Entrer dans le regard de l’autre
Mariana Otero prête une grande attention aux personnes qu’elle filme. Proche des gens, elle adopte leur point de vue. À l’occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque du documentaire par la Bpi, du 3 au 17 novembre 2026, Balises observe le regard de celle qui est attentive aux autres.

« Ce qui me plaisait, c’était de comprendre l’autre, de rentrer dans son monde, de rentrer dans son regard, de vivre à son rythme, d’être avec lui et d’essayer de raconter ses histoires, les histoires des autres à travers ses yeux », affirme Mariana Otero au micro de France Culture en décembre 2020, à propos de ses premiers pas dans le cinéma documentaire. Formée à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), et « déçue par le mode de fabrication de la fiction », la réalisatrice a découvert le documentaire sur le terrain. Au début des années 1990, les Ateliers Varan lui proposent de filmer des répétitions de théâtre à la prison de Fleury-Mérogis (Non-lieux, 1991), et c’est là que naît sa ligne de conduite : « raconter des histoires avec les gens. » Dans Non-lieux, elle filme, avec la coréalisatrice Alejandra Rojo, des détenus en prison, mais aussi leurs familles, au parloir ainsi que dans leur foyer.
Mariana Otero place sa caméra dans un logement social mais aussi au cœur d’un bidonville de la Porte de Saint-Ouen. Elle capte le quotidien de familles, leurs gestes, leurs discussions, leurs disputes aussi. Elle s’intéresse aux détails, aux petites choses de la vie. Elle s’attarde par exemple sur une femme en train de faire la vaisselle dehors ou d’éplucher des légumes, ou encore sur un homme en train de se laver dans sa cuisine. Elle surprend des retrouvailles émues au parloir, une dispute conjugale (Non-lieux), mais aussi les réactions spontanées d’enfants psychiquement et socialement en difficulté (À ciel ouvert, 2013). On perçoit la confiance qui s’établit entre la réalisatrice qui aime « se plonger dans le regard de l’autre » et les personnes vulnérables qu’elle filme.
Une caméra immersive et confidente
« Quand on rentre en prison, on a 30 ans. On sort 20 ans plus tard, on a toujours 30 ans. Pourquoi ? parce que tous les jours, c’est la même. […] Je parle beaucoup de la prison parce que j’y ai passé ma vie […] Il y a 4 ans que je suis sorti et j’y pense encore comme si j’y étais », confie un homme, assis à la table de sa cuisine, à Mariana Otero dans Non-lieux.
Les confidences livrées témoignent d’une proximité avec la réalisatrice. Mariana Otero recueille les blessures, les récits de celles et ceux qu’elle filme, comme le ferait une amie qui écoute. Sa démarche rappelle d’ailleurs celle de Jean-Charles Hue qui a vécu dans un campement de Yéniches à Beauvais pour mieux s’imprégner de leur vécu. Dans L’Œil de Fred (2007), il enregistre le récit de Fred, aux nombreux tatouages, sorti de prison comme l’interlocuteur de Mariana Otero. Leur cinéma est immersif de la même manière.
Dans À ciel ouvert (2013), les relations de proximité se ressentent dans les gestes et paroles des enfants adressés à la réalisatrice. Une fillette se dirige vers la caméra et s’exclame « C’est qui ? », en pointant du doigt l’objectif. « Là, c’est la caméra, là », répond la cinéaste. « Et là ? », ajoute la petite fille, en posant son index sur le micro. Le bruit du geste s’entend sur la bande-son, puis l’enfant revient à la charge dès réception de la réponse. « Et là ? », « Derrière la caméra, c’est moi », répond Mariana Otero. Cet échange dévoile le regard de l’enfant, vif et sans filtre, qui s’introduit et interroge les coulisses du film, la place de chacun et chacune derrière ou devant la caméra. Une autre petite fille tend sa main en disant « regarde », pour lui montrer le ver de terre sur sa paume. La complicité est présente dans ces plans et témoigne des liens étroits qui se tissent de part et d’autre de la caméra.
En voyant ses films, on comprend pourquoi Mariana Otero a une profonde estime pour le travail de Pierre Perrault, un des inventeurs du cinéma direct, avec Jean Rouch. Selon elle, il est « un cinéaste qui sait rester près des gens, qui ne les juge pas ». L’approche de Mariana Otero confirme cet héritage.
Publié le 04/11/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Entretien avec Mariana Otero - à propos du cycle Histoires de regards
« Mariana Otero est de ces documentaristes chez qui tourner n’implique pas de s’effacer derrière sa caméra. Dans ses films, depuis les premiers réalisés à l’IDHEC jusqu’à Histoire d’un regard en passant par Histoire d’un secret, elle apparaît parfois à l’image, parfois au son, parfois pas du tout ; quel que soit le cas de figure, elle nous souffle que pour regarder l’autre, il faut d’abord se laisser voir. Cette altérité vers laquelle elle s’avance est souvent à entendre au sens fort : la cinéaste s’attache à filmer des personnes qui se trouvent par rapport à elle dans une forme d’ailleurs vers lequel il lui faudra cheminer. D’un bout à l’autre, son œuvre témoigne d’un goût de l’immersion sur le temps long dans des milieux qui lui sont étrangers, souvent marginalisés. Le réel qu’elle saisit se situe à la croisée de différents points de vue, échangés de part et d’autre de la caméra, ou devant l’objectif. […] Mariana Otero trouve dans les espaces relégués au mépris ou à l’invisibilité des domaines de choix. Qu’y a-t-il là à découvrir, qui nous ouvre à une perception plus complète et repousse les confins de notre regard ? […] D’œuvre en œuvre, de discussion en discussion, ce cycle ne nous laissera pas perdre de vue la nécessaire porosité entre le cinéma et la vie. »
Olivia Cooper-Hadjian, programmatrice du cycle
Jean Rouch
Maxime Scheinfeigel
CNRS éditions, 2008
Inventeur du ciné-transe, cinéaste français inclassable, auteur d’environ 140 films dont les indépassables Moi, un Noir et Cocorico ! Monsieur Poulet, Jean Rouch s’impose comme l’un des grands créateurs contemporains. Jean Rouch « n’a jamais été vraiment identifié comme appartenant à la communauté des cinéastes professionnels. C’était un franc-tireur. Un ethnologue cinéaste… Un farceur sympathique », écrit Michel Marie dans sa Préface. À quel genre appartiennent ses œuvres ? Documentaire ou fiction ? Quelle est la part d’improvisation ? Quels choix techniques sont privilégiés ? Quelle parenté réelle ces films entretiennent-ils avec la Nouvelle Vague ? Quelle est sa postérité : Pasolini, Depardon ?
Maxime Scheinfeigel, familière de l’univers de ce cinéaste, nous offre ici une monographie nourrie et sensible de Jean Rouch, un esprit universel au carrefour des cultures. (Quatrième de couverture)
À la Bpi, 791.24 ROU
Pierre Perrault
Alain Giret
Presses universitaires de Rennes, 2023
Dès 1674, Pierre Perrault publiait De l’origine des fontaines, un ouvrage en deux parties : une critique des concepts émis avant le 17e siècle, suivie d’observations et d’expériences conduisant aux bases de l’hydrologie continentale. Les deux premiers chapitres de notre ouvrage sont la transcription, annotée, du texte de Pierre Perrault en français moderne. Le troisième chapitre est entièrement consacré à la critique de ses expériences vis-à-vis des connaissances d’aujourd’hui, trois siècles plus tard. (Résumé de l’éditeur)
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