Appartient au dossier : Le grand reportage, façon prix Albert-Londres Paroles de journalistes
Hélène Lam Trong : « Porter la plume dans la plaie »
Lauréate du prix Albert-Londres 2023, la journaliste et documentariste Hélène Lam Trong s’intéresse à celles et ceux que notre société préfère ignorer, des enfants de djihadistes aux journalistes de Gaza. Une conversation sur l’engagement, les responsabilités et l’avenir du journalisme, en attendant de rencontrer les lauréat·es de l’édition 2025, en décembre à la Bpi.
Propos reccueillis par Samuel Belaud et Maryline Vallez (Bpi).
L’Indochine, le cancer chez les jeunes, les enfants de mères détenues… L’éventail des sujets traités dans vos films est très large. Comment les choisissez-vous ?
Hélène Lam Trong : J’essaie de m’inscrire dans les pas d’Albert Londres, qui décrivait ainsi le journalisme : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Cela implique de regarder là où d’autres détournent les yeux. Il y a 100 ans, Albert Londres s’est intéressé aux ouvriers qui, en Afrique, construisaient des chemins de fer dans d’épouvantables conditions, aux bagnards de Cayenne… Bref, à des gens qu’on sortait littéralement du champ de l’humanité. Je m’inscris pleinement dans cette démarche qui m’anime vraiment.
Le cancer ? C’est la maladie la plus répandue au monde, mais parce qu’elle est terrifiante, on évoque très peu dans les médias ce que c’est de vivre avec. En invitant le public à regarder en face ce qui lui fait peur, j’essaie de « titiller » ce qui reste d’empathie dans notre société. L’empathie, c’est être capable de se mettre à la place de l’autre, c’est avoir l’humilité de se rappeler que ceux qui traversent des drames indicibles, ceux qui font de mauvais choix, et même ceux qui commettent des crimes ne sont pas aussi différents de nous qu’on voudrait le croire. Même dans les sujets les plus difficiles – le cancer, mais aussi le terrorisme, Daech, Gaza… – il y a de la lumière. Je traque l’humanité dans les recoins les plus sombres, précisément dans les endroits où certains voudraient se persuader – ou persuader le reste du monde – qu’elle a disparu.
« L’humanité existe précisément dans les endroits où on voudrait se persuader qu’elle a disparu. »
Hélène Lam Trong
Pour votre nouveau film Inside Gaza, diffusé sur Arte, vous n’avez pas pu vous rendre sur place. Comment avez-vous surmonté cette impossibilité ?
HLT : Je crois que c’est le film le plus important que j’aie jamais réalisé, et paradoxalement le seul pour lequel je n’ai pas pu aller sur le terrain. L’armée israélienne a interdit tout accès libre à la presse internationale dans la bande de Gaza dès le 7 octobre 2023. Des personnes qui exercent le même métier que moi ont été tuées dans des proportions totalement inédites. Près de 200 journalistes tués, c’est trois fois plus que pendant la Seconde Guerre mondiale. J’aurais très mal vécu de ne pas traiter ce qui se passe à Gaza d’une manière ou d’une autre.
C’est l’Agence France Presse (AFP), qui a une équipe sur place depuis plus de 20 ans, qui a initié ce film et qui m’a proposé de rejoindre le projet en janvier 2024, soit trois mois après le début du conflit. Tous les reporters qui s’expriment dans le film étaient alors sous les bombes et vivaient une situation cauchemardesque. Nous les avons informés de ce projet et leur avons demandé s’ils étaient d’accord pour que, une fois sortis1, nous racontions leur histoire.
Ils ont donné leur accord, mais on ne savait pas s’ils sortiraient de Gaza ou s’ils allaient survivre. Avec le producteur, Yann Ollivier, nous avons décidé de ne pas leur demander de tourner des images pour faire un documentaire, alors qu’ils cherchaient à manger, qu’ils enterraient tous les jours des gens qu’ils connaissaient, c’était indécent. Quand ils sont finalement sortis par l’Égypte, je les ai rencontrés au Caire. On a pris le temps de réfléchir à la façon de raconter leur expérience.
Finalement, j’utilise surtout des images qu’ils ont eux-mêmes tournées et photographiées dans le cadre de leur mission de reporters pour l’AFP. Leur travail sur place est d’une telle force qu’au montage, tout ce qui s’est passé après leur sortie ne représente que 15 % du film.
Faire du journalisme sur le journalisme, n’est-ce pas particulier ?
HLT : C’est une première pour moi, mais à Gaza, la situation est exceptionnelle. Le journalisme et les menaces qui pèsent sur lui sont devenus un sujet à part entière. C’est un métier qui a un rôle social fondamental, et quand il est menacé, cela ne relève pas du hasard. Si les journalistes du monde entier ne s’étaient pas vu interdire l’entrée dans Gaza par l’armée israélienne, la guerre n’aurait pas pu se dérouler ainsi. On ne peut pas larguer massivement des bombes sur des civils, pendant près de deux ans, en direct, devant les caméras du monde entier. Faire ce film, c’est plaider pour la liberté d’informer, qui est un garde-fou précieux à Gaza, mais aussi partout ailleurs, y compris chez nous.

On a aujourd’hui un gros enjeu de communication autour de ce qui constitue le cœur de notre métier : aller chercher de l’information sur le terrain, être au contact direct des témoins, parfois dans des conditions très dangereuses. Quand je demande aux élèves quels noms incarnent pour eux notre profession, beaucoup répondent « Cyril Hanouna », ou citent des animateurs de télévision. Je ne peux pas accepter que des personnalités du divertissement brouillent les pistes et incarnent une profession aussi exigeante, rigoureuse et risquée que la nôtre.
Justement, considérez-vous que ce rôle social des journalistes soit reconnu comme tel ?
HLT : Notre métier est sur la sellette, critiqué, parfois à raison. C’est une profession qui a du mal à faire son introspection et nous le payons très cher, avec une défiance énorme du public. Pourtant, on a dans le monde de plus en plus d’exemples de ce à quoi peut ressembler une société sans journalistes, et c’est effrayant. Se battre pour sauvegarder la possibilité du récit de la réalité du terrain, des faits recoupés et vérifiés, est devenu un enjeu de préservation de la démocratie.
On est à une époque où tout se simplifie, tout devient très clivé – blocs religieux, identitaires, nationalistes, camp du bien, camp du mal. Où les opinions se façonnent en décorrélation totale avec la réalité. Je pense que ce n’est pas une fatalité. Et même si les algorithmes poussent à regarder ce que l’on connaît déjà, j’essaie de m’attaquer à des sujets qui font douter, réfléchir le public, comme ils me font réfléchir moi.
C’est donc indispensable de porter ce message et de transmettre cet engagement auprès des jeunes générations…
HLT : Oui. Il faut dire que je fais des films pour une télévision regardée principalement par les plus de 60 ans. Je suis désolée à l’idée que les jeunes passent à côté d’une grande partie de la production documentaire, pourtant d’une richesse folle en France. Alors, j’essaie au maximum d’aller à leur rencontre pour leur montrer mes films, débattre et répondre à leurs questions sur la fabrication de l’information. De mon côté, c’est le terrain que j’ai envie de raconter, et souvent, ça intéresse beaucoup les élèves. Donc, je pense qu’on doit expliquer ce qu’est notre métier, quelque part en l’incarnant davantage. Nous avons aujourd’hui la responsabilité de faire cette forme d’éducation aux médias en plus de notre travail de journaliste. C’est à ce prix-là que la profession va pouvoir non seulement continuer d’exister aux yeux des nouvelles générations, mais aussi susciter des vocations. Un jour, des parents m’ont demandé de dissuader leur fils de devenir journaliste, car, selon eux, il n’y en aura « bientôt plus ». Si des adultes ne voient déjà plus d’avenir pour notre profession à l’heure des réseaux sociaux, comment convaincre des adolescents de nous lire, de nous écouter, de nous regarder ?
C’est pour ça qu’il est essentiel d’aller à leur rencontre. Le journalisme a un besoin urgent de diversité – démographique, sociale, géographique, ethnique… Mais c’est malheureusement devenu un métier précaire, malgré les longues années d’études qui sont nécessaires pour l’exercer. Les professionnels sont d’ailleurs nombreux à le quitter au bout de 10-15 ans, car les conditions de travail se sont beaucoup durcies et les salaires n’ont pas évolué, voire ont baissé dans certains secteurs de l’information. Une chose est sûre : on ne peut pas à la fois se plaindre de la mauvaise qualité de la presse et refuser de payer pour être bien informé.
- Hélène Lam Trong rappelle à ce propos que « l’AFP a fini par réussir à les faire sortir, au mois de mai 2024 pour le dernier d’entre eux. L’agence n’a obtenu d’autorisation d’évacuation que pour les journalistes salariés. Les autres, pigistes, n’ont pas eu cette chance et sont toujours là-bas à l’heure actuelle ».
Publié le 24/11/2025 - CC BY-NC-ND 3.0 FR
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