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Analyse

Qui a assassiné Jaurès ?

Il est 21h40, le 31juillet 1914, il fait chaud, on a  ouvert les fenêtres. Jaurès déjeune en compagnie de ses amis et collaborateurs au Café du Croissant, non loin du siège de son journal L’Humanité, lorsque retentissent plusieurs coups de feu. C’est Jaurès qui a été visé depuis la rue par un tir de revolver. Jaurès meurt à 52 ans presque sur le coup. L’assassin est vite rattrapé. Il s’appelle Raoul Villain. C’est un jeune nationaliste de 29 ans. Adhérent de “la Ligue des jeunes amis de l'Alsace-Lorraine”, Raoul Villain est un fervent lecteur de l’Action française, le journal d’extrême-droite qui voue une haine féroce au député socialiste du Tarn.


 

Portrait photo de Jaurès
Jaurès par Nadar [Wikicommons]
 
 
 

Pourquoi Jaurès a-t-il été la cible de ce nationaliste ?


Conscient des avancées technologiques en matière de guerre, comme on avait pu le constater lors des récentes guerres balkaniques (1912-1913), Jaurès redoutait par dessus tout l'extension du conflit qui entrainerait l'Europe dans une guerre autrement plus destructrice que ne l'avait été celle de 1870. Suite à la crise d'Agadir avec l'Allemagne, le gouvernement Poincaré vota la loi des 3 ans . Cette loi étendit le service militaire initialement de deux ans à trois ans pour renforcer l’effectif des troupes dans la perspective  d’une guerre à venir contre l’Allemagne. Clémenceau avait donc gagné contre Jaurès. Le socialiste avait perdu contre la loi des 3 ans mais continua de croire à la paix.Victime de campagnes calomnieuses à la suite de de son engagement contre cette loi, Jaurès deviendra la cible obsessionnelle de son futur meurtrier, Raoul Villain, défenseur acharné de la guerre de revanche.

Le lendemain de la mort de Jaurès, le 1er aout 1914,  l’Allemagne déclare la guerre à la France. L’ordre de mobilisation générale en France, daté du 2 aout est placardé dans les rues. Jaurès est enterré le 4 aout en même temps que débute la première guerre de masse du 20e siècle . La disparition de Jaurès, figure majeure de la vie politique de la jeune Troisième république, provoque, malgré lui, l’engagement de toute la classe politique dans la guerre au nom de la nouvelle Union sacrée. Jaurès aura donc échoué dans son ultime combat pour la paix. 

 

 

Photographie du procès de Villain
Villain à son procès, domaine public, gallica
 
 

Un procès controversé

 

Cet assassinat marqua le début de la construction de la légende jaurèsienne et du modèle de l’engagement républicain à la française. Par une ironie du sort, le propre fils de Jaurès se portera engagé volontaire dans la Grande Guerre à 17 ans pour venger les soupçons d’antipatriotisme pesant sur la mémoire de son père. Il mourra en 1918 au front tandis que Raoul Villain, qui voulait tant combattre,  passera toute la guerre en prison en attente de son procès. Il ne sera jugé que le 24 mars 1919. Le jury populaire prononcera son acquittement dans une immédiate après-guerre encore auréolée de la victoire, le 29 mars 1919, par onze voix sur douze provoquant une vague de contestations dans toute la France.


 

Pour aller plus loin...


En cette année de double commémoration à la fois du Centenaire de l'assassinat de Jaurès et du déclenchement de la Grande guerre, la Bpi vous propose une sélection de documents pour comprendre cet événement, à consulter à la bibliothèque et en ligne.
 

 


Sélection de références à consulter en ligne
 

Sur le procès Villain

Le procès fut sans cesse différé. La France étant entrée en guerre, le gouvernement ne voulait pas être perturbé dans son engagement par le souvenir "pacifiste" du grand Jaurès. Il s'agissait dans ce contexte de conforter l'opinion dans le bien fondé de cette guerre. Avec l'ouverture du procès en pleine guerre, l'Union sacrée risquait d'être fissurée. Le procès débuta donc la guerre termninée. Il se déroula dans cette atmosphère victorieuse d'immédiate après-guerre où il fallait justifier toute cette destruction. Villain n'apparaissait donc pas sous le même jour en 1919 qu'en 1914. Son acquittement n'en provoqua pas moins un scandale. Des manifestations éclatèrent un peu partout en France annonçant la fin de l'Union sacrée.
 
 
  • Article de Yves Billard, tiré de Cahiers Jaurès, sur l'avocat de Villain, Zevaes, un socialiste, qui a obtenu son acquittement alors même que Villain avait reconnu être l'auteur de l'assassinat: "Zévaes, avocat de Villain, paroxysme d'une controverse à épisodes et à transformation"


 

Dessin de Jean jaurès
portrait de Jaurès par Léandre

Textes de Jean Jaurès

Beaucoup de textes de Jean Jaurès sont accessibles en ligne gratuitement sur Gallica. 
 
  • Les preuves: Affaire Dreyfus, publié en 1898 au moment de la réouverture du procès. Ce texte ainsi que son engagement dans une vision internationaliste de l'Europe alimentera  l'image de traitre à la patrie cultivée par ses détracteurs.
 

 


A écouter en ligne

Des entretiens sur l’héritage de Jaurès 
  • Entretien avec Rolande Trempé, née en 1916, historienne, grande spécialiste de l’histoire des luttes sociales. Elle a publié une thèse sur la grève des ouvriers de Carmaux, près de Rodez. Grâce à son soutien aux ouviers, Jaurès sera élu député du Tarn. Cette grève marquera pour lui l’étape décisive de son entrée en politique.
 
  • Entretien avec Gilles Candar, directeur des “Cahiers Jaurès”, et auteur de la dernière biographie de Jaurès de référence, publiée en 2014.
   
  • Cycle de conférences en ligne sur le site des Archives Nationales autour de l’exposition “Jaurès” organisée du 7 mars au 7 juillet 2014.
 

Jaurès en image

L'histoire par l'image

L’Histoire par l’image explore l’Histoire de France à travers les collections des musées et les documents d'archives. L'étude de l'image se décline en 3 parties concises: contexte historique, analyse et interprétation. 
 

 

  •  Une analyse de l’illustration de Charles Léandre (1862-1934) de Jaurès orateur. Jaurès a été souvent caricaturé de son vivant. Il a marqué son époque par la force de ses discours et la gestuelle de son éloquence.
 
  • Jaurès et le pacifisme, analyse de la peinture de Gaston Prunier (1863-1927) représentant la grande manifestation pacifiste du 25 mai 1913 contre la loi des 3 ans au Pré Saint-Gervais.

 

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