Interview

Appartient au dossier : Claire Simon, à voix haute

« Pendant le montage, je deviens Claire Simon »
Entretien avec Luc Forveille

Cinéma

Claire Simon, Notre corps (2023) © Madison Films

Depuis une dizaine d’années, Luc Forveille monte les films documentaires de Claire Simon, prolifique cinéaste française née en 1955. Pour Balises, il évoque le travail de la réalisatrice et leur collaboration, à l’occasion du cycle « Claire Simon, les rêves dont les films sont faits » proposé par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi à l’automne 2023.

Comment avez-vous commencé à travailler avec Claire Simon ?

Je l’ai rencontrée à la Fémis, une grande école de cinéma où elle était directrice du département réalisation et où j’enseignais. J’aimais bien sa démarche documentaire et, alors que je ne réalise jamais de films, j’ai voulu en faire un sur son travail, Les Histoires de Claire Simon (2014).

Durant le tournage, nous avons passé pas mal de temps à discuter. Elle m’a alors demandé de finir avec elle le montage de Géographie humaine (2013). Depuis, j’ai monté tous ses films documentaires. Comme elle a un rythme de travail dense, avec quasiment un film par an, j’ai déjà travaillé sur huit de ses projets.

Comment définiriez-vous la méthode de travail de Claire Simon ?

Comme souvent dans le documentaire, Claire travaille avec des équipes réduites. Par exemple, pour Notre corps (2023), elles étaient trois : une assistante à la réalisation, une personne au son et elle. Une équipe féminine car le tournage se passait dans un service hospitalier dédié aux femmes. Par ailleurs, c’est toujours elle qui tient la caméra.

Claire fait peu de repérages avant de filmer, car elle croit au réel et à ce qu’elle va découvrir. Mais, quand elle aborde un lieu, il y a toujours une pensée qui préexiste. Son film Le Bois dont les rêves sont faits (2016) s’est appelé Le Bien pendant toute la phase de travail. Cela montre qu’en allant dans le bois de Vincennes, elle cherchait quelque chose et que ce désir lui a servi de guide tout au long de la réalisation du film. De la même manière, Notre corps ne s’intitule pas L’Hôpital : Claire avait l’idée du corps avant toute chose.

Quelles sont ses sources d’inspiration ?

Dans son travail, la question du lieu se pose toujours : dans Notre corps, le lieu est l’hôpital, dans Garage, des moteurs et des hommes (2021), c’est le garage, dans Le Village (2019), la commune de Lussas, dans Géographie humaine, la gare du Nord… Pour elle, le lieu est une métaphore du monde.

Dans ses films, il faut aussi chercher le sujet de philosophie caché. Récréations (1993) s’ouvre avec une citation de Baruch Spinoza sur la question du désir. Dans Le Concours (2016), elle évoque la question du jugement ; dans Le Village, c’est celle de l’idéal.

Le thème des débuts revient dans plusieurs films. Est-ce l’un de ses sujets de prédilection ?

J’ai plutôt l’impression qu’elle s’intéresse à la transformation, aux passages. Évidemment, les genèses en font partie. Claire voit, dans toute transformation, le début d’une histoire. Le tournage du Village a duré trois ans, mais dès le départ, elle souhaitait que le film commence avec le projet de construction du bâtiment qui abriterait la plateforme de VOD documentaire Tënk, et qu’il se termine avec l’inauguration de ce bâtiment. Elle voulait montrer le passage du rêve à la réalité. De même, dans Le Concours, nous passons de candidats à des élus.

Sur une route de campagne déserte, un panneau souhaite la bienvenue aux États généraux du film documentaire de Lussas.
Claire Simon, Le Village (2019) © Petit à Petit Production

Comment se passent les montages ?

Claire tourne beaucoup. Elle fait du cinéma direct, donc elle n’a pas le choix : il faut tourner, pour ne rien rater quand quelque chose se passe. Pour Notre corps ou Le Village, il y avait des centaines d’heures de rushes.

Notre méthode de travail a peu varié au fil du temps : Claire fait des présélections dans les rushes, nous les regardons ensemble et nous en discutons. Je lui dis ce que je vois, elle me dit ce qu’elle cherche. Je monte ensuite la séquence, nous la regardons ensemble, et ainsi de suite pour chaque séquence. Ensuite, nous mettons les scènes dans l’ordre pour créer le film. C’est un vrai travail à quatre mains.

Comment avez-vous travaillé sur le montage de la série documentaire Le Village, puis sur sa transformation en long métrage ?

Cela s’est fait sur un temps très long. Nous avons monté peu à peu dès 2016, mais il y a surtout eu une longue phase de montage vers la fin, qui a duré cinq ou six mois, en 2018. Les derniers épisodes ont été tournés alors qu’une grande partie de la série était déjà montée. Nous avons tout fait à deux, de manière artisanale, ce qui n’est pas habituel pour une série. Globalement, nous avons respecté la chronologie des faits. C’était nécessaire car, au fur et à mesure du tournage, les relations entre Claire et les protagonistes évoluaient, ils devenaient plus intimes.

Claire s’est ensuite occupée seule du montage du long métrage, même si nous en avons discuté. Nous étions face à un paradoxe : nous étions tous les deux convaincus que le bon format était la série. En même temps, l’exercice était amusant.

Êtes-vous force de proposition pendant le montage ?

Oui et non. Quand je monte, je ne suis pas moi, je suis Claire Simon. Je ne monte pas selon des idées qui me seraient propres, je suis l’autre avant toute chose. Quand je vois les rushes, je dois savoir ce qu’elle cherche, ce qu’elle voit, ce qu’elle comprend ou pas. Avec Claire, c’est un exercice auquel je suis rompu car nous nous connaissons bien. D’ailleurs, Notre corps a été monté en une dizaine de semaines, ce qui est très rapide pour un film qui dure presque trois heures.

Il y a beaucoup de paroles dans les films de Claire Simon : comment le son est-il monté ?

Je ne m’occupe que du montage des images et des sons directs. Par la suite, il y a une phase d’habillage instrumental à laquelle je ne participe pas. Je trouve bien que quelqu’un d’autre arrive après et invente de nouvelles choses.

Dans Notre corps, Claire Simon devient un personnage de son film. En quoi cela a-t-il modifié votre travail ?

Ce film a bien sûr été très différent pour elle [un cancer du sein lui a été diagnostiqué pendant le tournage]. Sa méthode de travail a un peu changé : dans les séquences où on la voyait, ce n’était évidemment pas elle qui cadrait.

Ensuite, le montage a été compliqué et éprouvant parce qu’elle était inquiète pour sa santé. Par exemple, elle n’a pas voulu regarder seule les séquences où elle apparaissait. Même pour moi, cela n’a pas toujours été facile de mettre une distance entre la réalité et le film. Mais elle était malgré tout un personnage et il fallait donc, pour Claire comme pour moi, la regarder comme telle.

Publié le 11/09/2023 - CC BY-NC-ND 3.0 FR

Pour aller plus loin

photographie de Claire Simon en noir et blanc
Claire Simon © Sophie Bassouls

« Cinémathèque du documentaire à la Bpi - Claire Simon » : Entretien avec Marion Bonneau | Les yeux doc, septembre 2023

Cet entretien avec Marion Bonneau, programmatrice du cycle « Claire Simon, les rêves dont les films sont faits », est à retrouver sur Les yeux doc, la plateforme du catalogue national de films documentaires animée par la Bpi.

Rédiger un commentaire

Les champs signalés avec une étoile (*) sont obligatoires

Réagissez sur le sujet