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Portrait

Pierre Paulin

Photographie représentant Pierre Paulin jeune
Pierre Paulin ©Archives Artifort

"J'ai été assez raisonnable pour développer des produits qui soient agressifs à l'instant, mais qui par la suite prennent un caractère de classicisme nécessaire et suffisant."
Pierre Paulin
Du 11 mai au 22 août 2016, le Centre Georges Pompidou consacre une rétrospective de Pierre Paulin, le designer des formes,


Sommaire 
 

 

Le designer en quelques mots

 
Siège Oyster
Fauteuil de repos CM137 (Oyster ou Coquille) ©Fabrice Gousset/Courtesy collection Clémence et Didier Krzentowski-Galerie Kreo
 
Pierre Paulin naît en 1927 à Paris. Il décède à Montpellier en 2009. Pierre Paulin grandit dans une famille d'artistes : son grand-oncle Fredy Balthazar Stoll est sculpteur, son oncle Georges Paulin est designer automobile. Il s'initie au modelage et à la céramique à Vallauris jusqu’à ce qu’un accident lui blesse la main. Sa blessure mal soignée compromet son avenir de sculpteur. En 1947, il entre au Centre d’art et de techniques, École de perfectionnement d’art décoratif (devenue école Camondo en 1967), à Paris. Il en sort diplômé de la promotion Mallet-Stevens. En 1951, sur les conseils de son professeur Maxime Old, architecte d'intérieur et décorateur réputé, il entre chez Marcel Gascoin, spécialisé dans la décoration intérieure en série. Son influence sur Pierre Paulin sera déterminante. Pierre Paulin travaille durant une dizaine d’années pour la marque Thonet Francecréatrice de la chaise bistrot. Parmi ses œuvres, la Chaise CM137 (The Oyster) est promise à une destinée glorieuse. Il collabore avec Artifort, maison d'édition de meubles basée à Maastricht, et conçoit de nombreux modèles dont le F560 (Mushroom ou Champignon) et le F582 (Ribbon ou Ruban).

Avec Maïa Wodzislawska et Marc Lebailly, il crée sa propre agence de design ADSA (Architectural Design SA) en 1975. En 1984, le designer Roger Tallon et le styliste Michel Schreiber rejoignent  ADSA, renommée ADSA + Partners. Entre temps, il entame une longue collaboration avec l'ARC (Atelier de recherche et création) du Mobilier national fondé en 1964. Créateur virtuose, Paulin se donne la liberté d'un retour à l'antique sans négliger précision et raffinement comme le siège curule, en forme de X, qui rappelle les chaises où s’asseyaient les magistrats romains. Il participe à la rénovation de l’aile Vivant Denon du musée du Louvre. De nombreuses entreprises comme Renault, Saviem, Thomson, Ericsson, Calor et Allibert, font appel à lui.

Surnommé le “superdesigner”, il reçoit de nombreuses récompenses, notamment le prix de la Création industrielle en 1987. Ses célèbres sièges comme la chaise F577 (Tongue ou Langue) figurent parmi les collections des plus grands musées comme le MOMA à New York, le musée des arts décoratifs ou le Centre Georges Pompidou à Paris. 


 

Le pouvoir du design

 
Appartements privés de Georges Pompidou à l'Elysé
Appartements privés de Georges Pompidou à l'Elysée ©Olivier Amsellem, courtesy of Galerie Jousse Entreprise

Construit au 18e siècle, le Palais de l'Elysée connaît son heure de gloire lorsqu’y habite Madame de Pompadour. La favorite du roi Louis XV se charge de sa décoration. En 1873, l'Elysée devient la résidence officielle du Président de la République. Ses locataires successifs l'ont aménagée en fonction de leurs besoins, tout en conservant sa cohérence architecturale.

Georges Pompidou, Président de 1969 à 1974, fait appel à Pierre Paulin pour aménager ses appartements privés au cœur de l'Elysée. Pour la salle à manger, Paulin imagine un décor futuriste digne de Star Wars où se trouvent deux tables rondes avec des piètements aluminium plastifié mat, plateaux en glace feuilletée et vingt-quatre sièges réalisés en aluminium moulé garni de peau ou de tissu décorent la salle à manger. 
Au plafond, un immense lustre composé de 8973 cannes de cristal illumine la pièce comme des stalactites dans une grotte. Ces tubes de cristal peuvent rappeler les sabres laser suspendus par le héros Jedi au plafond de son antre. Le designer aménage également le bureau de Madame Pompidou à sa Fondation.
 
Mobilier de François Mitterrand à l'Elysée
Bureau de François Mitterrand, palais de l’Élysée 1984 éditeur et collection : Mobilier national et manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie, Paris © Archives Pierre Paulin
François Mitterrand, président de 1981 à 1995, fait appel de nouveau à Paulin pour meubler le Salon doré de l'Elysée avec un bureau bleu et rouge en structure métallique laquée et filets d'aluminium. Danielle Mitterrand l'avait beaucoup aimé lors de sa visite au Musée des Arts décoratifs en 1982. Raffiné et épuré, le mobilier de Pierre Paulin s'intègre bien dans les ors, les lambris et les tapis de la Savonnerie de Style Louis XV.

Georges Pompidou et François Mitterrand avaient un point commun : la modernité qui bouscule la tradition.
De ce fait, l'histoire des arts décoratifs depuis le 18e siècle jusqu'à nos jours, en passant par le Premier et le Second Empire, se dévoile à l'Elysée.

 

Le poète sculpteur de l'espace

 
Etude pour le bureau de Marc Bohan chez Dior
Etude pour le bureau de M. Marc Bohan chez Christian Dior, 1967 ©  Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian, avec l'aimable autorisation du Centre Pompidou

Une particularité permet à Pierre Paulin de se démarquer des autres designers : sa capacité de concevoir une architecture et/ou une décoration d’intérieur, un objet usuel en 3D. Le créateur du fauteuil F560 déteste les espaces cubiques, la nudité des pièces à vivre. Pour combler ces vides, il "tapisse" plafonds et murs de voiles extensibles à la manière des tentes bédouines. Il couvre les sols de tapis épais ou de tapis-sièges dont les dossiers se plient ou se déplient pour former soit un tapis soit un fauteuil au ras du sol. Ces accessoires rappellent les tatamis japonais. Si l'on en met plusieurs côte à côte et selon leurs pliures, ils rappellent des origamis en forme de nénuphars.

Lorsqu’il envisage un siège, une table, un luminaire ou autres objets usuels, il ne les crée pas uniquement séparément mais dans un ensemble. Une fois disposés dans une pièce, tous ces éléments  donnent un aspect harmonieux mais "normal" vu de manière frontale. Mais si l’on se place au niveau du plafond, on constate que le mobilier et son agencement dans son ensemble forment un dessin fascinant de formes, de couleurs, d’harmonie. Si les angles sont aigus, cela offre un aspect mosaïque à la manière d’un pavage antique ou d’un jardin à la française. En revanche, s’il existe des rondeurs, la composition illustre une fleur aux pétales épanouis. Ce type de projet se retrouve dans la commande faite par la Délégation économique et sociale réalisée pour le Palais d’Iéna. Avec son goût pour l’expérimentation de l’espace, Pierre Paulin revisite complètement l’architecture et la décoration intérieures.
Ses dessins préparatoires sont empreints de poésie comme montre l’aménagement du bureau de Marc Bohan chez Christian Dior.

 
Maquette Herman Miller
Maquette d’aménagement intérieur N°5, 1970,Collection Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jean-Claude Planchet, avec l'aimable autorisation du Centre Pompidou
Mais sa réflexion de la notion spatiale atteint son aboutissement lors du Residential program (1970-1972), projet lancé par Herman Miller, éditeur de meubles des Eames et George Nelson pour ne citer qu’eux. Pierre Paulin imagine un environnement total comprenant un système de mobilier modulable à volonté.

Les éléments de rangement deviennent des cloisons, tandis que les tapis surélevés ou les tapis-sièges délimitent les espaces à vivre. Ce projet n’a jamais été réalisé parce qu’Herman Miller trouvait sa proposition trop audacieuse. Cependant ses maquettes existent toujours et font partie des collections du Centre Georges Pompidou.



 

 La mode et le design

 
Photo publicitaire Artifort
Image publicitaire pour le fauteuil F437 dit Orange Slice 1960 © Archives Artifort


De la fin des années 1950 aux années 1970, le design des meubles et la décoration intérieure s’associent avec les modèles de la mode Haute Couture ou prêt-à-porter. Les formes, les couleurs et l’univers de Paulin présentent des parallèles frappants avec les créations audacieuses d’André Courrèges qui conçoit des vêtements et accessoires rappelant le milieu des cosmonautes (un rappel des premiers pas de l’Homme sur la Lune en 1969). Un autre couturier va aussi dépasser son rôle de styliste puisqu’il imagine, décore des maisons aux formes très "science-fiction" : Pierre Cardin. A Courrèges et Cardin, s’ajoute un troisième styliste avant-gardiste : Paco Rabanne. Celui-ci prend le contre-pied dans l’utilisation de la matière. Pour créer ses vêtements, Paco Rabanne utilise métal, matières plastiques, synthétiques ou PVC plutôt que le tissu.

Mode, mobilier et décoration intérieure forment un tout indissociable dans la vie quotidienne de la société d’alors. Pour en obtenir une idée, il faut consulter les revues de mode et de design (Domus, Elle, Nova, L’Œil, Réalités). Ces thèmes se retrouvent aussi dans le cinéma (L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick) et dans les séries anglaises comme Chapeau melon et bottes de cuir où les héroïnes sont vêtues d’ensembles de combinaisons-pantalons moulants ou jupes très courtes facilitant les mouvements du corps lors des poursuites ou des combats (karaté, judo, jiu-jitsu). L’actrice Audrey Hepburn porte des vêtements psychédéliques, aux coloris très flashy de Ken Scott, Foale and Tuffin, Mary Quant, audacieux stylistes britanniques, et de sublimes ensembles de Paco Rabanne dans Voyage à deux, film de Stanley Donen en 1962. C’est dans cet univers futuriste aux couleurs vives que les créations iconoclastes de Pierre Paulin s’y fondent intimement. 
Fauteuil 560 (Mushroom)
Fauteuil 560 (Mushroom), 1959. Don de M. Pierre Perrigault en 1992, numéro d’inventaire : AM 1993-1-404 © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost, avec l'aimable autorisation du Centre Pompidou


Quel est le point commun entre le grand couturier Azzedine Alaïa et le designer Pierre Paulin ? L'un comme l'autre utilisent des tissus extensibles dont le stretch, le jersey. Alaïa en habille les plus belles femmes du monde avec ses modèles. Paulin  recouvre l'armature des assises avec ces tissus. Le styliste et le designer fournissent une certaine volupté et une sensualité à leurs créations. Pour eux, la recherche des matériaux et des tendances textiles, revêt une importance capitale dans leurs réalisations. Ils ont tous deux une formation de sculpteur. Alaïa sculpte le corps des femmes tandis que Paulin cisèle son mobilier. Le couturier sélectionne avec minutie les tissus, leurs coloris unis ou imprimés en accord avec les accessoires pour parer les femmes en fonction des tendances du moment. Le designer choisit avec attention les teintes et les matières textiles qui vont envelopper l'armature des sièges en harmonie avec la décoration intérieure. Azzedine Alaïa revisite le "sans couture", la texture des matières textiles ou celle du cuir. Pierre Paulin modifie radicalement l'art du tapissier d'ameublement.

Tous les deux cultivent une certaine discrétion, une part de mystère. Peu bavards, ils évitent les publicités, ignorent les critiques. Vu leurs similitudes, Azzedine Alaïa ressent une grande admiration pour Pierre Paulin et son œuvre qu’il collectionne. En 2007, il organise dans son atelier un "défilé" de mobiliers imaginés par le designer qui rencontre un beau succès.


 

 


Interview de Pierre Paulin à la Galerie Azzedine Alaïa (3mn10) : Maison & Objet 2008 (MoebelKulturKanal) 



 
 

Star malgré lui

 
Mobilier Paulin à la Galerie Pascal Cuisinier
Mobilier Pierre Paulin époque 1952-1959 ©BT, Courtesy of Pascal Cuisinier

 Elégant, discret, timide voire secret, Pierre Paulin ne se considère pas comme artiste mais plutôt comme designer industriel, décorateur d’intérieur. Il s’enthousiasme pour la Scandinavie dont le designer Verner Panton, le Japon et les nomades du désert dont il apprécie la sérénité et le minimalisme. A ces modes de vie, s'ajoute son goût pour l'art de vivre à l'américaine qui met en avant la sociabilité dans un espace modulable avec un mobilier simple, fonctionnel et durable à l'instar de Charles et Ray Eames ou George Nelson. Sa clientèle est prestigieuse : Dior (flacon de parfum), Tefal (mini-rasoir), Calor (fer à repasser), la Manufacture de Sèvres (service de table)... L’esthétisme de ses réalisations le place parmi les artistes et les décorateurs les plus brillants des années 1960 : Max Ingrand, Joseph-André Motte, Pierre Guariche, Antoine Philippon et Jacqueline Lecoq.... A l’instar de l’Art déco (1920-1930), les années 1950-1960 connaissent leur apogée lors du Salon des Arts ménagers en 1961. Durant cette période, le design des objets domestiques subit des effets de mode comme les vêtements. Fabriquées en grande série pour la consommation, les créations des designers de cette période sont emblématiques de l'élégance et du chic à la française, et de la grande tradition séculaire des arts décoratifs français.

Infatigable, Pierre Paulin traverse les années 1950-2000 éternellement insatisfait de son travail pourtant parfait et très déçu du manque de reconnaissance de la part de la France. En dépit de critiques parfois violentes, il a toujours réalisé ses meubles ou objets domestiques sans tenir compte des diktats de la mode. Il a toujours suivi sa philosophie, anticipé le futur. Pour l'époque, ses créations s'apparentaient à des ovnis. Avec le temps, ses réalisations sont devenues classiques voire intemporelles grâce au minimalisme, au raffinement et à la sophistication, maîtres-mots de sa pensée. De nos jours, elles sont admirées à travers le monde. Elles démontrent sa modernité,  son optimisme et sa poésie, voire son humour.
Chandelier Pierre Paulin
Chandelier 129, année 1959 ©BT, Courtesy of Pascal Cuisinier

Racheté par Havas Dentsu Marsteller (HDM), une agence de publicité, en 1987 puis par Eurocom (devenue Euro-RSCG) en 1992, ADSA perd son intégrité. Préférant garder son entière liberté de création et la maîtrise de ses projets depuis le début jusqu’à la fin, Pierre Paulin quitte définitivement son agence et s’installe dans les Cévennes en 1995. Plus connu à l'étranger qu'en France, le designer sort de l'ombre. La cote de ses créations s'envole comme lors de la vente aux enchères en 2008 à la galerie d'art Artcurial.

Parmi les nombreuses manifestations passées  et à venir, l’exposition du Centre Pompidou relance avec éclat la renommée universelle de Pierre Paulin, le designer des formes. La vie réserve un curieux hasard. Georges Pompidou propose à Pierre Paulin de décorer ses appartements privés à l'Elysée dans les années 69-72. Pendant ces mêmes années, Georges Pompidou fonde le Centre national d'art et de culture connu mondialement sous le nom de Centre Georges Pompidou, Centre Pompidou ou Beaubourg.  Comme s'ils se retrouvaient  dans un monde parallèle, Georges Pompidou suggère à Pierre Paulin d'organiser une rétrospective de ses créations en son Centre. Ceci quarante et un ans après le décès du président de la République et six ans après celui du designer. La boucle est bouclée.


 
Commissaire de l’exposition, Cloé Pitiot  commente l’univers de "Pierre Paulin, l'exposition au Centre Pompidou"
(Durée envion 7 mn, en option sous-titre "intuitif" en français)

 

 
Auteur :
CC BY-SA 3.0 FR

Tags :
design
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mode
arts décoratifs
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