Appartient au dossier : À l’aube de l’ère des robots
Un avenir peuplé de robots
Entretien avec Frédéric Boisdron
Ils sont déjà dans nos usines, dans nos champs, dans certaines institutions. Les démonstrations de leurs prouesses nous sidèrent. Alors que la prochaine révolution industrielle s’amorce, Frédéric Boisdron, journaliste tech, fait le point sur l’avancement de la robotique, entre effets d’annonce et réalité.
Propos recueillis par Fabienne Charraire, Bpi
Qui êtes-vous, Frédéric Boisdron ?
Je suis consultant en robotique, formateur, conférencier et journaliste tech depuis décembre 2009. J’exerce une veille constante sur les sujets technologiques et je diffuse ces connaissances sous différents formats. J’aime voir cette petite étincelle quand je parle de sciences et de technologie et pouvoir penser que je contribue, à mon niveau, à l’intérêt pour la robotique et les nouvelles technologies. J’ai une émission de radio sur une chaîne de radio locale et une chaîne YouTube. J’ai été le cofondateur et le rédacteur en chef, pendant 14 ans, de Planète Robots, un magazine dédié à la robotique, et j’ai lancé en novembre 2025 un trimestriel grand public, L’IA pour tous. Actuellement, je travaille à un projet de Fab Lab dans ma commune.
Quelle est votre définition du robot ?
La définition officielle, c’est : une machine capable de percevoir et d’analyser son environnement, puis d’agir dessus de façon autonome. Pour moi, le robot est un système intelligent, mais pas dans le sens d’une intelligence humaine, mais plutôt d’une intelligence d’adaptabilité, de logique, qui lui permet de mener des tâches représentant des « pertes de temps pour l’humain ». Les robots sont là pour faire tout ce qui peut être fait de façon automatisée. Ils le font plus vite, alors autant qu’ils le fassent, afin que nous puissions apporter ensuite la plus-value.
Personnellement, j’inclus également l’automate dans cette catégorie, position qui ne fait pas l’unanimité chez les roboticien·nes. Si l’automate n’a aucune forme d’intelligence et d’adaptabilité, il a au moins l’intelligence d’essayer de repérer un objet pour l’attraper et le déplacer. Même s’il est vrai qu’il ne s’adapte pas et continue d’effectuer sa tâche et ses mouvements en l’absence d’objet.
Les réseaux sociaux sont envahis de vidéos de robots qui dansent, qui plient le linge, soulèvent des meubles. Est-ce que ce sont des démonstrations ou une réalité ? Est-ce que ces robots sont aussi performants ?
Alors, en ce moment, on est en train de passer un cap. Il y a un an, j’aurais répondu que c’était purement de la vitrine technologique. C’était le cas pour le robot Asimo de Honda, celui qui ressemble à un petit astronaute et qui a été, pendant 20 ans, la référence du robot humanoïde. À chaque présentation, derrière le moindre mouvement qu’il faisait, il y avait 15 ingénieur·es qui avaient préparé le terrain, mis des petits bouts de scotch sur le sol pour indiquer l’endroit où il devait arriver. On est maintenant dans une autre phase. Le robot devient de moins en moins un pantin et de plus en plus un outil réel. On est dans cette phase où le robot sort du laboratoire et de l’objet de foire. Il entre dans notre monde réel, à commencer par le milieu industriel. Attention, là, je fais le distingo entre les humanoïdes et les robots en général. Parce que le robot industriel, le bras automatisé, est dans les usines depuis les années 1960, et que les robots mobiles, les automatic guided vehicles (AGV) et les autonomous mobile robots (AMR), sont déjà bien établis.
Mais le robot humanoïde reste toujours un peu dans ce côté vitrine, dans ce côté buzz. Je prends l’exemple du robot Atlas de Boston Dynamics. Il y a eu de nombreuses vidéos pour sa présentation depuis 2013 où l’on voyait le robot en train de sauter, danser, grimper, de faire du parcours. C’était absolument impressionnant. J’avais bien aimé l’honnêteté de Boston Dynamics qui a sorti ensuite une vidéo pour montrer que, pour une séquence d’une minute de présentation parfaite, il y a eu 10 000 chutes, 10 000 blocages, des bugs, des ratés dans la récupération d’un objet. Pendant longtemps, les robots, c’était ça : 10 000 prises pour faire une vidéo impressionnante.
Actuellement, c’est en train de changer. D’autant plus que les robots embarquent de l’IA. Les robots apprennent désormais par eux-mêmes, un peu comme un bébé le ferait. Avant, on programmait chaque mouvement. Par exemple, derrière le déplacement d’un robot, il y avait un algorithme élaboré par des scientifiques qui ont dû étudier la marche humaine ou animale et la retranscrire pour déterminer les mouvements du robot en utilisant des accéléromètres pour capter des informations sur l’état. Or, maintenant, avec l’apprentissage par renforcement profond ou Deep reinforcement learning, on ne programme plus. On fixe un objectif et c’est le robot qui apprend seul. Il s’autoprogramme. On est dans une phase où les premiers robots humanoïdes entrent en production, de test pour l’instant, et où des entreprises comme Airbus, Mercedes, Hyundai… placent des robots humanoïdes sur leurs chaînes. Nous sommes au début de la mise en production. Les robots ne sont pas encore nombreux. En fait, il manque juste ce que j’appelle la « killer app », une nouvelle application disruptive qui fait que tout le monde voudra un robot. Comme le fut le logiciel Visicalc (premier tableur de l’histoire) sur Apple, qui a véritablement lancé le marché de la micro-informatique, occupé alors par des joueur·euses et des primo-accédant·es. Et quand une grande firme, comme Apple ou Tesla, la mettra en production, ça créera l’amorce : tout le monde s’y mettra.
Est-ce que le robot est répandu dans l’industrie ou dans les services, et quel type de robot ? Est-ce la même approche en Europe, aux États-Unis, en Asie ?
En fait, il y a déjà deux catégories de robots industriels en fonction : ceux de type bras automatisé et ceux de type AGV et AMR, qui se déplacent de façon autonome, comme, par exemple, les robots mobiles utilisés chez Amazon. Ils vont chercher les palettes et les amènent de façon autonome aux personnes qui les chargent de cartons. Ça, c’est une réalité déjà bien ancrée. Il n’y aura pas de retour en arrière. Dans les services, il y a aussi des robots, mais ce sont des robots spécialisés, très adaptés à une tâche. Je vais prendre l’exemple du robot tondeuse sur les terrains de golf. Cela n’aurait pas beaucoup d’intérêt d’utiliser un robot humanoïde qui pousse une tondeuse. Pareil, si on nettoie un grand local, on va prendre un gros robot de nettoyage, et non un robot humanoïde qui va passer la serpillière. Et dans l’agriculture, on va préférer un tracteur directement autonome à un robot conducteur de tracteur. On ne le sait pas forcément, mais il y a énormément de robots en activité dans le secteur agricole.
En Asie, le robot humanoïde est déjà un peu plus présent. Il prend une forme humanoïde ou semi-humanoïde, soit un robot avec des bras et une tête, mais pas de jambes, plutôt des roues. Au Japon, c’est très régulier de voir, dans un magasin ou dans des salles de jeux, des robots humanoïdes ou semi-humanoïdes qui accueillent et orientent le public. La culture animiste qui imprègne la société japonaise a favorisé l’implantation de ces robots à forme humaine dans le quotidien, car les Japonais·es considèrent que même les objets ont une forme de conscience. Les robots avec un visage humain, une fausse peau et des mimiques humaines, passent très bien là-bas. Alors qu’en Europe ou en Occident, la culture judéo-chrétienne place l’humanité, seule à posséder une âme, au-dessus de tout le reste de la création. Donc un objet doit rester un objet. Il doit ressembler à une boîte de conserve qui parle, mais pas plus. On ne verra pas un robot avec de la peau, ou alors pour une démo, quand on veut marquer les esprits. Il ne sera pas possible d’en faire un produit, à mon avis, avant une vingtaine d’années.
Aux États-Unis, il y a actuellement un intérêt pour l’humanoïde dans la logistique. Un bras robotique va déplacer un objet dans un périmètre. Son rayon d’action reste limité. Le robot humanoïde va non seulement saisir et déplacer un objet, mais il va pouvoir l’amener d’un service à l’autre. Et si, trois secondes après, l’ordre est modifié, il va s’adapter. En Europe, on a une autre vision, plus pragmatique, qui rejoint la robotique telle qu’elle est aujourd’hui : on va utiliser un robot adapté à une situation particulière, dans un domaine précis.
Pourquoi des robots humanoïdes ?
La forme humaine a plusieurs atouts. C’est pour cela que le robot humanoïde finira par arriver, même en Europe. Déjà, le monde tel qu’il est fait actuellement, nos usines, nos maisons, nos escaliers, nos poignées de porte, nos ascenseurs, sont conçus pour des personnes humaines d’une taille comprise entre 1,50 m et 1,80 m, avec un ou deux bras, capables de porter un objet avec deux mains comportant un pouce opposable… La meilleure forme pour qu’un robot évolue dans ce monde, c’est d’avoir une forme relativement proche des humain·es. Mais il pourrait avoir trois jambes et quatre bras dans le but de dépenser moins d’énergie ou de réaliser plus de tâches, seul, par exemple.
Autre avantage du robot humanoïde, il suscite de l’empathie. On a tendance à avoir une meilleure acceptation sociale avec un robot humanoïde. Mais attention, à condition qu’il ne ressemble ni trop, ni pas assez à un·e humain·e. Sinon cela crée une peur ou un malaise chez l’humain·e, et donc un rejet. On entre dans ce que l’on appelle l’« Uncanny Valley » ou la vallée de l’étrange. Ça rejoint un peu ce que je disais précédemment sur la différence entre l’Europe et l’Asie en matière de tolérance du non-humain. C’est pour cela que de nombreux robots humanoïdes ont un regard très manga. C’est rassurant, ça les fait ressembler à une boîte de conserve mignonne.
L’IA rend les robots plus intelligents. Sont-ils plus performants aussi ?
L’IA permet de ne pas être juste un automate. Par contre, pour l’instant en tout cas, avec l’IA, on perd du temps. Un automate va très vite. Ça a été calculé. Quand le robot, industriel ou humanoïde, doit s’adapter, tourner sa main ou sa pince, doser la puissance de sa saisie, cela prend du temps. Dans environ dix ans, il sera plus rapide que nous, mais ils resteront quand même moins rapides, je pense, que les robots automates. Ça fait des années que les entreprises de robotique essaient de montrer que leur robot humanoïde plie des vêtements correctement et rapidement. Je me rappelle les premières vidéos qu’on voyait, il y a 15 ans, avec le robot PR2 pliant une simple serviette en près d’un quart d’heure. Ça s’améliore, mais pour plier une chemise, il faut encore 5 à 10 minutes. Les vidéos sur YouTube sont parfois trompeuses car diffusées à vitesse accélérée.
C’est quelque chose qui va changer, parce que l’IA devient de plus en plus performante. Elle apprend par elle-même. Les robots s’autoprogramment pour gagner en efficacité et ce sera plus rapide encore s’ils s’appuient sur des données descriptives des gestes humains. J’ai lu des articles qui annonçaient que des entreprises se lançaient dans la production de ce type de données, pour faire du deep learning, du deep reinforcement. Elles filment et analysent le processus des travailleur·euses.
Est-ce que le robot peut désormais concurrencer, voire remplacer les humain·es au travail ?
J’aurais tendance à dire que les robots, humanoïdes ou non, sont des outils au même titre que le marteau autrefois, la machine à vapeur un peu plus tard ou l’informatique encore plus récemment. Dans un premier temps en tout cas, ce n’est pas un remplaçant, c’est un outil qui permet de gagner du temps sur le reste. Je dirais que le robot ou l’IA ne va pas vous remplacer. Par contre, vous allez peut-être vous faire remplacer par quelqu’un·e qui maîtrise le robot ou l’IA. C’est plutôt de ça qu’il faut avoir peur. Mais si certains métiers disparaissent, d’autres naissent. En fait, on est en train de vivre une nouvelle révolution industrielle qui mélange la robotique, l’IA et, je pense, l’impression 3D aussi. Pour l’instant, les gens n’en ont pas encore conscience, mais tout va changer quand ces technologies se banaliseront vraiment.
Par contre, je pense que dans tous les secteurs liés à l’humain, comme la santé, le social, l’employé·e humain·e n’est, pour l’instant, pas prêt·e d’être remplacé·e. C’est une question d’acceptation. Je vais prendre l’exemple du Japon, où les robots sont globalement bien acceptés. Le gouvernement japonais a voulu implanter de nombreux robots pour résoudre le gros problème de main-d’œuvre dans les hôpitaux et dans les services sociaux. Il fait machine arrière. Les gens acceptent les robots pour des petites choses, mais quand il y a un problème, ils et elles souhaitent que ce soit un·e médecin qui leur réponde. C’est un problème de confiance en l’IA. C’est comme pour les voitures autonomes : même s’il est prouvé que statistiquement les voitures autonomes de niveau 4 ont moins d’accidents que les conducteur·rices humain·es, les gens ne sont pas prêts à lâcher le volant. Peut-être que dans 20 ans, ce sera différent.
Qui peut s’offrir les services d’un robot aujourd’hui ?
Alors, je dirais que ça dépend de ce qu’on appelle le robot. Beaucoup de particulier·ères ont déjà un robot aspirateur, un robot tondeuse. J’ai d’autres robots, comme Buddy et un bras automatique, mais ceux-là sont réservés à une certaine catégorie de personnes, car ils nécessitent un budget. Je suis un passionné donc j’investis, mais comme un·e passionné·e de voitures anciennes est prêt·e à investir 20 000 euros dans une vieille R5. Aujourd’hui, on trouve des robots humanoïdes à 5 000 euros. Le robot chinois R1 d’Unitree, est dans cette gamme de prix. Je suis persuadé que, dans 15 ans, tous les foyers n’en auront pas, mais peut-être que 10 % d’entre eux seront dotés d’un robot à la maison.
Que sera le marché du robot en 2050 ?
Je dirais qu’en 2050, le robot sera omniprésent, mais discret. En fait, je ne pense pas qu’on croisera 50 robots dans la rue qui vont chercher la baguette de la grand-mère qui a du mal à se déplacer. On en verra un qui passe, puis un autre 300 mètres plus loin… Nous en serons au même stade de développement qu’avec les voitures électriques aujourd’hui. C’est très difficile de faire des prospectives parce que, sur un temps court, on a tendance à être très optimiste. On a toujours l’impression que ça va aller beaucoup plus vite que ce qui se passe en réalité. Il y a aussi une dimension politique et juridique qui peut influencer les choses. J’aurais tendance à dire que peut-être 20 % des gens seront équipés en robot en 2050. Le budget en robotique d’un foyer sera du même ordre que le budget consacré à la voiture. C’est pour cette raison que tous les fabricant·es de robots humanoïdes essayent d’atteindre la marche des moins de 20 000 euros. D’ailleurs, ce sont surtout des entreprises automobiles qui se lancent dans la robotique. Tesla a annoncé un marché du robot supérieur à celui de l’automobile en 2040. Il n’y a pas que Tesla qui se lance, BYD annonce son robot humanoïde, Toyota et Honda sont dans la course… Si cela n’arrive pas en 2040, ce sera en 2050.
Publié le 06/07/2026 - CC BY-SA 4.0
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