Interview

Des étudiants dans le projet Chimurenga

Arts

couverture d'un mock book réalisé par les étudiants
Mock book de la bibliothèque Chimurenga, photo par Soizic Cadio, Bpi.

Le collectif sud-africain Chimurenga investit la Bibliothèque publique d’information pour une étude noire de ses collections. La Bibliothèque Chimurenga révèle les archives visibles et invisibles de la production des Noirs dans le monde francophone à travers un espace conceptuel et physique parcouru par des routes de lectures. Le collectif a entraîné des étudiants de l’ENSAPC de Cergy dans cette aventure intellectuelle et artistique.

Nina Volz, responsable Relations internationales et professionnalisation et Bérénice Lefebvre, responsable de l’atelier de sérigraphie de l’ENSAPC (École nationale supérieure d’Arts de Paris-Cergy), présentent cette collaboration matérialisée par la réalisation de mock-books, à découvrir en bibliothèque du 2 avril au 16 mai 2021.

Quelle était la proposition du collectif Chimurenga ?

Nina Volz : Nous avons été approchés par le collectif Chimurenga qui nous a présenté le projet en cours depuis presque deux ans, à ce moment-là. Nous connaissions leur travail éditorial et aussi leurs recherches sur les généalogies historiques de la pensée radicale noire, en lien fort avec des questions contemporaines et suscitant des projections vers l’avenir. Cela nous a tout de suite paru intéressant de mener un projet avec le collectif, d’autant que ces questions sont de plus en plus présentes dans les projets de recherche menés à l’école et les travaux artistiques des étudiants. Leur proposition était relativement ouverte et portait sur la conception d’éléments typographiques et d’objets qui seraient intégrés dans l’installation prévue à la Bpi, sous la direction du collectif, en collaboration avec les commissaires de l’exposition.
Bérénice Lefebvre, responsable de l’atelier de sérigraphie et d’impression numérique a accepté de mener, au sein de l’école, ce projet qui résonne fortement avec les travaux de l’atelier. Sept étudiants (Alice Bondoki, Maximilien Curtis, Justin Ebanda Ebanda, Lorena Almario Rojas, Maéva Conderolle, Louise Guégan et Garance Butler-Oliva) ont rejoint le projet suite à un appel en interne et des présentations données par Ntone Edjabe, Pascale Obolo et Graeme Arendse, du collectif Chimurenga.

Bérénice Lefebvre : On nous a présenté l’historique du projet Chimurenga en nous expliquant qu’il y avait eu des travaux auparavant avec d’autres groupes d’étudiants. L’atelier de sérigraphie de l’ENSAPC est intervenu sur les questions de conception et de réalisation car il nous semblait cohérent de donner une réponse graphique à cette sollicitation. Cela a été un projet assez singulier, mené par un groupe d’étudiants qui fréquentaient déjà un peu cet atelier. À travers ce projet, ils ont pu également travailler des questions en lien avec l’édition, l’impression et la spécificité de la sérigraphie qui s’inscrivaient totalement dans les recherches du collectif Chimurenga. Le collectif regroupe des chercheurs mais aussi des artistes, des curateurs, des graphistes…

Comment s’est déroulée la collaboration ?

Bérénice Lefebvre : On a accueilli au sein de l’école une partie du collectif sur une période d’environ deux mois pour accompagner les étudiants sur la conception et la réalisation. Chaque étudiant a participé au projet à sa manière, en s’appropriant les contraintes de travail et en travaillant à partir de celles-ci. Les codes couleurs nous avaient été fournis par le collectif Chimurenga par exemple. Le projet a avancé au rythme des allers-retours entre le collectif et les étudiants. Certaines personnes du collectif étaient à distance, d’autres au sein de l’école à certains moments pour développer ce dialogue avec les étudiants. Les étudiants ont pu participer à tous les tenants et les aboutissements de ce projet qui est exposé à la Bpi. 
Ce qui était intéressant aussi, c’est tout cet apport référentiel, théorique et la réelle générosité de la part du collectif Chimurenga. Ils ont été très ouverts aux étudiants, aux discussions et leur ont même offert la possibilité de les contacter pour développer leur propre travail de recherche. Il y avait certaines contraintes de travail mais le collectif était très ouvert aux propositions des étudiants, qui ont pu bénéficier d’une marge de manœuvre très large. L’intervention des étudiants a fait partie du processus de travail du collectif. Et le fait d’avoir des intervenants de l’extérieur, ça permet aussi de sortir du cadre scolaire et se confronter au milieu professionnel et à un milieu très engagé surtout…

Nina Volz : Les étudiants ont travaillé à partir d’une sélection d’à peu près cent-cinquante références issues des recherches du collectif. Ils en ont pris possession pour en donner une interprétation visuelle. Avoir accès à ces références leur a ouvert des perspectives dans leur travail de recherche personnel. Des étudiants travaillaient déjà sur des thématiques similaires à celles du collectif et certains auteurs sélectionnés étaient intervenus à l’école. Le groupe était composé d’étudiants de la première à la cinquième année d’étude et chacun y a trouvé son compte. Il faut rappeler qu’à l’ENSAPC, les étudiants construisent eux-mêmes leur programme d’étude en choisissant à la carte leurs cours, qui mélangent des étudiants de la première à la cinquième année. La diversité des profils contribue à la richesse du groupe et la qualité du travail.

Quel était votre périmètre ?

Bérénice Lefebvre : Nous avons travaillé sur les mock-books uniquement, même si d’autres interventions nous ont été proposées. Nous avions un temps imparti assez court et il faut savoir que dans le cursus de L’ENSAPC, il n’y a pas de spécialisation en termes de technicité. Chaque étudiant peut passer dans les différents ateliers techniques avec un suivi très poussé de la part des différents enseignants de l’ENSAPC mais il ne s’agit pas de spécialisation. Pour les étudiants, c’était donc un challenge de travail, une forme d’apprentissage autant sur des questions de technicité, de production et de gestion de projet.

Nina Volz : La réalisation des mock-books était une des propositions qui permettait le plus le travail de conception et c’est ce qui intéressait fortement les étudiants : avoir un contexte donné, avec certaines indications et, à partir de là, créer quelque chose librement tout en composant avec les contraintes.

Bérénice Lefebvre : Les étudiants ont commencé par établir deux versions d’un alphabet, puis ils ont développé les aspects plus formels de l’alphabet sélectionné. Un aplat de couleur a été imprimé en première couche de sérigraphie sur les mock-books. Un code couleur d’environ cinq à six références Pantone nous a été fourni, que les étudiants ont transcrit en composition colorée. Une deuxième couche d’impression de lettres issues de l’alphabet réalisé, qui deviennent des formes, a été imprimée. En troisième couche sur les mock-books, on trouve la mise en page de textes, essentiellement les premières pages et les résumés des livres. Le livre est conçu comme un espace à travailler de multiples façons, un espace étirable en quelque sorte qui permet d’avoir un objet-livre en main, qui peut être approprié et lu de différentes manières. L’idée était de partir d’une typographie et de l’amener ailleurs, de partir même vers quelque chose qui devient assez abstrait pour revenir vers les textes imprimés en troisième. C’est conceptuel. Il y a différentes étapes, différentes strates et chacun a livré son interprétation. Tout cela a été connecté à un moment pour arriver à un objet, une réalisation aboutie.

Nina Volz : L’étudiante qui a conçu la typographie des aplats s’est inspirée d’éléments graphiques présents dans les cultures autochtones en Colombie. Il y a eu une réflexion commune autour la typographie utilisée. Les étudiants ont regardé beaucoup d’éléments visuels, des couvertures de livres et de revues comme Afrikadaa ou la publication de Chimurenga sur le Festac’77, qui figuraient parmi la sélection du collectif et qu’ils ont mis à la disposition des étudiants. Il y a eu tout un travail de recherche visuelle et formelle cherchant à traduire les questions traitées par le collectif.

Quels sont les retours des étudiants sur ce projet ?

Bérénice Lefebvre : Leurs retours ont été très positifs. Ils étaient ravis à la fois de pouvoir travailler dans l’atelier de sérigraphie au sein de l’école et de pouvoir s’impliquer dans un projet collectif avec une réalisation concrète, surtout dans une période sanitaire aussi complexe. Ils ont pu assister à l’accrochage à la Bpi et suivre toute la construction de la scénographie ainsi que la pensée que véhicule ce collectif, puisqu’il y a eu beaucoup d’interventions proposées.

Nina Volz : Oui, c’était une chance de participer à un tel projet dans un lieu accueillant un public très varié. Les étudiants ont vu comment se déroule tout le processus de conception et de production des mock-books jusqu’au montage de l’installation. Selon leurs intérêts et projets artistiques, ils ont pu en tirer des bénéfices différents, enrichir leurs connaissances techniques, mener collectivement une recherche conceptuelle en approfondissant les questions traitées par le collectif, en échange constant avec les chercheurs et commissaires.

Publié le 27/04/2021 - CC BY-SA 4.0

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