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Appartient au dossier : Denis Gheerbrant, des relations documentaires

À la rencontre de Denis Gheerbrant

Anne Baudry est scénariste, monteuse, réalisatrice et enseignante. Elle a travaillé comme chef-monteuse auprès de nombreux documentaristes, et notamment aux côtés de Denis Gheerbrant. Elle présente le travail du cinéaste en ouverture du cycle « Denis Gheerbrant, Marc Isaacs – Double rétrospective » qui lui rend hommage à la Bpi.

Denis Gheerbrant par Adrien Faucheux © INA (DR)

Sur un chemin caillouteux de montagne, bardé d’un lourd sac à dos, à la main et à l’œil surtout une caméra DV, un cinéaste s’adresse à un autre cinéaste. C’est La Lettre à Johan van der Keuken de Denis Gheerbrant (2001). Seul dans une solitude essentielle, qui lui permet d’être présent à soi et au monde, d’être « quelqu’un qui filme comme il vibre face au monde, note après note, à la découverte de sa propre musique. » Ces mots adressés à Van der Keuken, on peut les reprendre pour qualifier le cinéma de Gheerbrant.

La solitude est première et commande le désir d’aller vers les autres, la liberté du mouvement et du geste. Elle est aussi dans la rencontre, celle qui permet à la parole de surgir autrement. La solitude de Gheerbrant est une qualité d’être qui appelle l’altérité. Ainsi dans Mallé en son exil (2017), les questions de polygamie, d’excision, d’esclavage et du rapport entre tradition et modernité, surgissent parce que Gheerbrant ne se dérobe pas à ce qui dérange. Il n’est ni dans la complaisance, ni dans la résistance, mais dans une position qui ne flanche pas et qui, dans son écoute, est fondamentalement fraternelle.

Tout le cinéma de Denis Gheerbrant est cette exploration du monde à travers les rencontres, comme si le monde était un immense terrain où la liberté du cinéaste s’exerce comme une errance arpentant un quartier de Paris (Amour rue de Lappe, 1984), une ville (La République Marseille, 2009), ou la France (Et la vie, 1991).

visage d'un enfant du film La vie est immense et pleine de danger
Denis Gheerbrant, La Vie est immense et pleine de dangers © Les Films d’ici, 1994

Cette solitude du cinéaste face à ceux qu’il filme inspire une forme. Le regard de Gheerbrant découpe l’espace, nous désigne ce que son œil cadre et le mouvement du corps qui l’emmène d’un cadre à l’autre. La caméra est son œil. Dans La Vie est immense et pleine de dangers, la stylisation du cadre, le refus de filmer le médical, la tension du tournage argentique, mais aussi la présence permanente auprès des enfants, la qualité de son écoute, de ses silences, permettent à son personnage de déployer son intelligence contre la maladie, et de traverser l’épreuve, pour devenir un philosophe nous en apprenant sur notre propre vie. 

La Vie est immense et pleine de dangers. Son titre, fulgurance énoncée par Cédric le petit garçon malade, énonce l’essentiel du cinéma de Denis. Cette interrogation sur les tours et détours de la vie, Gheerbrant n’a de cesse d’explorer ses modalités : comment chacun réinvente sa vie, fabrique du sens contre l’absurde de la maladie, la violence sociale, ou se reconstruit lorsque le réel a percuté nos rêves. Son premier film, Un printemps de square, porte déjà la matrice de tout son cinéma, au moment où l’on quitte un monde pour un autre, où l’on se pose la question de comment vivre. Car la vie est au cœur de son cinéma et c’est pourquoi il nous touche autant. Et nous, comment nous débrouillons-nous ?

Tous ceux filmés par Denis Gheerbrant sont nos frères en humanité. Nous nous identifions à eux dans leurs blessures comme dans leurs combats. Nous partageons leurs moments de grâce qui transfigurent leur vie : une jeune fille chante du Mozart, une autre « rêvez, puisque rêver vous plaît », des enfants jouent et rient, un couple danse sur un air de musette, une femme les accompagne tournant sur elle-même. D’autres encore, fragiles ombres chinoises, dansent jusqu’au bout de la nuit et s’enlacent amoureusement. La vie quoi !

Texte initialement paru dans la brochure Hiver 2022 de La Cinémathèque du documentaire à la Bpi.

Publié le 27/12/2021 - CC BY-NC-SA 4.0

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