Interview

Appartient au dossier : Chris Ware, objets dessinés

« Élargir le cadre » : Chris Ware, artiste multimédia
Entretien avec Benoît Peeters

Littérature et BD

Film d’animation Quimby the Mouse, planche originale, 2009 © Chris Ware

Chris Ware crée des bandes dessinées, mais il modélise également des figurines, des maquettes et des machines, dessine des couvertures et des affiches, et a même réalisé un court métrage d’animation. Benoît Peeters, spécialiste de bande dessinée et co-commissaire de l’exposition « Building Chris Ware » qui s’est tenue en 2022 au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, nous explique comment l’artiste américain s’empare de tous ces supports, alors que la Bpi lui consacre à son tour une exposition jusqu’en octobre 2022.

De quels arts Chris Ware s’inspire-t-il ?

La culture de Chris Ware est très vaste. Il s’intéresse à la littérature, aux beaux-arts, à l’architecture, à la musique, au cinéma, mais aussi à l’art contemporain, auquel il est très ouvert. Le fait qu’il ait étudié dans une école d’art lui a permis de comprendre qu’il existait d’autres pratiques que la bande dessinée, qui ont nourri son travail. Même s’il est un grand connaisseur de la bande dessinée et qu’il a contribué à mettre en valeur son histoire et son potentiel esthétique, son travail actuel le mène souvent au-delà : le regard qu’il porte sur une image isolée, sur un objet, fait de lui quelqu’un qui a des préoccupations d’artiste au sens le plus large et le plus ouvert du terme.

Quelle place la modélisation tient-elle dans l’œuvre de Chris Ware ?

Le travail tridimensionnel lui importe beaucoup depuis ses études d’art. Il a été déçu du peu de place que le dessin prenait dans les enseignements qu’il a reçus, mais il a profité des autres techniques qu’il a apprises parallèlement, notamment du travail du bois, de la sculpture, qu’il pratique talentueusement. Son dessin joue constamment entre bidimensionnalité et tridimensionnalité. On sent, chez lui, ce plaisir tactile, bricoleur, et ce besoin de se représenter parfaitement un espace. À l’inverse, certains de ses objets les plus récents sont comme des dessins en trois dimensions. C’est une façon de sortir de la routine de la table à dessin. C’est aussi le signe que Chris Ware, de plus en plus, est un artiste multimédia.

Bpi © Chris Ware, 2022

Comment Chris Ware travaille-t-il sur une image unique ?

L’affiche réalisée pour l’exposition à la Bpi est un exemple parfait de travail in situ, comme les couvertures du New Yorker. Elle répond à trois questions : qui suis-je ? où suis-je ? quel va être l’usage de cette image ? Qui suis-je : c’est une exposition rétrospective et, de manière subtile, tout son parcours est présent dans l’affiche. Où suis-je : dans une bibliothèque, et pas n’importe laquelle, celle du Centre Pompidou. Pour quel usage : Chris Ware reprend la charte graphique contraignantes de l’institution culturelle en se les appropriant et en jouant avec elles, sans pour autant les transgresser. Son travail étant une combinaison de signes plastiques, idéographiques et textuels, il a tenu à redessiner tous les textes qui lui ont été transmis. En plus, l’esthétique très forte du Centre Pompidou l’a marqué depuis son enfance, lorsqu’il a vu les premières images du bâtiment – cette palette de couleurs inhabituelles, ce style industriel… À partir de tout cela, il propose une affiche qui fonctionne comme une image directe, mais qui peut aussi être lue de beaucoup plus près.

C’est sans doute cette dimension à la fois graphique et narrative qu’il a retenue de la bande dessinée : chaque image forme un tout où éléments textuels, éléments visuels et projet narratif sont inséparables. Chez Chris Ware, une image est toujours porteuse de récit. C’est le cas sur ses couvertures du New Yorker aussi. Il y a par exemple une couverture sur laquelle une adolescente met du rouge à lèvres à côté de sa mère. Elle est accompagnée par une petite vidéo, qui est une sorte d’expansion de la couverture et la transforme en nouvelle. Un dialogue s’instaure entre la mère et la fille, et toute une histoire autour de ce simple geste, tous les rapports entre ces personnages, toutes les tensions et toute l’ironie sont racontés. C’est comme si Chris Ware avait besoin, pour chaque image, d’imaginer un hors-champ spatial et temporel, d’en élargir le cadre.

An animation based on the The New Yorker cover, co-produced by The New Yorker and This American Life. Created by Chris Ware and John Kuramoto, with interviews and narration by Ira Glass and music by Nico Muhly.

Publié le 11/07/2022 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Chris Ware : la bande dessinée réinventée

Benoît Peeters & Jacques Samson
Les Impressions nouvelles, 2022

Rééditée et enrichie en 2022 après une première parution en 2010, cette monographie propose une traversée de l’œuvre de Chris Ware.

L’ouvrage rassemble une chronologie, deux entretiens entre Chris Ware et Benoît Peeters réalisés en 2003 et 2021, quatre articles de Chris Ware jusqu’alors inédits en français, et des textes analytiques de Jacques Samson, complétés par de nombreuses illustrations dont certaines sont ici publiées pour la première fois.

À la Bpi, niveau 3, 768 WAR

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