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Sourd ?

« Sourd ». Est-il besoin de définir ce terme usuel ? Il fait partie d’un vocabulaire courant, quotidien, que les représentations collectives renvoient à un problème d’oreille, d’audition voire d’intelligence : être Sourd, c’est ne pas entendre, ou entendre mal, voilà tout ! À cela s’ajoutent des soupçons de stupidité ou, dans le meilleur des cas, d’étourderie : l’image du professeur Tournesol des albums de Tintin résume cette idée d’un individu un peu fantasque, distrait, dont on ne sait pas vraiment s’il a compris ou s’il est étourdi, mais qui prête à sourire, voire à rire…
 
Pourtant, les Sourds ont traversé l’Histoire avec leur langue et leur culture. Que ce soit Platon ou Aristote, les Anciens ont reconnu cette réalité avec plus ou moins de bienveillance. Platon rapporte ainsi un dialogue entre Socrate et Hermogène, en faisant dire au premier : « si nous n’avions point de voix, ni de langue et que nous voulussions nous montrer les choses les uns aux autres, n’essaierions-nous pas, comme le font les muets, de les indiquer avec les mains, la tête et le reste du corps ? ». Ce qui conduit son interlocuteur à conclure : « Il ne peut, je crois, en être autrement. » Aristote, disciple de Platon, est plus catégorique: sans parole, pas de pensée, c’est le langage qui crée le raisonnement. Selon lui, « les sourds de naissance sont tous muets. Ils émettent des sons mais n’ont pas de langage » et pour une surdité acquise après la naissance, « il est évident que si l’un quelconque des sens a disparu, il est nécessaire qu’un certain type de science ait disparu avec lui, science dès lors impossible à acquérir. »

La parole peut être gestuelle

Tableau de Nancy Rourke
Deaf and Proud, Nancy Rourke © N.Rourke
Cette affirmation aura une longue portée et l’idée est encore palpable de nos jours que seule la voix, la parole vocale, est à même de permettre le développement des capacités cognitives. C’est la parole qui distingue l’homme des animaux, écrit Pascal dans ses Pensées, et, insiste-t-il : « Je puis concevoir un homme sans mains, pieds, tête (car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds). Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. » Mais la parole gestuelle n’est-elle pas une forme de parole ? Cette modalité est totalement ignorée !
Il faut attendre le 18e siècle et Charles-Michel de l’Épée, plus connu sous le nom de l’abbé de l’Épée, pour que cette question de la validité de la parole gestuelle soit posée avec, en arrière-plan, une question de fond : les sourds-muets sont-ils éducables ? Le philosophe des lumières Condorcet, en plaçant la Raison et la perfectibilité de l’humanité au-dessus de toute autre considération, avait ouvert la voie à cette initiative personnelle, institutionnalisée par la Nation en 1791. Rassemblée en un même lieu pour la première fois, l’Institution Nationale des Sourds-Muets de Paris concrétise l’ambition d’un homme, l’abbé de l’Épée, pour qui les élèves sourds, doués de raison, sont aptes à recevoir une instruction par le bais d’une modalité gestuelle, et non vocale exclusivement. C’est une rupture considérable avec une tradition centrée non seulement sur l’articulation et l’émission de la voix, mais aussi sur l’enseignement préceptoral. En effet, la dimension collective de cette nouvelle orientation pédagogique est à souligner : locuteurs de la langue des signes, les élèves sourds permettent l’essor d’un système linguistique inédit, qui lui-même est le ciment d’une communauté à part entière, d’une communauté – et non d’un groupe de personnes liées par un stigmate commun – ce qui implique une composante culturelle.

Ferdinand Berthier, un illustre méconnu

Moins de cinquante années plus tard, Ferdinand Berthier, premier professeur sourd en titre, en créant les banquets de Sourds-Muets dès 1834, matérialisera cette volonté d’émancipation des Sourds : il ne s’agit pas de séparatisme, mais au contraire d’une volonté de participer activement à la vie de son pays, qui passe par la reconnaissance d’une identité, d’une culture. Les actions de ce personnage illustre – décoré de la légion d’honneur par le président de la République en 1849, candidat aux élections législatives de 1848 – n’ont rien d’anecdotique et l’on peut s’interroger sur le silence de l’Histoire envers lui et envers les idées qu’il représente. La « campagne des banquets » orchestrée, entre autres, par l’opposant à la monarchie de Juillet Alexandre Ledru-Rollin, fait étrangement écho aux « banquets des sourds-muets », organisés treize ans auparavant… Mais ces derniers, aucun livre d’histoire ne les mentionne ! Ferdinand Berthier mais aussi Auguste Bébian, premier entendant bilingue et biculturel, s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre initiée par l’abbé de l’Épée, un prolongement anthropologique et pédagogique que la postérité a « oublié ».

Déficience ou singularité d’être au monde ?

L’histoire des Sourds est celle d’une lutte incessante pour exister face à une majorité numérique entendante, pour qui la surdité n’est qu’une déficience à réparer, une anomalie à corriger. Cette année 2012 célèbre le tricentenaire de la naissance de celui qui fut à l’origine de la première école de sourds au monde. Une commémoration qui en appelle une autre puisque, il y a cent quatre-vingts ans exactement, Ferdinand Berthier constatait, amer et désabusé : «  encore une fois les sourds-muets [sont considérés comme] une classe inférieure, comme un genre mitoyen entre l’homme et la bête… [alors que] depuis douze ans, je travaille à la régénération morale du sourd-muet… ».
Cette commémoration de la naissance de l’abbé de l’Épée offre donc l’occasion de célébrer la mémoire d’un précurseur, mais aussi de constater que son entreprise est inachevée, inaboutie dans son versant pédagogique et anthropologique. En effet, les Sourds ne se définissent pas à travers une déficience auditive mesurée en référence à une « norme ». Plus que d’une différence, (qui se situe par rapport à quelque chose), il s’agit de la singularité d’être au monde (nous sommes tous singuliers, uniques) : les Sourds s’inscrivent dans une universalité pleine et entière. Une universalité qui implique une reconnaissance identitaire, culturelle et linguistique, la plus à même de permettre à des hommes et des femmes d’accéder à la connaissance, à l’autonomie. Il s’agit, ni plus ni moins, d’accéder à une pleine citoyenneté, d’être membres à part entière d’un pays. Les Sourds ne vivent pas sur une exoplanète mais parmi nous.

Fabrice Bertin professeur d'histoire-géographie, enseignant à l'Université de Paris 8, Fabrice Bertin est Sourd lui-même 
 
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°9
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