Sélection

Appartient au dossier : 40 ans / 40 romans

40 ans / 40 romans : les années 1980

Quoi de commun entre les expérimentations formelles de Georges Perec, l’inventivité du roman graphique d’Art Spiegelman, l’interrogation sur la signification du monde de Claude Simon ou la transgression littéraire selon Salman Rushdie ? Pas grand-chose en réalité, si ce n’est une certaine idée de la création romanesque, comme outil de compréhension du monde et de soi-même… et le recours à une forme mouvante et mondiale, appelée roman, qui ne cesse de se réinventer, faisant écho à la phrase célèbre de Somerset Maugham : “Il y a trois règles à respecter pour écrire un roman. Malheureusement, personne ne les connaît”.

Publié le 04/09/2017 - CC BY-NC-SA 4.0

Sélection de références

La Vie mode d'emploi

La Vie mode d'emploi

Georges Perec
Le Livre de poche, 1980

Il n’est pas indispensable de maîtriser toutes les subtilités du bi-carré latin ou de la polygraphie du cavalier, deux des contraintes qui président à l’agencement de La Vie mode d’emploi, pour en apprécier le génie. Car on pourra tout aussi bien apprécier l’improbable diversité des romans en germe que contient chaque chapitre et la peinture hyperréaliste d’un immeuble bourgeois – comme jamais ne l’auraient rêvé Balzac ou Zola -, ou se réjouir de déceler quelques motifs récurrents comme celui du puzzle, symbole de création comme de brouillage du sens.

C’est là le signe de la générosité et de la gourmandise du Perec romancier : empruntant aussi bien à des règles mathématiques complexes qu’au registre du jeu, il offre au lecteur, dans l’espace d’une maison de poupées, un terrain d’investigation vaste comme le monde.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ PERE.G 1

Si par une nuit d'hiver un voyageur

Si par une nuit d'hiver un voyageur

Italo Calvino
Seuil, 1995

Si vous aimez qu’un auteur vous manipule et que vous plongez avec délices dans les mises en abyme, alors vous allez vous délecter de ce roman qui se joue de tous les codes du genre. Avec l’humour, la délicatesse et la poésie qui le caractérisent, Italo Calvino nous entraîne sur les traces d’un héros lecteur qui pourrait être vous.

Dans ce roman qui peut se lire autant comme un manuel de littérature que comme une histoire d’amour à rebondissements, Italo Calvino prend son lecteur par la main, en en faisant l’un des personnages principaux et en lui offrant de multiples aventures, dont une belle rencontre amoureuse avec une autre lectrice compulsive, Ludmilla. Et chacune des dix histoires que déroule cet étonnant roman devient l’occasion pour l’auteur de mieux dévoiler les coulisses de l’écriture. Complice malgré lui, le lecteur se retrouve dans ce plaisir de lecture, de connivence littéraire, d’intelligence créatrice, en quête, comme le héros Lecteur, de la suite de ces dix récits et de sa propre histoire.

A la Bpi, niveau 3, 850″19″ CALV 4 SE

Enfance

Enfance

Nathalie Sarraute
Gallimard, 1983

Lorsque Nathalie Sarraute rassemble les souvenirs qui constitueront la matière d’Enfance, elle est âgée de quatre-vingt-trois ans. Figure emblématique du Nouveau Roman aux côtés d’Alain Robbe-Grillet et de Claude Simon, elle développe alors un projet autobiographique original, qui rompt avec les habituelles conventions d’écriture. Faisant davantage appel aux mouvements intérieurs qu’à leur chronologie, le récit se déploie à travers un dialogue entre Nathalie Sarraute et son double, qui investiguent le passé à la recherche de la vérité des événements. Entre la France et la Russie, ces souvenirs-sensations dessinent un double jeu subtil de la mémoire et de l’écriture, faisant d’Enfance une œuvre à la sonorité unique.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ SARR 4 EN

L'Amant

Marguerite Duras
Minuit, 1984

1984 : Marguerite Duras reçoit le Prix Goncourt pour L’Amant. A soixante-dix ans, celle qui accompagna les recherches formelles du Nouveau Roman sans jamais s’y fondre, revendiquant au contraire une voie propre, crée l’événement de la rentrée littéraire avec ce qui restera son texte le plus connu.

Roman familial archétypique, roman d’amour délesté de tous les lieux communs du genre, L’Amant s’attache à retrouver les “périodes cachées” dans les précédents romans, notamment Un barrage contre le Pacifique. Texte fondateur de l’autofiction comme genre littéraire, l’Amant tire sa singularité de la mobilité de la pensée et de l’écriture, cette “langue cassée” épousant les mouvements de la mémoire, et de ce paradoxe : “l’histoire de ma vie n’existe pas”.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ DURA 4 AM

Les vies minuscules

Les vies minuscules

Pierre Michon
Gallimard, 1996

“Imaginons encore une fois qu’il en fût comme je vais le dire…” aurait pu être la première phrase de ces Vies minuscules mais néanmoins vibrantes dont Pierre Michon se fait le chroniqueur. Fantômes de l’enfance ou de l’adolescence, personnages réels ou imaginés, femmes aimées et quittées, ces vies rêvées ou rencontrées composent en huit récits une manière d’autobiographie : autant de mythologies personnelles, issues de la Creuse originaire, qui ont fini par fonder, non sans douleur, un destin d’écrivain. Car, même si la littérature et la “belle langue” tôt le requièrent, Pierre Michon devra encore surmonter ses démons et ses peurs et l’atavisme des pères. Servie par une prose flamboyante, cette ode magnifique à ces morts est incontestablement une victoire : son premier livre est un grand livre.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ MICH.P 4 VI

37°2 le matin

37°2 le matin

Philippe Djian
J'ai lu, 2000

C’est “une histoire con” d’après Philippe Djian, celle de ces deux amants vivant de débrouille et de petits boulots, liés l’un à l’autre par une passion hasardeuse. Une histoire sulfureuse, surtout, indissociable du film de 1986 qui vit Béatrice Dalle donner ses traits à Betty, personnage volcanique qui cache ses fêlures sous l’apparence d’une voluptueuse spontanéité. A travers elle, Djian élabore un drame de la solitude en même temps qu’une délectable comédie sociale où les perdants, quelquefois, osent prendre leur revanche…

Troisième roman de Philippe Djian, 37°2 le matin est le véritable acte de naissance de l’écrivain qui, avec un sens du rythme qu’il tire de sa lecture de modèles américains, de Faulkner à Brautigan en passant par Kerouac, vient rappeler qu’une langue oralisée n’est nullement incompatible avec de hautes exigences de style.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ DJIA 4 TR

La Plaisanterie

La Plaisanterie

Milan Kundera
Gallimard, 1985

Pas drôle, La Plaisanterie ? Certes non, si l’on considère que celle qui donne son titre au roman de Milan Kundera vaut à son héros, Ludvik, d’être rayé des listes du parti communiste, de subir toute sa vie l’opprobre de ses pairs, et de le conduire à un désir de vengeance obsessionnel et vain…

Drôles, les thèmes du premier roman du romancier tchèque ne le sont pas non plus – de la surveillance généralisée à l’Est du rideau de fer aux lourdes désillusions qu’apporte le passage à l’âge adulte -, pas plus que sa construction chorale qui nous montre l’impossible communication entre les êtres. Mais la Plaisanterie contient déjà l’insondable légèreté propre à Kundera, qui pour être souvent cynique et parfois sentencieux, ne se départit jamais d’un humanisme profond et de son regard plein d’une dérision communicative à l’égard de ses personnages.

A la Bpi, niveau 3, 885 KUND 4 ZE

Impasse des deux palais

Impasse des deux palais

Naguib Mahfouz
JC Lattès, 2007

Imaginez Le Caire dans les années 1920 : Naguib Mahfouz y raconte les péripéties de la vie d’une famille de commerçants aisés, le père tyrannique et hypocrite, sa femme soumise, ses deux filles à marier, ses trois fils aux caractères dissemblables et le cercle d’amis et compagnons de plaisir. Grâce à son grand art de la description, il donne vie à des personnages profondément humains, décrits avec acuité psychologique, détails savoureux et sensuels ainsi qu’une touche d’humour.

Impasse des deux palais est le premier volet d’une saga familiale évoquant le destin de l’Egypte à une époque charnière, où cohabitent le poids de la tradition et les premiers mouvements de lutte pour l’indépendance.

Naguib Mahfouz est le premier écrivain de langue arabe à avoir obtenu le prix Nobel de littérature en 1988. La trilogie du Caire comprend Impasse des deux palais (1956) (1988 chez Lattès pour la traduction française), Le Palais du désir et Le Jardin du passé.

A la Bpi, niveau 3, 892.7 EGYP MAHF 4 BA

Maus

Art Spiegelman
Flammarion, 2012

Sur quelle étagère de la bibliothèque du 20e siècle faut-il ranger Maus, l’immense livre d’Art Spiegelman, qui retrace l’histoire de la Shoah à travers celle de Vladek Spiegelman, le père de l’auteur rescapé de l’Europe de Hitler ? Maus a toute sa place aux côtés des principaux récits de l’holocauste, entre L’Espèce humaine de Robert Antelme ou Si c’est un homme de Primo Levi. Mais Maus est aussi un livre qui révolutionne la bande dessinée, qui pose les bases du “roman graphique” ; l’expression d’ailleurs commence à être utilisée à la fin des années 1970, à l’époque où Spiegelman dessine ses planches.

Pour prendre la mesure de Maus, nous avons demandé à un autre auteur qui a fait bougé les lignes de la BD de d’exprimer sur cette œuvre le 16 septembre : Joann Sfar.

A la Bpi, niveau 3, 768 SPI

Les versets sataniques

Les versets sataniques

Salman Rushdie
C. Bourgois, 1989

“Je doute que ceux qui me condamnent aient lu une seule ligne de mon livre” : cet homme de lettres traqué, c’est Salman Rushdie, dont Les Versets sataniques sont accusés, peu après leur parution en 1988, de ridiculiser le Coran. En transformant ces versets en objet politique et diplomatique, le scandale est ainsi venu masquer le véritable propos du roman, bien plus provocateur que blasphématoire.

Tout commence par l’explosion d’un avion en plein vol, suite à une attaque terroriste. Seuls deux passagers survivent : Gibreel, célèbre acteur indien et Saladin, immigrant indien anglicisé et doubleur de voix. Mais rester sur Terre a un prix : tandis que Gibreel se mue progressivement sous les traits de l’archange Gabriel, Saladin semble inexorablement prendre ceux du Diable. Entre rêve et réalité, les deux protagonistes vont devenir les acteurs d’un récit métaphysique et foisonnant, questionnant aussi bien la frontière entre le Bien et le Mal que le choc des cultures.

Livre-monde en forme de combat contre le fanatisme et l’injustice, Les Versets sataniques ne laissèrent pas le monde arabe indifférent. En 1989, l’ayatollah Rouhollah Khomeini publie une fatwa condamnant à mort Salman Rushdie et ses éditeurs. Quelque trente ans et une vingtaine de tentatives d’assassinats plus tard, l’écrivain continue d’être la cible d’extrémistes musulmans, défendant inlassablement la liberté d’expression.

A la Bpi, niveau 3, 825 RUSH 4 SA

L'Acacia

Claude Simon
Minuit, 1989

Lorsqu’il publie L’Acacia en 1989, Claude Simon est âgé de soixante-seize ans. Lauréat du prix Nobel depuis quatre années (1985), il a alors derrière lui une longue carrière d’écrivain, commencée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et certains de ses livres, de La Route des Flandres (1960, aux yeux de beaucoup son chef d’œuvre) aux Géorgiques (1985, qui lui vaut peut-être le Nobel), presque tous publiés aux éditions de Minuit, comptent parmi les pièces maîtresses de la littérature du 20e siècle.

Styliste hors-norme, s’adonnant volontiers à l’ekphrasis au détour de ses romans, Simon aura plus que ses contemporains, bouleversé, dynamisé la structure romanesque sans que ses lecteurs puissent pour autant le comprendre à travers les codes du Nouveau Roman. Il est ainsi parfois considéré comme un auteur difficile à lire.

Plus accessible que la plupart de ses textes précédents, œuvre de maturité, L’Acacia est sans doute le roman qui permet au plus grand nombre de se confronter à l’œuvre simonienne. A travers l’évocation de l’histoire familiale, on retrouve dans ce livre nombre des motifs de l’œuvre de Claude Simon : la trace du père disparu pendant la Grande Guerre, la déroute de 1940, les tantes de l’écrivain issues de la paysannerie du Jura, la petite noblesse du Sud-Ouest et une construction romanesque qui épouse le chaos du 20e siècle.

A la Bpi, niveau 3, 840″19″ SIMO 4 AC

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