Sélection

Appartient au dossier : Dans la bulle des auteurs et autrices de BD

Dans la bulle de Marguerite Boutrolle

L’autrice de bande dessinée Marguerite Boutrolle est à la Bpi les 24 et 25 juin 2026 pour animer un atelier de dessin et présenter son troisième album. À cette occasion, elle évoque quelques-unes des œuvres qui ont marqué son parcours et inspiré son travail.

Le dessin et l’image ont toujours fait partie de l’univers de Marguerite Boutrolle. Elle dessine et raconte des histoires depuis toute petite. Pourtant, entourée de personnes qui dessinent, elle peine à trouver sa singularité. Elle commence à lire beaucoup et envisage d’autres voies pour s’affirmer. Elle se lance dans des études à Sciences Po Paris, pour voler de ses propres ailes.
À la recherche de revenus pour financer ses études, elle exploite ses compétences en dessin et répond à des appels d’offres sur les plateformes d’ubérisation du graphisme. Son diplôme en poche, elle débute dans la communication visuelle.

L’envie de raconter des histoires et de les illustrer est toujours là. Le confinement imposé durant la pandémie de Covid-19 lui fournit l’occasion de travailler sur une histoire qu’elle a en tête depuis un moment. Elle publie Fraîche en 2022, une bande dessinée sur l’adolescence, l’idée qu’on se fait du sexe, de l’amour et qui interroge la notion de consentement. Son deuxième album raconte la vie de jeunes adultes qui rêvent d’une société différente. Son héroïne Aby cherche à se reconstruire après un burn-out et trouve refuge dans une communauté en Auvergne. Même alignée sur des valeurs communes, elle éprouve qu’il n’est pas simple de composer avec les autres et de trouver des solutions nouvelles pour habiter le monde.

Son troisième album De bonne foi (2026) est un polar qui ouvre sur des réflexions politiques et humaines. Judith, étudiante en droit, s’installe dans la maison de sa tante, au fin fond du Finistère, pour réviser. Un anarchiste, recherché par la police pour meurtre, y trouve refuge également. L’histoire se déroule en 1979, alors que l’abolition de la peine de mort est en discussion. Le sujet devient concret pour la future avocate qui a du mal à rester neutre car le fugitif ne lui est pas tout à fait inconnu. Pour ce dernier album, le traitement graphique est différent. Pour coller au genre polar, Marguerite Boutrolle assombrit ses pages par des applats de noirs qui rappellent les BD de José Muñoz, qui constrastent avec les couleurs chaudes (rouge, orange, saumon, jaune).

Marguerite Boutrolle est une grande lectrice de romans, mangas et BD. Elle a sélectionné pour Balises quelques-unes de ses références qui l’ont inspirée et les commentent pour nous.

Publié le 22/06/2026 - CC BY-SA 4.0

La sélection de Marguerite Boutrolle

Mémoire de fille

Annie Ernaud
Gallimard, 2016

Ce livre est un bijou. Très court, à l’os, désarmant, à mi-chemin entre l’autofiction et le témoignage. Annie Ernaux joue d’ailleurs avec la narration : est-ce que c’était elle, ou pas ? Où est-elle exactement dans cette histoire ? C’est le récit d’un éveil brutal où le désir, la honte et la découverte des rapports de pouvoir viennent fissurer l’entrée dans la sexualité. Annie Ernaux y revisite une expérience fondatrice avec une lucidité aussi intime que politique. Ce qui me frappe chez Annie Ernaux, c’est qu’elle raconte, des années après le temps du récit, son désir, son envie, une forme de naïveté. Elle n’omet jamais de parler de ce morceau-là, mais la réponse masculine est immédiate et tombe comme un couperet. Dans ce livre, on est happé, et quelque chose surgit brutalement pour casser à jamais une part du sujet, précipitant la narratrice dans un monde où les dés sont pipés. 

C’est ce livre qui m’a donné envie d’écrire Fraîche, ma toute première bande dessinée. Je me suis profondément reconnue dans ce personnage. À 16 ans, personne ne vous prévient. C’est aussi une immense source d’inspiration narrative : la voix interne du personnage peut être en décalage avec les images, mais aussi avec elle-même. Un peu comme ce qu’il se passe dans la tête de tout un chacun·e. Je trouve cela extrêmement fort, et très inspirant pour la création d’un texte intime. 

À la Bpi, 840″19″ ERNA 4 ME

Cet été-là (This One Summer)

Jillian et Mariko Tamaki
Rue de Sèvres, 2014

Une BD one shot à l’encre et au lavis (imprimée en bleu et blanc dans sa version américaine) qui raconte l’été partagé de deux filles de 12 ans. Elles ne grandissent pas au même rythme et le perçoivent. Je crois que ce récit d’adolescence fouille les décalages de perception et d’émotions amenés par le passage à l’adolescence. 

Ce qui m’a marqué dans cette œuvre (hormis le découpage virtuose) c’est la justesse du regard porté sur cet âge étrange où l’on n’est pas encore considéré comme une personne complètement formée, et où l’on a tant de mal à extérioriser ce qu’on ressent. Il y a aussi, comme dans Sunny de Taiyô Matsumoto, une grande place laissée aux petits accrocs du quotidien enfantin et adolescent. Le regard des autrices n’est pas idéaliste. Il est tendre, mais il n’évacue pas la part d’accidents ou de violence qui peut subvenir. Ça crée beaucoup d’identification, ou d’empathie. En tout cas quelque chose de vrai. Et puis on sent l’odeur des vacances. 

C’est la bande dessinée qui m’a donné envie d’en faire. Elle m’a marquée par sa manière unique de raconter les décalages et les erreurs de perception propres à chacun, qui n’en restent pas moins des émotions puissantes, chargées de douleur, de rêve, de confusion… 

À la Bpi, RG TAM C

Sunny

Taiyô Matsumoto
Kana, 2014

C’est un manga en six tomes, à l’encre et lavis, qui vous plonge au sein d’un foyer pour enfants abandonné·es, dans la banlieue de Tokyo. L’établissement est porté par un vieil homme et sa famille. C’est doux, et parfois un peu dur. Les blessures et l’imaginaire s’y mêlent avec beaucoup de douceur. Par exemple, il y a une vieille Nissan Sunny garée dans le jardin, dans laquelle les enfants se réfugient, se racontent des histoires. La galerie de personnages est super riche, Haruo, en constante explosion d’émotions, Sei plus dans sa tête, Junsuke a toujours la morve au nez. On sent aussi l’amour des adultes tout autour, qui tentent de recréer une ambiance familiale. On a la sensation d’un huis clos : presque tout se déroule au foyer. Les personnages ne sont jamais expliqués, on partage simplement un morceau de vie, ce n’est pas un parcours balisé par étapes. Les conflits, les blessures, ce qu’elles ont abîmé chez ces enfants, sont regardés avec une immense douceur. Il y a beaucoup de poésie. 

C’est un livre dans lequel je me replonge souvent, qui me reconnecte avec le dessin, surtout quand je me demande ce que les images apportent au texte. J’admire ce mode de narration très particulier : un découpage à la fois impressionniste, presque pictural, et pourtant constamment dans l’action. Les cadrages présentent à la fois du mouvement et des focus sur des micro-détails : les poissons dans un aquarium, les oiseaux, les larmes. C’est une BD extrêmement sensorielle. Et on ne s’ennuie jamais. C’est une oeuvre pleine de vie. 

À la Bpi, MA SUN

Nuit, néon

Joyce Carol Oates
Philippe Rey, 2023

Toutes les nouvelles noires de ce recueil présentent des femmes aux prises avec la notion d’enfermement, qu’il soit psychique ou physique. Chez Oates, le trouble et la menace semblent émerger autant du monde extérieur que des personnages eux-mêmes. J’avais commencé par Blonde, puis Les Chutes, et finalement ce sont ces nouvelles qui me plaisent le plus et m’inspirent pour l’écriture de scénario. Ce que j’adore chez Joyce Carol Oates, c’est que son écriture part toujours de l’intime. Comme dans toutes les références qui me touchent, on est dans le quotidien, les gestes inconscients et les symboles du trivial.

Mais dans Nuit, néon, on est aussi presque toujours du côté de la femme adulte, en dialogue avec une forme d’exagération, de folie. On ressent l’influence des genders studies dans son écriture, et aussi d’une forme de vécu (réel ou construit). On est dans le polar, dans le noir. Le mal ne s’abat pas toujours sur l’héroïne de la façon dont on s’y attend, il surgit parfois de la narratrice elle même, de son identité, de ses souvenirs, de ses propres parts d’ombre, pour aller trouver une caisse de résonance dans une situation. C’est quelque chose que j’essaie de recréer pour mes propres personnages : une menace qui naît autant du dedans que du dehors, et que j’ai travaillé dans De Bonne foi, paru chez Dargaud en mai 2026. 

Les Dangers de fumer au lit

Mariana Enriquez
Éditions du sous-sol, 2023

Monument de la littérature argentine que j’ai découvert en 2026. Les Dangers de fumer au lit rassemble plusieurs textes horrifiques et extrêmement sensuels, impertinents, qui précipitent le lecteur dans des histoires de camées, de sorcières contemporaines, de filiation ou d’amitié. Mariana Enriquez ne se refuse absolument rien. Elle va vraiment au fond et semble se contrefoutre de toutes les règles de bienséances. C’est drôle, déchirant, et archi-politique. Je viens de terminer ce recueil et je n’avais jamais rien lu de tel. Faire surgir le fantastique du réel et parler des blessures collectives autant que personnelles, il fallait le faire ! Elle est un peu comme un Edgar Poe d’aujourd’hui, en plus frontal, et plus drôle. Je pense à ce duo de filles, dans « Viande », tellement fans d’un chanteur gothique qu’elles vont jusqu’à profaner sa tombe pour en cannibaliser la dépouille, puis recréer un fan club par chaîne de mails. 

Ce qui m’inspire énormément chez cette autrice, c’est cette possibilité d’effrayer, de rire et de jouer avec les histoires, mais sur un mode adulte, sans avoir peur de nos pires affects. C’est une façon de raconter qui autorise tout : le grotesque, la peur, le politique, l’intime. Mais ça reste très sérieux. On ne peut pas terminer une nouvelle de Marina Enriquez sans y réfléchir derrière. Les textes de cette artiste vous hantent de longues heures après la lecture… 

À la Bpi, 868.3 ENRI 2 

Black Hole

Charles Burns
Delcourt, 2006

Un récit gore-vintage d’adolescence où le fantastique et l’horreur deviennent miroir des inquiétudes et des métamorphoses du passage à l’âge adulte. C’est une BD culte, l’atmosphère est noire, hypnotique, pop, c’est horrible et ça rend addict·e. Ce qui me plaît chez Burns, c’est sa plume bien sûr. Mais précisément, c’est le soin absolu apporté à l’univers. Le graphisme est pensé comme un objet pop total : pages de titres, motifs, jaquettes, bibelots, typo. Tout est extrêmement contrôlé. Et j’apprécie son utilisation obsessionnelle des motifs : carreaux, rayures, hachures. Son univers est unique.

Black Hole m’a donné envie d’aller moins vite dans mes cases et de travailler un noir et blanc bien contrasté. C’est aussi avec ce récit que j’ai compris combien le cinéma avait à voir avec la bande dessinée, et que j’ai commencé à regarder des films américains des années 60-70. Niveau écriture, la narration, comme une voix interne presque « parlée », m’a aussi réconciliée avec les grands cartels (les grosses cases de récitatifs sur les planches de BD). Ici, c’est écrit comme si c’était parlé. Encore un lien avec la littérature… Et ça marche vraiment bien !

À la Bpi, RG BUR B

Pour aller plus loin

© TM

Marguerite Boutrolle (@marguerit_b) | Instagram

Compte officiel qui présente l’actualité de l’autrice et son univers.

Fraîche

Marguerite Boutrolle
La Boîte à bulles, 2022

En 2011, Pia entre en terminale dans un lycée chic, bien décidée à trouver un petit copain et des ami·es stylé·es avec qui partager des soirées. En essayant à tout prix de se conformer aux idéaux d’un monde bourgeois ultra normé, Pia y perd son libre arbitre et s’engage dans une histoire d’amour nuisible. À travers sa propre expérience, l’autrice porte un regard incisif sur le consentement. © Électre 2022

À la Bpi, RG BOU F
et dans Bibliovox, une ressource de la Bpi à consulter à distance et en bibliothèque

La Part des lâches

Marguerite Boutrolle
Éditions Payot & Rivages, 2024

En pleine période de remise en question professionnelle et amoureuse, Aby décide de quitter Paris pour rejoindre une maison isolée au coeur de l’Auvergne. Accueillie par sa meilleure amie, Jet, elle y fait la connaissance de Sara, Henri et Tom et se coule dans un quotidien nouveau. Mais peu habituée à la vie en groupe, elle ressent vite le besoin de troquer les murs partagés pour la quiétude de la forêt. La Part des lâches est un huis clos à la tonalité douce-amère, à la jonction de l’intime et du politique. (Quatrième de couverture)

À la Bpi, RG BOU P

De Bonne Foi

Marguerite Boutrolle
Dargaud, 2026

Judith, étudiante en droit, s’installe dans la maison de sa tante, au fin fond du Finistère, pour réviser. Un anarchiste, recherché par la police pour meurtre, y trouve refuge également. L’histoire se déroule en 1979, alors que l’abolition de la peine de mort est en discussion. Le sujet devient concret pour la future avocate qui a du mal à rester neutre car le fugitif n’est pas tout à fait un inconnu pour elle.

À la Bpi, RG BOU B

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