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Dessin d'errance

Carte d'erre dessinée par Jacques Lin en 1973
Le Serret, septembre 1973. Carte et calque tracés par Jacques Lin. 65 x 50 cm ©Gisèle Durand-Ruiz, reproduit dans Cartes et lignes d’erre, Paris, L’Arachnéen, 2013, p. 109
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Cette carte dessinée par Jacques Lin représente les déplacements et les gestes de « Cornemuse », un enfant autiste qui vit avec lui en 1973. La cartographie du quotidien deviendra une pratique récurrente au sein du réseau d’accueil d’enfants handicapés mis en place par Fernand Deligny. Sandra Alvarez de Toledo, directrice des éditions L’Arachnéen, décrypte l’image pour Balises, alors que le festival « Cinéma du réel » 2020 consacre plusieurs séances à Deligny.
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Tracer

On fait généralement coïncider l’origine des cartes avec les débuts du « réseau » ; ce mot désigne l’organisation de prise en charge d’enfants autistes mise en place par Deligny à la fin des années soixante et évoque la dispersion de plusieurs lieux d’accueil informels – campements, fermes, maisons de village – dans un rayon d’une quinzaine de kilomètres autour du village cévenol de Monoblet.

Jacques Lin, vingt ans, électricien depuis l’âge de quatorze, ayant abandonné son poste à l’usine Hispano-Suiza pour rejoindre ledit réseau, se retrouve quelques mois plus tard, en été 1969, dans un ravin – surnommé « L’île den bas » – avec trois ou quatre enfants très handicapés ; ils vivent à l’air libre (deux tentes, des abris en pierre, une rivière à sec, quelques ustensiles et objets le plus souvent fabriqués par lui) et dans une grande précarité matérielle et existentielle.

Un beau jour, plus inquiété que de coutume par la violence exercée pas certains enfants sur eux-mêmes (se mordre, se taper la tête contre les pierres), Jacques Lin demande de l’aide à Deligny : celui-ci lui suggère alors de se procurer de grandes feuilles de papier, d’y reporter l’espace du campement puis de tracer sur un calque les déplacements et gestes des enfants. La pratique dura plus de dix ans et fut adoptée par chaque « présence proche » (formule qui désigne les adultes vivant avec les enfants et dont aucun n’était un professionnel de l’éducation ou du soin), dans chaque lieu, ou presque, du réseau. Avec le temps, et l’invention progressive d’un lexique graphique, elle devint plus précise, jusqu’à le devenir trop et être abandonnée au profit des prises de vues filmées.

Errer

Cette carte et ce calque furent tracés par Jacques Lin en septembre 1973, au campement du Serret où il vécut seul, avec plusieurs enfants autistes, pendant deux ans. L’image superpose donc la carte de fond et le calque.
Sur la carte de fond figurent :
  1. à l’encre de Chine : les données topographiques (les murettes en pierre), les espaces de vie (les abris, le site de la vaisselle, le four à pain, le tipi-atelier, la tente, etc.)
  2. au pastel brun : les gestes (leur « forme ») des adultes liés à tel ou tel « faire » (prendre des objets, servir et desservir la table, enfourner du bois, etc.)
Sur le calque sont reportés les parcours et gestes de l’enfant surnommé « Cornemuse » dans cet espace. Les lignes désignent ses trajets, ses « lignes d’erre ». Celles au crayon indiquent les trajets qu’il accomplit seul ; celles à l’encre de Chine ceux auxquels il est incité par un adulte ; les lignes au pastel vert indiquent les trajets coutumiers, « réitérés » (jusqu’à son lit, au WC, à la table des repas). Le calque est constellé de signes orange qui marquent les points où Cornemuse s’arrête et se balance (on note la présence de petits bonhommes au pastel vert, qui désignent la présence d’un adulte l’incitant à poursuivre son parcours).
Au centre et à gauche de la carte, la table des repas, avec deux cercles insistants, tracés au pastel vert ; l’accentuation marque un événement : Cornemuse, ce jour-là, s’est assis à deux reprises à la table. Sur la table même deux « soleils » également au pastel vert : ce signe est celui du « Nous commun » (habituellement indépendant du signalement de l’événement mais ici, proche).

Voir

Les cartes sont régulièrement réunies par Gisèle Durand-Ruiz, apportées à Deligny et consultées par lui et les présences proches qui les ont tracées. Les commentaires portent sur l’aménagement de l’espace, sur l’identification des repères spatiaux, des coïncidences, des points « chevêtres » rendus visibles par la superposition des calques. Pour répondre, ou ne pas répondre, à la question de l’usage ou de la signification des cartes, Deligny écrivait :
« Il ne s’agissait que de transcrire ces trajets, pour rien, pour voir, pour n’avoir pas à en parler, des enfants-là, pour éluder nom et prénom, déjouer les artifices du IL de rigueur dès que l’autre est parlé. »

Sandra Alvarez de Toledo