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L’entretien en philosophie de terrain

La philosophie de terrain emprunte aux sciences sociales divers outils de recherche. Parmi eux, l’entretien individuel occupe une place essentielle. Mais comment les philosophes se saisissent-ils de l’entretien ? Balises pose quelques clés d’explication et suggère une sélection d’ouvrages sur ce sujet pour accompagner le cycle de conférences « En philosophie, sur le terrain » organisé à la Bpi de février à avril 2024.

Gros plan sur les mains de deux personnes en entretien
Anne Bléger, Bpi

« L’entretien n’est pas un interrogatoire, le questionnement n’est pas une enquête, les personnes interrogées ne sont pas des témoins. » Cette affirmation de Christiane Vollaire, conseillère scientifique du cycle « En philosophie, sur le terrain » programmé à la Bpi, permet d’entrevoir une des manières dont la philosophie de terrain se réapproprie, depuis une vingtaine d’années, l’entretien, outil de recherche utilisé à l’origine essentiellement par les chercheurs et chercheuses en sciences sociales. 

L’autrice de Pour une philosophie de terrain (2017) met en lumière le fait que ce qui est dit par l’acteur de terrain, dans le cadre du face-à-face avec le philosophe, lui appartient et révèle la manière dont il vit une situation. Souhaitant confronter la pensée théorique à l’expérience, le philosophe de terrain se déplace, se confronte à la réalité d’un lieu, d’un environnement précis, et écoute ce que leurs interlocuteurs sur place ont à dire. Le jeu des questions/réponses consiste ainsi à accueillir la parole des acteurs du terrain pour « saisir [leurs] expériences vécues », ainsi que le rappelle Didier Demazière, sociologue. Néanmoins, la manière dont les philosophes s’emparent de cet outil se distingue de celle du sociologue ou de l’ethnologue. Quelle est leur méthode et en quoi leur approche est-elle différente ?

Approche philosophique 

Dans l’exercice de l’entretien, les positionnements diffèrent. Alors que les sociologues se concentrent davantage sur les habitus et les caractéristiques sociales des sondé·es, les philosophes s’attachent aux mots prononcés, aux choix de dire ou de taire, aux émotions ressenties pour décrire la situation vécue. Julie Henry, philosophe qui s’est intéressée aux pratiques de soins, souligne que l’entretien lui a permis de connaître quelles étaient les normes et les valeurs de ces pratiques, mais aussi les relations humaines entre soignant·es et patient·es. Elle explique que le philosophe cherche à comprendre la situation en jeu, tente de voir comment les représentations vont émerger et se modifier au contact d’autres discours et d’autres façons de percevoir la situation. C’est pourquoi l’autrice de Spinoza, une anthropologie éthique. Variations affectives et historicité de l’existence (2015) introduit parfois dans l’échange avec la personne interviewée une proposition d’interprétation afin de l’inviter à envisager la réalité sous un angle différent. Démarche que n’aurait pas un sociologue.

L’éthique de l’entretien 

Les terrains explorés par les philosophes sont variés et nécessitent des approches diverses adaptées au milieu expérimenté. L’hôpital, un centre d’hébergement, une famille d’accueil ou encore l’entreprise, sont des environnements très différents au sein desquels les personnes ont des vécus spécifiques. Le face à face qui s’instaure avec l’acteur de terrain dépend ainsi de ces histoires particulières, avec leurs lots de difficultés. La maladie, la clandestinité, le rejet, le stress, ces réalités sociales propres à certains milieux ont une incidence sur la relation qui s’établit entre celui ou celle qui vit les choses de l’intérieur, au quotidien, et le philosophe, qui vient de l’extérieur. Pour cette raison, les philosophes de terrain sont attentifs à la manière « d’accueillir » les témoignages et récits des personnes, comme l’a fait par exemple Nathalie Vallet-Renart à l’égard de salarié·es de Sanofi France affecté·es par un cancer et de leurs collègues, « compatissants et désemparés ». « Le sujet nécessitait, du moins de notre côté, disponibilité et concentration. Il devait par ailleurs être abordé et amené en douceur, pas à pas », explique-t-elle. 

La méthode d’entretien répond donc à une éthique, respectueuse des personnes interrogées. Christiane Vollaire attire l’attention sur l’importance d’adopter un positionnement neutre à leur égard afin de ne pas leur assigner une position de victimes ou de subalternes et de garder à l’esprit qu’elles ont une expertise du terrain dont les philosophes sont dépourvus. De même, l’écrit pּּroduit à l’issue des entretiens doit être fidèle aux échanges, comme en sociologie. Enfin, la transparence est une condition nécessaire pour que l’enquête soit éthique, en informant celles et ceux qui se sont confié·es qu’aucune relecture leur sera proposée par la suite. 

Malgré toutes ces précautions, qui permettent d’instaurer un climat favorable à la rencontre, il n’est pas toujours possible d’obtenir suffisamment de matière pour alimenter la recherche sur le terrain. 

D’autres outils pour compléter l’entretien

Le barrage de la langue pour les réfugié·es, le manque de temps et la fatigue pour les ouvrier·ères de l’usine, la souffrance des malades, le sentiment de rejet des clandestin·es sont autant de raisons qui peuvent rendre l’entretien incomplet, et donc insuffisant pour enrichir la connaissance du terrain et nourrir une pensée.

L’entretien se diversifie alors au contact d’autres outils. Les philosophes les choisissent en fonction de leur domaine d’investigation. L’observation, l’immersion, la consultation d’archives, la photographie sont autant de façons d’explorer un sujet et, parfois, de combler les silences laissés par l’entretien. Afin de « se mettre littéralement à la place des accueillants », pour réfléchir à la notion d’hospitalité, Sophie Djigo a, par exemple, accueilli dans sa famille un exilé somalien âgé de 16 ans. Comme Simone Weil auparavant, qui a infiltré l’usine en travaillant chez Alsthom, puis Renault en 1934-1935, elle a fait une « expérience en propre » pour mieux comprendre les rouages du phénomène qu’elle abordait. De même, pour appréhender le vécu de 104 réfugié·es, la philosophe Christiane Vollaire s’est déplacée avec le photographe Philippe Bazin dans des centres d’hébergement et de rétention pour mener l’enquête. La photographie dévoile ainsi ce que les entretiens taisent. Sur un cliché de Philippe Bazin, par exemple, les traces de la présence humaine au sein d’un centre d’hébergement révèlent les conditions de vie : une corde à linge sur laquelle sèchent des vêtements est suspendue au-dessus de nombreux lits collés les uns aux autres ; des bouts de tissus alignés forment des murs de séparation improvisés dans une pièce partagée à plusieurs. 

Tous ces divers outils, aux côtés de l’entretien, témoignent de la multitude d’approches possibles en philosophie de terrain et confirment qu’il n’y a pas une, mais des philosophies de terrain. 

Publié le 19/02/2024 - CC BY-SA 4.0

Notre sélection

Manifeste pour une philosophie de terrain

Manifeste pour une philosophie de terrain

Maud Benetreau, Marion Bérard, Brenda Bogaert, Damien Delorme et Margaux Dubar (dir.)
Éditions universitaires de Dijon, 2023

Ce manifeste présente les enjeux de la philosophie de terrain et aborde les méthodes diverses mobilisées par les chercheurs et chercheuses pour appréhender un champ d’investigation, dont celles de l’entretien. Maud Benetreau analyse par exemple la manière dont les philosophes s’inspirent de l’approche sociologique dans leur pratique de l’entretien. En fonction des domaines d’investigation, les pratiques diffèrent et se conjuguent à d’autres outils. Nathalie Vallet-Renart, qui s’intéresse aux relations interprofessionnelles affectées par le cancer, a opté pour l’entretien en visioconférence en raison de la situation sanitaire en 2020. Au sein d’un centre de lutte contre le cancer, Julie Henry a, quant à elle, rencontré des soignant·es  et, par le biais des questions posées, les a amené·es à porter un autre regard sur leurs façons de travailler et à forger de nouvelles représentations du soin.

À la Bpi, niveau 2, 135 MAN

Pour une philosophie de terrain

Pour une philosophie de terrain

Christiane Vollaire
Créaphis, 2017

Dans cet essai, Christiane Vollaire définit la philosophie de terrain, ses enjeux, ses outils de recherche, hérités des sciences sociales, et ses différentes approches. À partir d’exemples concrets, elle démontre que le terrain est un « territoire à partir duquel les idées prennent corps » et l’entretien, un moyen de recueillir l’expertise des personnes qui vivent les situations propres aux lieux. Elle insiste sur l’importance de considérer les personnes interrogées non pas comme des « témoins », mais comme des « partenaires de [la] réflexion ». Elle évoque enfin le rôle de la photographie documentaire qui, dans certains cas, complète l’entretien en lui donnant une forme sensible, en rendant visible ce que les mots taisent.

À la Bpi, niveau 2, 101 VOL

Des philosophes sur le terrain

Des philosophes sur le terrain

Sophie Djigo, Isabelle Delpla, Olivier Razac et Christiane Vollaire
Créaphis, 2022

Cet ouvrage collectif aborde quatre domaines d’investigation, quatre approches différentes, qui témoignent de la diversité des manières de faire de la philosophie de terrain. La pratique de l’entretien diffère en fonction du champ d’investigation et des problématiques qui leur sont propres. Certain·es philosophes utilisent l’entretien en le combinant avec d’autres outils, comme la photographie, l’observation ou la consultation d’archives. D’autres constatent les limites de l’entretien dans leur champ de recherche et imaginent des alternatives pour poursuivre l’enquête. 

À la Bpi, niveau 2, 168.53 PHI

Le philosophe et l'enquête de terrain le cas du travail contemporain

Le Philosophe et l'Enquête de terrain. Le cas du travail contemporain

Massimiliano Nicoli, Luca Paltrinieri et Muriel Prévot-Carpentier (dir.)
Octares Éditions, 2020

Les auteur·rices de ce livre s’interrogent sur la manière dont les philosophes mènent l’enquête de terrain, comment ils lui donnent une « épaisseur philosophique ». Parmi elleux, Christiane Vollaire considère l’entretien comme « une pensée tirée de l’expérience, qui vient fournir ses concepts à une philosophie de terrain, qu’elle nourrit et qui lui donne l’occasion de se dire ».

À la Bpi, niveau 2, 168.53 PRE

Le Milieu de nulle-part

Philippe Bazin et Christiane Vollaire
Créaphis, 2012

Cet ouvrage est issu d’un travail à la fois photographique et philosophique, effectué en 2008 en Pologne, dans des centres d’hébergement ouverts et des centres de rétention fermés. Philippe Bazin et Christiane Vollaire ont rencontré 104 réfugié·es, ainsi que des responsables d’institutions en charge des réfugié·es. Le regard croisé du photographe et de la philosophe permet ainsi de mieux appréhender les conditions de vie des migrant·es et révèle aussi la complémentarité des outils de recherche, l’entretien et la photographie, mobilisés sur le terrain.

À la Bpi, niveau 2,  913.1 BAZ

Journal d'usine

Simone Weil
Rivages, 1934

Dans ce journal, Simone Weil a consigné ses expériences du travail en usine. Elle décrit les machines, les hommes et les femmes qui y travaillent, les techniques, les gestes. Ses commentaires révèlent la teneur des échanges avec ses collègues côtoyé·es au quotidien et les pensées que lui ont inspirées son propre vécu, son expérience de la pénibilité des tâches et des conditions de vie. Cette immersion crée ainsi un autre type d’entretien, celui, spontané, des « discussions happées » sur le lieu de travail.

À la Bpi, niveau 2, 1″4″ WEIL 1

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