Sélection

Dans la bulle de Sammy Stein

Auteur et éditeur des revues Collection et Lagon, Sammy Stein s’intéresse à la bande dessinée comme expérience narrative, à la lisère de l’art contemporain. À l’occasion de sa venue à la Bpi dans le cadre des « Jeudi de la BD », il présente à Balises quelques-unes des œuvres qui l’ont influencé.

Publié le 29/11/2021 - CC BY-SA 4.0

R Plus Seven

Oneohtrix Point Never
Warp Records, 2013

De ses premiers albums jusqu’à R+Seven, Daniel Lopatin, le musicien qui se cache derrière le projet Oneohtrix Point Seven livre une musique qui me semble être faite de paysages de synthèse.
Si parmi ses envolées pop, j’ai pu être quelquefois séduit par des mélodies crève-cœurs, rien n’égale ses morceaux plus anciens. Sa musique est composée de longues nappes de synthés midi, de voix synthétiques, de cyber-staccatos, d’arpeggios mineurs, de néo-clavecins.
L’écouter, c’est accepter un voyage 100% digital. Il s’agit de naviguer sur un océan glacé, assis dans la frêle barque sortie d’une imprimante 3D. Laissez-vous dériver vers un ensemble d’îlots cachés, enfoncez-vous dans la zone interdite, rampez dans les souterrains humides, parcourez les jungles crépusculaires. Finissez par consigner votre voyage sur les antiques tablettes à cristaux liquides.

Je dors / je travaille.

Hélène Bertin
Les presses du réel, 2017

Costumière puis céramiste, Valentine Schlegel est devenue progressivement — l’unique ? — artiste-constructrice de cheminées en plâtre. Le livre documentaire d’Hélène Bertin, elle-même artiste, est un pur chef d’œuvre. À travers des photos d’archives et des documents présents — entre autres, les cheminées qu’Hélène a passé un an à retrouver et photographier — nous suivons l’évolution du travail de Valentine Schlegel. Les textes, précis et concis, viennent par à-coup sous-titrer les photos et déployer la vie singulière de l’artiste dans un récit passionnant. Quiconque autour de moi a lu ce livre en a été bouleversé.

Bientôt à la Bpi

L'Homme sans talent

Yoshiharu Tsuge
Atrabile, 2018

Ouvrir L’Homme sans talent, c’est être transpercé par la mélancolie. À travers le récit emprunt de vérité du mangaka Yoshiharu Tsuge, ce sont des tentatives de vivre qui s’énoncent — ou plutôt de « survivre » tant l’épreuve semble douloureuse et difficile.
Il faut lire une fois par an l’histoire du vendeur d’oiseaux exotique, la description du club des amateurs de pierres-paysages et suivre tous les efforts que fait le personnage — miroir de Tsuge— pour se réaliser dans l’échec. Triste et beau.

Bientôt à la Bpi

Geneviève Castrée / Ô Paon / Woelw

Avant de découvrir son œuvre dessinée, j’ai beaucoup écouté les disques de Geneviève Castrée sous le nom de Woelw puis Ô Paon. Elle envoyait des minuscules fanzines décrivant son actualité à ses auditeur·trice·s avec toujours un mot écrit à la main. Sa voix hyper haute, parfois hurlée en français reposait sur des cordes folk, des synthés, des drones tantôt clairs, tantôt saturés, qu’on imagine joués dans la forêt.
Elle est aussi autrice de plusieurs livres dont Susceptible sorti en 2012 et édité par Jean-Christophe Menu, qui raconte sa jeunesse punk au canada. En 2016, Geneviève Castrée est morte d’un cancer quatre mois après avoir accouché. Sa musique unique résonne sans doute dans chaque flocon de neige canadien.

Comment Wang-Fô fut sauvé

René Laloux
Revcom Télévision, 1987

De l’œuvre de René Laloux, on ne retient souvent que La Planète sauvage. Je suis plus sensible au spleen bleuté de Gandahar et des Maîtres du temps. En cherchant à voir tous ses courts métrages pendant le premier confinement, je suis tombé sur Comment Wang-Fô fut sauvé, une adaptation d’un conte de Marguerite Yourcenar.
Un enfant destiné à devenir empereur ne voit la vie qu’à travers les peintures avec lesquelles il est enfermé dans un palais luxueux mais sans fenêtres. Lorsque, à l’adolescence, on lui ouvre les portes du monde, il est si déçu par la réalité qu’il cherche le peintre responsable pour le tuer. A-t-on vraiment besoin d’expliquer pourquoi cette histoire est la plus belle de toutes les histoires passées, présentes et futures ?

Plaza

Yuichi Yokoyama
Éditions Matière, 2021

Chaque livre de Yuichi Yokoyama est un coup de poing dans le visage de la bande dessinée. Jardin est la plus belle des visites dans un espace infini, autant parc d’attractions, musée d’art contemporain que jardin baroque. Voyage n’existe que par la traversée d’un train du premier au dernier wagon par des protagonistes observant le paysage à travers les fenêtres. Quelle aventure !
Son dernier opus, Plaza est un des gestes les plus radicaux qu’on ait pu voir ces dernières années de la part d’un·e auteur·trice. Bien installé·e·s à l’écart, tel un oiseau perché sur un arbre, nous assistons, médusé·e·s, à un grand défilé, un carnaval gesticulant et ultra bruyant, particulièrement agressif avec son public. Les personnages, chars, structures défilent sur un tapis roulant, toujours sous le même angle. Détails, traits de vitesses, onomatopées géantes : les couches de dessins se superposent dans un vacarme assourdissant.
Plaza est éprouvant, menaçant, inconvenant. Pas d’histoire, pas de gag, pas de héros, rien de reconnaissable, rien à quoi se raccrocher. Plaza, c’est la harsh noise en bande dessinée. Plaza, c’est une fin de confinement hardcore : tout le monde fait la fête dans la rue et c’est violent. Deux-cent-quarante pages de dessins en action.

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