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L’antibiorésistance en trois questions

« Les antibiotiques, c’est pas automatique !  » On se souvient de ce slogan de 2002, qui visait à réduire la prescription et la consommation d’antibiotiques en France. Derrière cette injonction se cache la question de l’antibiorésistance. Balises défriche le sujet et en analyse quelques causes, à l’occasion de la rencontre « Tout savoir sur l’antibiorésistance » organisée le 4 avril 2024 à la Bpi.

Image par Pexels de Pixabay

Qu’est-ce que l’antibiorésistance ?

Contrairement à l’idée répandue, l’antibiorésistance n’est pas la résistance de l’être humain aux antibiotiques, mais bien celle des bactéries responsables d’infections. La bactérie devient alors insensible à l’antibiotique qui auparavant agissait efficacement contre elle.

L’antibiorésistance peut être naturelle ou acquise.
Dans le premier cas, la bactérie est naturellement insensible à l’antibiotique. Chaque famille d’antibiotiques n’agit en effet que contre certaines bactéries, les autres sont donc considérées comme naturellement résistantes à ce type d’antibiotiques.
Dans le second cas, la bactérie, auparavant sensible à un antibiotique, devient résistante. Car confrontées à un antibiotique, les bactéries évoluent par sélection naturelle. L’antibiotique exerce au départ une pression sélective très forte, en éliminant les bactéries sensibles. Mais un certain nombre de bactéries s’adapte en développant une mutation qui leur permet de survivre à l’antibiotique. Les bactéries présentant cette mutation se reproduisent, et transmettent à leur descendance leurs gènes de résistance. Rapidement, les lignées résistantes finissent par devenir majoritaires.

Pourquoi est-ce préoccupant ?

Les antibiotiques sont des médicaments qui servent à lutter contre les infections dues à des bactéries : ils agissent en détruisant ou en bloquant la croissance des bactéries. Le premier antibiotique, la pénicilline, fut découvert en 1928 par le médecin et biologiste écossais Alexander Fleming. De nouveaux antibiotiques furent ensuite régulièrement découverts jusque dans la fin des années 1980.

Ces découvertes ont révolutionné la médecine en diminuant considérablement le nombre de décès par infections bactériennes, très courantes à l’époque pré-antibiotique. Des infections autrefois dévastatrices comme la fièvre typhoïde, la coqueluche, la tuberculose, la peste, le choléra, le typhus, certaines pneumonies, ont pu être vaincues grâce à ces médicaments. Les antibiotiques ont ainsi sauvé et sauvent encore des millions de vies chaque année.

Depuis la fin des années 1980, le phénomène de « discovery void » (période de vide dans la découverte) a ralenti d’environ 90 % les mises sur le marché de nouveaux antibiotiques, alors que l’efficacité des traitements antibiotiques diminue progressivement. Le risque est celui d’une crise sanitaire mondiale, à moyen ou long terme, pour certaines maladies. Pire, selon Keiji Fukuda, sous-directeur général de l’Organisation mondiale de la santé pour la sécurité sanitaire (OMS), de « sombrer dans une ère post-antibiotiques. » (mai 2015) La lutte conte l’antibiorésistance est donc devenue un enjeu de santé publique mondial majeur du 21siècle.

Quelles sont les causes de l’antibiorésistance ?

Dès la fin du 20e siècle, les scientifiques se sont accordés sur le fait que l’usage excessif ou non raisonné d’antibiotiques, pour l’espèce humaine, mais également pour les animaux d’élevage ou pour les cultures était une des raisons principales de l’antibiorésistance.

En santé humaine
Les antibiotiques sont souvent prescrits et utilisés à tort, pour des infections bénignes ou d’origine virale. Les antibiotiques n’ont d’effet que sur les maladies infectieuses d’origine bactérienne, pas sur les maladies virales.
L’antibiorésistance peut être diminuée grâce au bon usage des antibiotiques et à la prévention des infections qui repose sur des mesures d’hygiène et la vaccination.

En médecine vétérinaire
La majorité des antibiotiques consommés dans le monde le sont par les animaux d’élevage, en particulier en élevage intensif, pour traiter les infections du bétail en action thérapeutique ou pour prévenir les maladies en action prophylactique. En Europe, les pays scandinaves et baltes sont exemplaires en matière d’usage raisonné des antibiotiques.
Les antibiotiques peuvent être également utilisés comme facteurs de croissance ou pour le gain de masse corporelle : cette pratique est interdite depuis 2006 dans l’Union Européenne, mais de nombreux pays la poursuivent, comme les États-Unis ou le Brésil, par exemple.
Or l’antibiorésistance dans le monde animal, favorisée par l’utilisation des antibiotiques dans les élevages ou en pisciculture, renforce celle observée en médecine humaine. Les bactéries devenues résistantes chez l’animal peuvent directement infecter l’être humain par consommation d’aliment ou transmission de maladies de l’animal à l’être humain et réciproquement. Les déjections animales, l’épandage de fumier ou de lisier peuvent aussi contaminer durablement les sols.

Dans l’environnement : cultures
L’utilisation massive d’antibiotiques en agriculture ou en horticulture comme pesticides phytopharmaceutiques directement pulvérisés sur des plantes favorise l’antibiorésistance. En Floride, par exemple, c’est une pratique courante dans les vergers d’agrumes.
Plusieurs pesticides, et en particulier le glyphosate, sont reconnus comme des antibiotiques et ont une action antibactérienne avérée.
Ces conditions d’utilisation sont propices à la dispersion de l’antibiotique dans la nature. De la même manière, les microbes résistants sont transportés par le vent, les pollinisateurs, les insectes, les oiseaux ou les animaux, et par le ruissellement de l’eau.
Les transferts d’antibiorésistance à l’homme se font par proximité avec les zones traitées, mais aussi directement via la consommation des aliments.

Publié le 02/04/2024 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

L'antibiorésistance. Un fait social total

Claire Harpet
Éditions Quæ, 2022

Reconnue comme un enjeu de santé publique majeur à l’échelle planétaire, l’antibiorésistance fait l’objet d’une attention accrue de la part de l’OMS. Cette réflexion pluridisciplinaire rend compte de la complexité du phénomène en présentant des regards complémentaires de chercheurs et de praticiens en sciences médicales, sciences du vivant, sciences de l’ingénieur et sciences humaines et sociales. © Électre

À la Bpi, niveau 3, 615.10 HAR

Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes

Charlotte Brives
Éditions Amsterdam, 2022

S’intéressant au problème de l’antibiorésistance, l’autrice étudie les relations complexes et variées, pluribiotiques, entre les humains, les phages et les bactéries. Elle montre comment la thérapie phagique, qui consiste à composer avec les microbes plutôt qu’à les contrôler, pourrait contribuer à préserver les antibiotiques encore efficaces. © Électre

À la Bpi, niveau 3, 615.10 BRI

Les antibiotiques, c'est la panique ! Les solutions pour lutter contre la résistance des bactéries

Étienne Ruppé
Éditions Quae, 2018

Tout commence par un banal retour de voyage : Lucie ramène d’Inde de beaux souvenirs et une petite infection. Petite ? L’équipe du Samu qui la prend finalement en charge doit faire face à une bactérie résistante à tous les antibiotiques disponibles ! Comme Lucie, nous pouvons tous un jour nous retrouver confrontés à ce type de bactéries, malheureusement très fréquentes dans certaines régions du monde.
Bactériologiste à l’hôpital Bichat-Claude Bernard de Paris, l’auteur explique dans un langage simple les moyens actuels et futurs pour lutter contre la résistance bactériologique après un rappel historique sur la découverte et l’utilisation des antibiotiques. © Électre

À la Bpi, niveau 3, 615.10 RUP

Une histoire de la résistance aux antibiotiques. À propos de six bactéries

Yvon Michel-Briand
L'Harmattan, 2009

Une synthèse qui s’intéresse à la résistance de certaines bactéries aux antibiotiques. Avec des résultats d’études pour des vaccinations et à chaque fois une réflexion sur les pistes d’investigation de la recherche médicale.

À la Bpi, niveau 3, 615.10 MIC

Le Grand Continent | 10 points sur l'antibiorésistance (avril 2023)

Erwan Sallard dresse dans cette étude un panorama actuel et complet sur la question de l’antibiorésistance.

La revue Le Grand Continent est éditée par le Groupe d’études géopolitiques, un centre de recherche indépendant domicilié à l’École normale supérieure, et reconnu d’intérêt général.

« Les antibiotiques : des médicaments essentiels à préserver » | Ministère du travail, de la Santé et des Solidarités, 7 novembre 2023

La rubrique dédiée aux antibiotiques et à l’antibiorésistance sur le site du Ministère de la Santé.

Lettre d'information de l'Institut Pasteur n° 85 (mai 2014)

Cette lettre d’information de l’Institut Pasteur publie un dossier très complet de 9 pages sur l’antibiorésistance, permettant au grand public de mieux comprendre les enjeux et d’en mesurer l’importance.

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