homophobes quotidiens subis par le jeune Eddy Bellegueule tout au long de son adolescence.

Avec le regard affuté d’un sociologue, Edouard Louis analyse les ressorts de cette homophobie qui s’exprime sans aucune entrave, et montre comment elle se nourrit de conceptions éculées de la virilité qui peinent à être déconstruites dans le milieu ouvrier dont il est issu. Cette démarche sociologique, qui rapproche le texte de Louis de ceux d’Annie Ernaux ou de Didier Eribon, permet à En finir avec Eddy Bellegueule de dépasser le cadre du simple récit autobiographique.

A la Bpi, niveau 3, 840 « 20 » LOUI 4 EN

Arrête avec tes mensonges

Philippe Besson
Julliard, 2017

C’est une histoire de jeunesse qui ne cesse de hanter l’oeuvre de Philippe Besson : son premier amour avec Thomas, un camarade de lycée. Pendant quelques mois, les deux adolescents vivent à l’abri des regards une passion contrariée par le sentiment de honte de Thomas et sa certitude que Philippe quittera leur petite ville de province pour un avenir brillant, tandis que lui restera sur place et reprendra l’affaire familiale.

C’est cette histoire trop tôt avortée, reprise sous différentes formes dans bien des romans de Philippe Besson, qui est mise en scène dans Arrête avec tes mensonges. L’auteur y retrouve la trace de Thomas et reconstitue sa vie brisée par le silence et la pression sociale. D’ores et déjà un des romans les plus remarqués de 2017, Arrête avec tes mensonges est un hommage bouleversant à cet amour sacrifié et un témoignage indispensable sur l’homophobie la plus ordinaire.

A la Bpi, niveau 3, 840″20″ BESS 4 AR

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