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Bâtir l’histoire chilienne 4/4 : Villa Los Navios

Que sont devenus Eli, Angelina, Axel et Orlando, les adolescents qui vivaient à Villa Los Navios, un quartier populaire à la périphérie de Santiago ? Vingt ans après les avoir rencontrés lors d’un atelier vidéo, la réalisatrice Pachi Bustos filme leur quotidien, très éloigné de leurs rêves de jeunesse.
Pour accompagner le cycle « Chili, cinéma obstiné » qui se tient à l’automne 2020 à la Cinémathèque du documentaire à la Bpi, Balises évoque des lieux qui jouent un rôle actif dans certains films parce qu’ils permettent de reconstruire une mémoire nationale.

Pachi Bustos, Contes du futur © Palenque producciones, 2012

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Au début des années quatre-vingt-dix, Pachi Bustos, alors étudiante, mène un atelier vidéo avec des jeunes d’une banlieue pauvre de Santiago. Les enfants réalisent des reportages sur les habitants du quartier et se filment entre eux. Ils deviennent alors des petites vedettes locales. 

L’exercice est tellement plaisant que l’un des participants, Axel, espère devenir cameraman. Tous ambitionnent de faire des études pour pouvoir choisir leur métier et vivre décemment. Alors que la démocratie se remet progressivement en place au Chili, les enfants affichent un sourire confiant et nourrissent de nombreux espoirs. Vingt ans plus tard, Axel peine à trouver un emploi. Comme la plupart des habitants de son quartier, il a renoncé à ses rêves d’enfant.

Villa Los Navios, zone périphérique

Le film se déroule à Villa Los Navios, au sud de Santiago, dans une zone de logements sociaux construits par le gouvernement militaire à la fin des années quatre-vingt. Ces constructions font partie de la politique d’éradication des classes populaires mise en place par la dictature chilienne, qui consistait à repousser les habitants les plus pauvres du centre-ville vers la banlieue. 

Cette répartition démographique reflète les fortes inégalités qui existent à Santiago. Les plus riches vivent à l’est et dans le centre de la ville alors que les plus pauvres vivent dans les zones périphériques au nord, au sud et à l’ouest, où les services publics, les espaces verts et les ressources manquent cruellement. Pachi Busto précise :

« Les habitants de ces quartiers pauvres sont de petits employés, ouvriers, personnels domestiques, petits commerçants. Beaucoup sont payés à la journée et vivent au jour le jour.

En cette période de pandémie, les gens ne gagnent rien du tout. Il y a néanmoins beaucoup de solidarité entre les habitants avec notamment le retour du pot commun, une pratique qui existait déjà pendant la dictature et qui permet la distribution de nourriture pour des milliers de personnes. »

Le règne des inégalités

Dans les quartiers populaires, le décrochage scolaire est fréquent. Les élèves qui parviennent à finir l’école peinent à accéder aux études supérieures, payantes et très coûteuses. Beaucoup de famille des classes moyennes s’endettent auprès des banques pour que leurs enfants étudient. Depuis les années deux-mille, de nombreux étudiants ont pu bénéficier de prêts bancaires garantis par l’État. Mais aujourd’hui, ces personnes sont surendettées et, même si elles sont qualifiées, elles sont bien souvent sans emploi. La réalisatrice explique :

« Il aura fallu attendre 2016, lors du second mandat de l’ancienne présidente Michelle Bachelet, pour que la loi sur la gratuité de l’université soit approuvée. Cette mesure a permis à de nombreux jeunes des quartiers populaires d’accéder aux études supérieures et de retrouver des ambitions. »

Les jeunes comme Eli, Angelina, Axel et Orlando s’accrochent pour s’en sortir mais ils doivent faire face au chômage, aux petits salaires et à l’impossibilité d’avoir leur propre logement. Ils vivent dans des petites chambres ou chez leurs parents, parfois avec leurs enfants, comme c’est le cas pour Eli. Orlando parvient tout de même à acheter une maison en kit, proposée par une œuvre de bienfaisance, Hogar de Cristo. Pachi Bustos tempère :

« Ces maisons bon marché sont supposées être provisoires. Les familles s’y installent en espérant pouvoir les améliorer avec des travaux ou en attendant de gagner plus d’argent pour acquérir un meilleur logement. Malheureusement, ces habitations deviennent bien souvent définitives, leurs occupants n’ayant pas les moyens de s’offrir mieux. »

Des rêves à l’abandon

Dans le film, deux périodes sont présentées. Des images d’archives montrent les premières années de Villa Los Navios, au début des années quatre-vingt-dix, alors que les habitants arrivent sur le territoire en espérant qu’une vie meilleure les attend. Puis, le film dévoile ce même quartier dans les années deux-mille-dix. Ses habitants luttent constamment pour vivre dignement. Ils enchaînent les heures de travail payées au salaire minimum et doivent généralement passer plusieurs heures par jour dans les transports dans des conditions difficiles pour aller travailler à l’autre bout de la ville. 

Sur les quatre personnages, seule Eli a terminé ses études, mais elle s’occupe de son bébé et de la maison et son quotidien est difficile. Orlando est jardinier et Angelina et Axel enchaînent les petits boulots à l’usine. Pour Pachi Bustos :

« La pauvreté que connaissent ces jeunes est différente de celle qu’ont connue leurs parents dans les années quatre-vingt. Ce n’est pas seulement une pauvreté matérielle – il n’est pas impossible d’accéder à des biens matériels, tout le monde possède une télévision et un téléphone portable – mais c’est une pauvreté qui les empêche de se réaliser en tant qu’individu, qui les contraint à renoncer à leurs rêves. C’est un autre type de misère tout aussi profond. »

Publié le 26/10/2020 - CC BY-NC-SA 4.0

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