Chronique

De nos frères blessés, de Joseph Andras

En refusant le Prix Goncourt du premier roman, Joseph Andras s’est assuré une belle notoriété. Mais on ne saurait le soupçonner d’avoir voulu monter un simple coup médiatique, car De nos frères blessés est un roman exigeant et prometteur, et une belle tentative de réhabilitation de l’activiste Fernand Iveton.

Guillotiné le 11 février 1957, Fernand Iveton est le seul Européen exécuté par la justice de l’Etat français durant la guerre d’Algérie. France-Soir, pour commenter son décès, le qualifiera de “tueur” et Paris-Presse de “terroriste”.

De nos frères blessés - Joseph Andras - couv
A la Bpi, 840″20″ ANDR.J 4 DE

Fernand Iveton, pourtant, n’a assassiné personne. Jeune pied-noir de milieu modeste, fervent communiste favorable à l’indépendance de l’Algérie, il est l’auteur d’une tentative d’attentat ratée. Le 14 novembre 1956, il dépose dans l’usine à gaz où il travaille une bombe artisanale qui doit exploser après la fermeture du site. Farouchement opposé à l’idée de tuer des innocents, répugné par le récent attentat du MilkBar, qui fit quatre morts et plus de cinquante blessés, Iveton veut signer un acte purement symbolique, une “explosion-témoignage” selon les mots de Pierre Vidal-Naquet.

Mais le plan est éventé avant que la bombe explose. Arrêté, torturé, Fernand Iveton doit faire un exemple. Si, au début de son procès, personne ne croit vraiment à la possibilité de la peine capitale étant donné les faits qui lui sont reprochés, c’est pourtant celle-ci qui est demandée à l’issue d’une seule journée d’audience, le 24 novembre. Les recours sont vite épuisés, du pourvoi en cassation à la demande de grâce présidentielle. René Coty, qui semble un temps devoir être le deus ex-machina de cette histoire, refuse de faire ce geste, à la fois pour tenter d’intimider ceux qui, confusément, commencent à lutter pour leur liberté, et pour satisfaire “l’esprit de représailles aveugle de certains”.

Personne ne défend Iveton, qui est inconnu de tous. Son avocat commis d’office, à peine sorti de la faculté, n’a pas les épaules pour  un procès qui cristallise tant de tensions politiques. Le Parti Communiste, dont Iveton se réclame, ne veut pas se mouiller, de peur que la presse ne fasse ses choux gras d’un “communiste assassin”. Même si l’attentat raté ne devait faire aucun mort, son auteur est une figure gênante, et la part symbolique de son acte n’est pas envisageable dans un contexte quotidien d’escalade de la violence. Son acte sent trop le soufre, et rappelle « les bombes jetées sous les calèches de tsars et les explosifs balancés dans les assemblées et les casernes, les fanions noirs et fiers, Auguste Vaillant et le toutim…”

Fernand Iveton, martyr de l’indépendance

Dans De nos frères blessés, son premier roman, Joseph Andras réhabilite sans aucune réserve la figure oubliée de Fernand Iveton, et raconte l’histoire d’un gentil garçon humaniste, révolté par la violence subie pendant des décennies par les Algériens. “Je me souviens très bien de ce que les Arabes racontaient quand j’allais leur parler”, dit-il à sa compagne, Hélène, autre figure centrale du roman. “Des histoires à plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l’essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans le puits, comme ça, on les prend on les jette (…)”. Andras rétablit l’équilibre, rappelle de quel côté fut la violence originelle, tout en rappelant régulièrement qu’Iveton n’approuvait pas la lutte armée (“on ne combat pas la barbarie en la singeant, on ne répond pas au sang par son semblable”).

“Je suis sincère dans mes idées politiques et je pensais que mon action pouvait prouver que tous les Européens d’Algérie ne sont pas anti-Arabes, parce qu’il y a ce fossé qui se creuse de plus en plus…”, déclare Iveton lors de son procès. Une phrase étonnante qui traduit tout l’optimisme voire la naïveté de l’accusé, dont le message politique n’est jamais entendu. Andras a parfois l’air de forcer le trait pour nous pousser à adhérer à la cause d’Iveton en en faisant une figure quasi messianique, par exemple lorsqu’il répond à un geôlier algérien qui le maltraite : “Imbécile, c’est pour toi que je suis ici”. Si la phrase est authentique, elle participe aussi d’une initiative qui paraît parfois se rapprocher de l’hagiographie. Cela peut agacer, brièvement, et certains passages semblent de trop – la description insistante du bonheur conjugal d’Iveton et Hélène, notamment, nous tire un peu trop sur le terrain du pathétique – mais ce sont tout de même l’étonnement et la colère qui dominent face à l’histoire de ce destin brisé.

Une entrée en littérature remarquée

Sans doute n’aurait-on pas autant parlé de De nos frères blessés si Joseph Andras n’avait pas refusé le Goncourt du premier roman en mai dernier. Cette récompense, qui sert plutôt de tour de chauffe aux jurés du Goncourt avant les réjouissances de l’automne, passe d’habitude relativement inaperçue. En la refusant, Andras se retrouvait soudain sur le même plan que Julien Gracq, qui déclina le Goncourt attribué en 1951 à son Rivage des Syrtes. Bel exploit pour un débutant… Tout ceci ressemble évidemment fort à un coup médiatique, et les protestations de Joseph Andras peuvent sembler de prime abord plutôt fallacieuses vu la soudaine notoriété que lui apporte son geste.

Cependant, dès la drôle de première phrase (“Pas cette pluie franche et fière, non.”), dès les premiers paragraphes qui sonnent et claquent (“Insupportable, cette pluie sournoise, pas même le courage des cordes, les vraies de vraies, juste assez pour mouiller la nuque du bout des doigts, goutte avare, et s’en tirer ainsi”), se dessine un style rude et économe qui balaie les a priori . Souvent cru, sans concession dans sa façon d’évoquer la torture subie par Iveton, De nos frères blessés est un récit brutal, dont la force de persuasion doit aussi beaucoup au style de Joseph Andras, à son phrasé à la fois haché et poétique qui ne peut que donner raison à l’Académie Goncourt.

Publié le 06/07/2016 - CC BY-SA 3.0 FR

Sélection de références

Joseph Andras : « Un boulanger fait du pain, un écrivain écrit »

« J’étais mal à l’aise à l’idée d’être pris, sans avoir rien fait pour cela, dans une « course », une mise en compétition, en concurrence tandis que tout me pousse, au regard de mes conceptions politiques, à refuser ces notions. D’autant que j’ai tendance, en tant que lecteur, à fuir les ouvrages flanqués d’un bandeau rouge. Le livre n’était pas même sorti que je voyais ceci comme un frein à l’indépendance d’écriture que je tiens par-dessus tout à préserver. J’ai demandé à mon éditrice, contre son gré, de leur faire savoir que je les remerciais, en tant que lecteurs, pour l’intérêt qu’ils avaient trouvé à ce texte mais que je ne pouvais l’accepter, par simple souci de cohérence, et laisser s’« institutionnaliser » ce récit et les idéaux portés par les personnages. Je me doute que ma réponse sera, ici ou là, mal comprise, déformée, jugée pour ce qu’elle n’est pas : tant pis… J’ai pesé chaque mot, le plus honnêtement possible et sans le moindre goût pour le « scandale ». Il me tarde seulement que nous cessions de parler de tout ceci. »

Joseph Andras parle à Lionel Decottignies, du journal l’Humanité, de De nos frères blessés et de sa décision de refuser le Goncourt du premier roman.

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Un pied-noir dans la révolution algérienne : le destin oublié de Fernand Iveton

Paru dans le Monde Diplomatique en 1987, cet article revient sur le parcours de Fernand Iveton à l’occasion d’un essai de Jean-Luc Einaudi, intitulé Pour l’exemple : l’affaire Fernand Iveton. Cet essai, qui a servi à Joseph Andras pour écrire De nos frères blessés, est également disponibles à la Bpi (961.23 EIN).

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