Comprendre les transidentités
Emmanuel Beaubatie est sociologue, chargé de recherche au CNRS et auteur de Transfuges de sexe (2021). Pour Balises, il présente l’objet de ses recherches. Le cœur de son travail consiste à montrer que « le genre n’est ni binaire, ni figé, à l’image des classes sociales qui ne peuvent pas être réduites à une opposition stricte entre des bourgeois et des prolétaires. »
Propos recueillis par Geneviève de Maupeou et Tess Valcke, Bpi
Comment définiriez-vous les études de genre en France ?
Ces travaux s’intéressent à la manière dont le genre régit et hiérarchise nos vies, avec une grande diversité de théories qui dialoguent et s’affrontent. Les mouvements anti-genre parlent souvent, de manière péjorative et à tort, de « la théorie du genre » au singulier, comme s’il s’agissait d’une idéologie. En réalité, les études de genre sont faites non seulement d’une pluralité de théories, mais aussi de travaux empiriques et d’enquêtes.
Dans votre ouvrage Transfuges de sexe, vous proposez de penser les parcours trans comme des « passages de frontières »…
Le stigmate, les discriminations et les violences envers les personnes trans sanctionnent avant tout le fait qu’elles osent passer la frontière sociale du genre et s’affranchir de la catégorie qui leur a été assignée à la naissance. Les expériences des personnes trans ont beaucoup en commun avec celles des transfuges de classe. Elles ne se désignent généralement pas elles-mêmes comme des transfuges, bien que cela arrive parfois, mais lorsqu’elles ont transitionné à l’âge adulte, elles décrivent ce qui a changé dans le regard qui est porté sur elles au quotidien. Elles sont les seules personnes à avoir vécu dans leur chair la différence qu’il y a à être traité·e comme un homme ou comme une femme dans notre société. Souvent, les femmes trans développent une forte réflexivité sur leur passé vécu au masculin, tandis que les hommes trans vivent désormais avec la culpabilité d’avoir quitté le groupe des femmes. Quel que soit le sens de la mobilité de genre, cette expérience des deux mondes est un puissant révélateur des privilèges qui ont été gagnés, ou de ceux qui ont été perdus.
Vous montrez également que les parcours trans ne sont pas socialement homogènes. Qu’est-ce que cette diversité révèle sur les mécanismes de mobilité sociale ?
Il y a de grandes inégalités entre les personnes trans, en fonction des ressources dont elles disposent pour mener à bien leur transition. Certain·es connaissent une rupture familiale, d’autres non ; certain·es ont les moyens de consulter des professionnel·les en libéral tandis que d’autres s’orientent vers l’hôpital ; certain·es ont la sécurité de l’emploi, d’autres sont précaires…
Mais la diversité des parcours trans vient aussi de la variété des possibles en matière de genre. Par exemple, parmi les personnes qui ont initialement été assignées filles, j’ai observé des styles de masculinité ou de non-binarité différents dans la manière de s’identifier, de s’habiller, de se comporter, de modifier plus ou moins leur corps. Les mobilités de genre peuvent être de différentes natures et de plusieurs degrés d’amplitude. On le sait déjà pour les mobilités de classe : elles ne se résument pas à des parcours de transfuges spectaculaires, en ligne droite depuis le bas vers le haut de l’espace social. Elles sont souvent discrètes et plus horizontales. Ce phénomène est difficile à penser du point de vue du genre en raison de la binarité qui est socialement et institutionnellement prescrite. Pourtant, c’est assez analogue.
Comment articulez-vous votre analyse avec la notion d’intersectionnalité ?
Je travaille à la fois avec l’analogie et l’intersectionnalité. L’analogie avec la classe sociale fait partie de l’histoire de la pensée féministe. Les féministes dites matérialistes sont connues pour avoir emprunté des concepts marxistes afin de penser la lutte des classes de sexe, le patriarcat et la division sexuée du travail. Mais il ne faut pas que l’analogie écrase l’articulation des rapports sociaux, autrement dit l’intersectionnalité.
De fait, les rapports de genre, de classe et de race forgent des parcours de mobilité de genre différents. Par exemple, les personnes trans racisées se heurtent plus souvent à des obstacles administratifs, parce qu’elles sont soupçonnées d’avoir falsifié leurs papiers lorsque le mauvais genre y apparaît. Et du côté de la classe sociale, la transition peut être une simple formalité pour certaines personnes en emploi stable ou disposant de patrimoine, mais un vrai parcours du combattant pour d’autres.
Depuis la publication de votre livre, votre manière de penser le genre a-t-elle évolué ? Qu’est-ce que le terrain ou les débats publics vous ont amené à reconsidérer ?
Ce sont surtout les retours sur Transfuges de sexe qui m’ont fait réfléchir. Quelques-uns venaient de personnes très jeunes qui ne se reconnaissaient pas dans le livre. Certain·es trouvaient que mon raisonnement restait trop binaire, malgré ma tentative de penser le genre au-delà de la dualité. D’autres ne croyaient pas au fait que certaines femmes trans avaient dû attendre la soixantaine pour s’autoriser à enfin entamer leur transition.
Ces retours me rassurent car ils sont tournés vers l’espoir. Ils témoignent d’un changement social rapide : pour les plus jeunes, la fluidité et la pluralité du genre vont de soi, ce qui n’était pas le cas pour leurs aîné·es. Pendant ma thèse, le sujet trans était peu présent dans le débat public. De nombreuses controverses ont éclaté ensuite et des mobilisations anti-trans se sont constituées. Le contexte politique n’est pas favorable à ces questions, surtout ces dernières années. Et pourtant, l’espoir est permis car les représentations et les pratiques continuent d’évoluer, si bien que mon livre, qui n’est pas très optimiste, est déjà un livre d’histoire.
Comment voyez-vous évoluer la recherche sur les transidentités en France ?
Ces recherches en France ont explosé depuis quelques années. Il existe désormais un champ de recherche pluridisciplinaire – les études trans − au sein duquel on trouve une multitude de travaux qui débattent les uns avec les autres, à l’image du champ des études de genre en général. Les parcours trans sont étudiés au prisme du travail, de la santé, de la sexualité, de la sociabilité, de l’engagement…
Ces recherches s’inspirent, pour certaines, d’études anglo-saxonnes, mais elles sont loin de s’y réduire. Il y a aussi de nombreux emprunts à d’autres travaux, latino-américains par exemple. Bref, une pluralité d’approches coexistent. La solitude scientifique dans laquelle je me trouvais il y a quinze ans, lorsque j’ai commencé ma recherche sur ce sujet, n’a plus d’équivalent aujourd’hui. Heureusement, car les jeunes chercheur·euses se trouvent aujourd’hui confronté·es à l’hostilité croissante du contexte politique et à des attaques de plus en plus fortes contre les études sur le genre.
Publié le 11/05/2026 - CC BY-NC-ND 3.0 FR
Pour aller plus loin
Transfuges de sexe
Emmanuel Beaubatie
La Découverte, 2021
Une enquête sociologique sur les transgenres en France. L’auteur étudie la pluralité et la complexité de leurs vies et interroge la notion de genre. © Électre 2021
À la Bpi, 300.3 BEA
« Peut-on changer de race comme on change de sexe ? Penser les mobilités sociales au-delà du passing », Emmanuel Beaubatie, Solène Brun et Claire Cosquer | Actes de la recherche en sciences sociales, 257(2)
Une personne née de deux parents blancs peut-elle changer de position raciale et devenir noire ? Cette expérience est-elle comparable à celle d’une personne trans qui a changé de position de genre ? Prenant pour point de départ la controverse suscitée par l’affaire Rachel Dolezal, une femme se revendiquant transrace comme d’autres sont transgenres, cet article suggère la possibilité de penser des déplacements sociaux de race, par analogie avec les déplacements de genre. (Extrait du résumé de l’article)
« Transfuges de sexe » avec Emmanuel Beaubatie | Zoom Zoom Zen, France Inter, novembre 2023
Les changements de sexe ne se déroulent pas qu’à l’hôpital et au tribunal. Ils se jouent aussi en famille, en amour, au travail et dans d’innombrables interactions sociales. À quoi ressemblent leurs vies et se ressemblent-elles ? Cet épisode s’inscrit dans une série intitulée « En tout genre ».
Transidentités et Transitudes. Se défaire des idées reçues
Karine Espineira et Thomas Maud-Yeuse
Le Cavalier Bleu éditions , 2022
Consacré à la transidentité, cet ouvrage examine les préjugés, les théories et les pressions qui en résultent. L’enjeu est de montrer le caractère complexe de ces transitions. © Électre 2022
À la Bpi, 300.5 ESP
« Les transidentités, racontées par les trans : un podcast à écouter en ligne » | LSD, France Culture, 2018
Une série documentaire de Perrine Kervran, réalisée par Annabelle Brouard, en 4 épisodes de 55 minutes.
La Transyclopédie : tout savoir sur les transidentités
Karine Espineira, Thomas Maud-Yeuse et Arnaud Alessandrin (dir.)
Des Ailes sur un tracteur, 2012
La présentation de l’ouvrage par la librairie Mollat, en vidéo.
À la Bpi, 300.5(03) TRA
Afrotrans. Perspectives, entretiens, poésie, fiction
Michaëla Danjé (dir.)
Cases Rebelles, 2021
Ouvrage collectif coordonné par Michaëla Danjé, femme trans noire et co-fondatrice de Cases Rebelles, qui lutte contre toutes les formes de discrimination d’un point de vue afro centré. Ce livre rassemble textes, interviews, poèmes, fictions, écrites par 14 contributeur·rices trans noir·es vivant pour la plupart en France. Un chant polyphonique aux voix parfois divergentes, mais toujours vibrantes des expériences transnationales.
À la Bpi, prochainement
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