Des humain·es robotisé·es
L’entrée dans l’ère de l’IA modifie les tâches humaines dans le monde du travail, notamment sur les plateformes de microtravail, et transforme les travailleur·euses en « microtâcheron·nes ».

Connecté à StreetView, un jeune homme, Otto, floute, à l’aide de sa souris, les visages de personnes qui apparaissent sur son écran. Pour chaque visage flouté, il gagne 1 centime. À d’autres moments, il décrit aussi à la machine la nature des images qui défilent sous ses yeux. « Not humain, garbage », « not humain, garbage » (pas humain, poubelles), répète-t-il plusieurs fois en s’énervant lorsque la voix artificielle en provenance de la plateforme lui répond de manière incessante « Please, repeat the word » (répétez le mot, s’il vous plaît). Dans le film En attendant les robots (2022), présent au catalogue Les yeux doc, Natan Castay filme les tâches ingrates et répétitives de celles et ceux qu’on appelle les turkers. Les turkers (référence au turc mécanique qui était une machine avec, à l’intérieur, un humain caché) sont des employé·es qui exécutent devant leur écran, souvent à domicile, des tâches répétitives pour le compte d’Amazon Mechanical Turk, une plateforme de microtravail. « Parce qu’ils exécutent des activités standardisées et à faible qualification, on leur donne parfois le nom de “microtâcherons” », précise d’ailleurs le sociologue Antonio Casilli dans son ouvrage En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (2019). Flouter des visages, nommer les objets présents sur les images, le tri de tweets, font partie, entre autres, de leurs activités quotidiennes.
« Cela peut aller de la simple validation de données et de la recherche à des tâches plus subjectives telles que la participation à des sondages, la modération de contenus, etc. MTurk permet aux entreprises de tirer parti de l’intelligence collective, des compétences et des connaissances d’une main-d’œuvre mondiale pour rationaliser leurs processus métier, améliorer la collecte et l’analyse des données, et accélérer le développement de l’apprentissage automatique », peut-on lire sur le site d’Amazon Mechanical Turk, plateforme de crowdsourcing ou production participative. Comme Otto dans le film de Natan Castay, les turkers effectuent de par le monde des tâches répétitives au service des intelligences artificielles. Le réalisateur montre ainsi de très près, en s’attardant sur les gestes et les conditions de travail des turkers, ce qu’impliquent, pour ces hommes et femmes robotisé·es, le capitalisme numérique et la course à l’IA.
L’humain-robot entraîne l’IA…

Claude Gaillard, l’auteur de Cyborgs versus Androïdes. L’Homme-machine au cinéma (2020), un ouvrage qui explore la figure de l’homme-machine, rappelle la citation d’Erich Fromm : « Le danger dans le passé était que les hommes deviennent des esclaves. Le danger dans le futur est qu’ils deviennent des robots. » Le film En attendant les robots illustre parfaitement cette mise en garde du sociologue et psychanalyste. Le turker Otto filmé par Natan Castay apparaît déshumanisé dans la pénombre de son petit appartement. Les yeux vissés sur son écran et le doigt collé sur sa souris, il exécute à la lettre ce que la machine lui demande de faire. De même, chez Amazon, qui déploie à grande vitesse ses robots dans ses entrepôts, les salarié·es, libéré·es de certaines tâches pénibles, se retrouvent à exécuter à une cadence élevée des actions répétitives, conformément aux demandes formulées par la machine. Chez l’enseigne de supermarchés Lidl, également, des préparateur·rices de commandes sont équipé·es d’un casque audio pour appliquer les consignes données par l’assistance numérique. Ce guidage vocal inflige aux salarié·es une fatigue nerveuse et d’autres risques professionnels recensés par une étude de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) menée sur cinq plateformes réalisant de la préparation de commande en picking dans les régions Rhône-Alpes, Nord-Est et Pays de la Loire, publiée en 2009. L’étude évoque par exemple les impacts psychologiques sur les individus : les plaintes les plus fréquemment relevées portent sur un effet de robotisation (répétition des codes vocaux même en dehors du travail, par exemple), la charge de travail, l’augmentation de la charge mentale de travail, les contraintes liées à la traçabilité des opérations ou un contrôle de l’activité. » Cette automatisation des tâches réduit l’homme et la femme à une condition de robot et conforte l’affirmation d’Antonio Casilli dans En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic : « Les hommes seraient donc des machines comme les autres. »
… et l’IA condamne l’humain-robot ?
« Une fois que l’IA pourra le faire, ils n’auront plus besoin de nous », affirme un turker dans En attendant les robots. « Mais tu sais, quand les IA feront des erreurs, ils reviendront vers nous », répond un autre. Les échanges entre turkers, dans le film de Natan, démontrent que les humain·es ne sont pas dupes. Ils font échos aux inquiétudes du moment.
« C’est la théorie du “grand remplacement technologique” qui domine le débat intellectuel depuis plusieurs décennies », rappelle Antonio Casilli. De même, le philosophe Olivier Galzi soulève la question dans son article « Humains ou robots : qui sert qui ? » paru en 2023 dans Philonomist. Hier, à l’avènement de l’ère industrielle, les hommes et les femmes fabriquaient les machines pour produire plus et gagner davantage d’argent. Aujourd’hui, ils et elles entraînent les IA. Demain, les robots prendront la suite pour répondre à la cupidité des puissant·es. Georges Bernanos alertait déjà, dans « La France contre les robots » (Essais et Écrits de combats, 1938-1945), sur les conséquences d’une industrialisation à outrance, au service d’un enrichissement sans limite, mais d’une exploitation certaine :
« Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. […] Car vos futures mécaniques fabriqueront ceci ou cela, mais elles seront d’abord et avant tout, elles seront naturellement, essentiellement, des mécaniques à faire de l’or. Bien avant d’être au service de l’Humanité, elles serviront les vendeurs et les revendeurs d’or, c’est-à-dire les spéculateurs, elles seront des instruments de spéculation. »
Georges Bernanos, « La France contre les robots » (Essais et Écrits de combats, 1938-1945)
Aujourd’hui, certain·es économistes mettent en garde nos sociétés, comme Dominique Méda : « ce grand remplacement technologique n’est ni fatal ni total. Il faut que ceux qui inventent des processus automatisés, mais aussi ceux qui les mettent en place, remettent l’organisation et les conditions de travail au centre de leurs réflexions. »
Publié le 25/08/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic
Antonio A. Casilli
Éditions du Seuil, 2021
Le débat sur le remplacement progressif des humains par les machines dissimule une réalité plus triviale : celle de microtravailleur·euses rivé·es à leurs écrans qui, à domicile ou depuis des « fermes à clic », propulsent la viralité des marques, filtrent les images pornographiques ou saisissent à la chaîne des fragments de textes. Le « digital labor » reconfigure et précarise le travail humain. © Électre 2021
À la Bpi, 305.0 CAS
Essais et écrits de combat, tome 2, La France contre les robots
Georges Bernanos
Gallimard, 1995
Tome 2 : Lettre aux Anglais ; Le Chemin de la Croix-des-âmes ; La France contre les robots ; Français, si vous saviez… ; La Liberté pour quoi faire ?
Textes non rassemblés par Bernanos (1938-1945).
À la Bpi, 840″19″ BERN 1 vol. 2
Merci de changer de métier. Lettres aux humains qui robotisent le monde
Celia Izoard
Éditions de la Dernière Lettre, 2020
Des lettres ouvertes critiquant l’automatisation dans le travail et la vie courante. La première interpelle un directeur de recherche en robotique, la deuxième un roboticien qui se plie aux exigences du patronat et la troisième les ingénieur·es qui conçoivent des véhicules autonomes. La réflexion est prolongée par une missive de l’ingénieur N. Wiener et un entretien avec l’ex-salarié d’une start-up. © Électre 2020
À la Bpi, 62 IZO
En attendant les robots (2022) de Natan Castay sur Les yeux doc
Nuits et jours, Otto efface pour un centime des visages sur Google StreetView. C’est l’une des tâches que lui et ses amis du monde entier réalisent sur Amazon Mechanical Turk, une plateforme de microtravail. Otto plonge dans un monde robotique qui soulève la question de l’humanité.
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