Sélection

Bestiaire dessiné

De Milou à Mickey en passant par le Marsupilami, les animaux abondent dans la bande dessinée. Derrière ces créatures se dessine une réflexion sur des êtres si proches de nous et pourtant différents, qui nous rappellent la naïveté de l’enfance et nous questionnent sur notre place dans le monde naturel. Balises vous présente quelques albums qui mettent en scène des bêtes très humaines, issus de la sélection du festival d’Angoulême 2023.

Publié le 23/01/2023 - CC BY-SA 4.0

Animan

Anouk Ricard
Exemplaire, 2022

Francis, alias Animan, a un don très spécial : celui de se transformer en n’importe quel animal. Ce pouvoir lui permet de résoudre des enquêtes criminelles, en se changeant au gré des occasions en chien, en sauterelle ou en ver de terre. Mais Animan se heurte à la malfaisance de son ennemi juré, Objecto, qui a, lui, la capacité de se transformer en objet. Avec tout cela, pas simple de mener une vie discrète d’honnête citoyen, en cachant son secret à sa compagne, Fabienne la grenouille… 

Anouk Ricard revisite, dans cet album, la série télévisée des années quatre-vingt, Manimal, mais sans rester le moins du monde fidèle au sérieux du superhéros d’origine. Elle se livre au contraire à une débauche de fantaisie, d’humour absurde et de gags improbables. Ce mélange d’inventivité, de poésie et de dérision est servi par un dessin aux couleurs vives dont la fausse naïveté s’accorde parfaitement avec le récit.

À la Bpi, niveau 1, AL ANI

Une rainette en automne (et plus encore...)

Linnea Sterte
Éditions de la Cerise, 2022

Une toute jeune rainette décide de partir à la découverte du monde. En chemin, elle rencontre deux crapauds, qui ont capturé l’esprit d’une fleur de Shungiku. Ensemble, ils se mettent en route vers le sud pour atteindre les tropiques rêvés. Tout au long du trajet, la petite grenouille rencontre une poule, un chat, un chien et discute avec les arbres qui lui expliquent le temps, les saisons, la nature. 

Avec cette simple histoire, cet album poétique et contemplatif nous plonge dans une méditation enchantée sur notre environnement naturel. Il nous invite à redécouvrir le monde avec les yeux d’une rainette qui y vagabonde pour la première fois. Le dessin, mélange de simplicité et de précision, rappelle aussi bien Hayao Miyazaki que les estampes japonaises de la période de l’ukiyo-e. Il invite à s’arrêter sur chaque page pour participer à la contemplation du monde, superbement représenté. 

À la Bpi, niveau 1, AL RAI

La Dernière Reine

Jean-Marc Rochette
Casterman, 2022

Survivant des tranchées de la Première Guerre mondiale, Édouard Roux y a été défiguré par les obus. Exclu et errant, il rencontre Jeanne Sauvage, qui sculpte pour les gueules cassées des masques qui leur redonnent un visage. Évoluant dans le Paris des années vingt, Jeanne est aussi sculptrice animalière et l’amie de l’artiste François Pompon. Édouard l’invite à découvrir ses montagnes du Vercors où, depuis des générations, survivent quelques ours, dont la Grande Reine, l’ourse la plus mystérieuse. Édouard emmène Jeanne à sa rencontre et lui fait pénétrer un univers préservé, au sein duquel ils vont pouvoir créer et s’aimer. 

Amoureux de la montagne, Jean-Marc Rochette livre ici une aventure où se mêlent l’art et la nature, le passé et le présent, les hommes et les animaux. Il évoque avec brio la vie sauvage, les forêts et ces ours majestueux que les humains poursuivent sans relâche. L’album raconte une renaissance possible pour les êtres blessés, loin d’une civilisation qui détruit son environnement. Le trait épais et vigoureux rend hommage à la puissance des paysages où évoluent ces personnages, et les couleurs froides révèlent la mélancolie sous-jacente au récit. 

À la Bpi, niveau 1, RG ROC D

Eden

Sophie Guerrive
Éditions 2024, 2022

Tulipe, ours ventru et nonchalant, mène une vie paisible dans un monastère dirigé par le prieur Cosmos. Entre sermon et déjeuner, rien ne vient troubler les journées de la petite communauté d’oiseaux, de serpents et de mammifères très humains, jusqu’au jour où un arbre qui parle lance un défi à Tulipe : partir à la recherche du paradis ! Car il est bien beau d’en parler et d’en rêver, mais s’il existe bien, comme l’affirme Cosmos, qu’attend-on pour s’y rendre ? Tulipe décide alors de partir sur les routes et de se lancer dans un voyage qui est aussi une quête philosophique…

Comme à son habitude, Sophie Guerrive propose, derrière un récit à l’apparence enfantine, une vraie réflexion sur le bonheur. Pourquoi l’attendons-nous toujours sans vraiment le trouver ? Pourquoi paraît-il toujours s’échapper ? L’autrice situe son récit dans un Moyen Âge imaginaire où les animaux discourent librement sur le destin et la recherche du paradis. Son style graphique, très coloré, s’inspire des enluminures médiévales pour nous entraîner dans cette rêverie mélancolique et métaphysique.

À la Bpi, niveau 1, RG GUE T5

Darwin's Incident. 1

Shun Umezawa
Kana, 2022

Mi-humain, mi-chimpanzé, Charlie a été libéré d’un laboratoire par un groupe d’activistes luttant contre les expériences animales. Charlie doit pourtant mener sa vie : élevé dans une famille d’accueil, doué de parole et intelligent, il fait son entrée au lycée. Le jeune « humanzee » est célèbre, et ses camarades l’accueillent avec une curiosité plus ou moins bienveillante. Seule Lucy, une jeune fille surdouée, semble s’intéresser sincèrement à lui. Mais dans un pays où sévissent des commandos antispécistes qui luttent violemment contre toute forme d’exploitation animale, Charlie est sommé de choisir son camp. 

La science-fiction se fait discrète dans ce manga, qui nous emmène dans un univers très proche du nôtre où pourtant la frontière semble s’être brouillée entre règne humain et monde animal. L’existence même de Charlie pose à ses camarades quantité de questions : l’exploitation des animaux est-elle encore possible quand ils sont si proches de nous ? Les luttes antispécistes sont-elles pour autant légitimes, quand elles font peu de cas de la vie humaine ? En représentant Charlie  comme un adolescent touchant, perdu entre deux univers, l’auteur parvient à incarner parfaitement ces questionnements tout en proposant une histoire passionnante. Le dessin très classique rend tangibles ces personnages et vient animer le récit. 

À la Bpi, niveau 1, MA DAR

Les Pizzlys

Jérémie Moreau
Delcourt, 2022

Pour élever sa sœur et son frère depuis le décès de leur mère, Nathan a cessé ses études pour devenir chauffeur Uber. Il passe tout son temps à sillonner Paris au volant de sa voiture, connectée en permanence à son GPS. Le jour où celui-ci tombe en panne, rien ne va plus pour Nathan. Il perd tous ses repères, se sent mal, et finit par encastrer sa berline à crédit dans un poteau. Il propose alors à Annie, sa passagère qui a raté son avion par sa faute, de passer la nuit chez eux. Témoin de la détresse psychologique et financière de Nathan, Annie lui fait une proposition folle : tout laisser en plan et l’accompagner en Alaska, sur le territoire de sa communauté qu’elle a quitté depuis quarante ans. La fratrie se laisse convaincre et embarque pour l’aventure. Sur place, rien ne se passe comme prévu. Les enfants boudent car ils sont contraints d’abandonner leurs écrans dont ils sont très dépendants et Annie ne reconnaît plus son monde qui a beaucoup changé sous l’effet du changement climatique.

Aux alentours de la maison d’Annie, rode un pizzly, un ours au pelage blanc et brun, résultat de l’hybridation de l’ours polaire et du grizzly, dont les territoires se confondent désormais sous l’effet du réchauffement climatique. Jérémie Moreau en fait le symbole d’un monde en perdition qui se réinvente. Il appelle à la reconnexion avec la nature pour envisager ensemble une nouvelle façon d’habiter ce monde, qui réconcilierait modernité et sagesse ancestrale. Le récit initiatique, voire ésotérique, est magnifiquement traité et bien servi par la forme. Les couleurs de l’album sont éclatantes et presque surnaturelles, car un rose fluo remplace le traditionnel magenta de l’impression quadrichromie, modifiant la tonalité de toutes les couleurs. Le dessin est clair, explicite et reprend de nombreux motifs d’inspiration chamaniques.

À la Bpi, niveau 1, AL PIZ
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