Chronique

Appartient au dossier : Rentrée littéraire 2015

Fictions #2 : Archives du vent

Et la fiction, la vraie ? Que devient-elle, dans cette rentrée où fleurissent les biographies, les récits autobiographiques et les reprises de motifs empruntés à d’autres écrivains ? Tout simplement : elle se fait plus discrète, plus rare, mais n’en est pas pour autant moins excitante ou moins entreprenante. Quelques auteurs, en jouant avec les codes des genres romanesques, livrent des oeuvres parmi les plus originales et les plus remarquables de cette rentrée.

Archives du vent - Couverture
A la Bpi, niveau 3, 840″20″ CEND 4 AR
“Mon oeuvre est toute ma géographie et chaque volet de la trilogie, la cartographie d’un autre réel.” Cette phrase, qui pourrait être une sorte de manifeste de l’oeuvre de Pierre Cendors, est prononcée dans Archives du vent par Egon Storm, un cinéaste à l’origine de l’invention d’un procédé révolutionnaire, le Movicône. Celui-ci permet, à partir d’images de films existants, de recréer toute la palette de jeu d’acteurs disparus afin de leur donner de nouveaux rôles.
Egon Storm a réalisé trois films, devenus mythiques, grâce à ce procédé. Alors qu’il s’est retiré du monde au coeur son Islande natale, il laisse entendre qu’un quatrième opus pourrait voir le jour et mentionne le nom d’un homme mystérieux : Erland Solness.

Archives du vent est avant tout un roman éminemment cinématographique. Les références abondent : de Méliès à Wim Wenders en passant par Jean Cocteau ou Georg Wilhelm Pabst, réalisateur de Loulou dont est tirée l’image de Louise Brooks qui orne la couverture. Cendors a une nette prédilection pour des films fortement marqués par la question de la porosité entre conscient et inconscient, entre réel et irréel : Archives du vent est imprégné du même onirisme diffus, ouvrant progressivement les portes d’une réalité de plus en plus complexe mais aussi de plus en plus incertaine.

Car si le roman de Pierre Cendors commence de manière relativement linéaire, il se transforme bien vite en récit à tiroirs, voire en labyrinthe à mesure que de nouveaux personnages font leur apparition, dont le fameux Erland Solness, sorte de double raté du cinéaste. A partir de là, l’auteur multiplie les allusions à d’autres plans de réalité, à cet “autre réel” dont parle Egon Storm, qui peut aussi bien désigner l’étrange pays qu’il visite en rêve, où il puise une partie de son inspiration, que le réseau de liens quasi-magiques qui unissent les protagonistes du récit. Sans jamais tout à fait entrer dans le registre du fantastique, Archives du vent flirte avec les lisières du genre, puisant dans ce flou l’essentiel de son pouvoir de fascination.

Au-delà de sa profonde originalité formelle et de sa séduisante atmosphère nébuleuse, Archives du vent brille par la réflexion qu’il propose autour de l’idée de création. Le procédé du Movicône rappelle à quel point on crée toujours avec ceux qui nous ont précédés, avec des oeuvres dont on s’est nourri, que l’on a digérées. Une idée classique qui s’incarne de manière amusante dans le personnage d’Erland Solness et la malédiction borgésienne dont il est victime : lui se veut poète, mais il ne parvient à écrire que ce que d’autres ont déjà écrit.

Surtout, “l’autre réel” dont il est tant question renvoie à la notion même de fiction, que ce soit l’oeuvre du romancier ou celle d’Egon Storm – qui fait jouer à des acteurs morts des rôles qu’ils n’ont jamais tenus, réécrivant ainsi l’Histoire. Pierre Cendors réaffirme ainsi, avec une inventivité de tous les instants, le pouvoir de l’imaginaire, loin des tendances actuelles de la littérature française. 

Publié le 04/11/2015

Sélection de références

111

Demangel, Olivier
La Fanfare, 2015

Ils sont des milliers à marcher, toujours marcher, dans la lande désolée qui est leur seul patrie, indifférents aux maladies, à la faim, au manque de sommeil et à ceux qui, chaque jour, tombent pour ne plus jamais se relever. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils et où vont-ils ? Nul ne le sait, pas même le groupe d’observateurs constitué de médecins, anthropologues et ethnologues qui les suit à la trace depuis des années.

111, premier roman d’Olivier Demangel, ressemble d’abord à un récit post-apocalyptique dans la veine de la Route de Cormac McCarthy, dont on retrouve le minimalisme anxiogène. Loin de s’y limiter, le récit Demangel ne cesse ensuite de se transformer, de l’essai d’anthropologie aux chroniques de guerre en passant par la réflexion sur les origines de l’humanité. Un premier roman déroutant et prometteur.

A la Bpi, niveau 3, 840″20″ DEMA.O 4 CE

Booming

Booming

Biermann, Mika
Anacharsis, 2015

On les avait prévenus : à Booming, il n’y a rien. Mais Lee Lightouch et Pato Conchi, sortes de Don Quichotte et Sancho Panza du Far West, n’en font qu’à leur tête. Et quand ils arrivent dans cette ville perdue au milieu de nulle part, c’est pour y trouver le temps arrêté, tous ses habitants figés comme dans un décor de carton-pâte.

C’est le début d’un grand déchaînement spatio-temporel qui voit les deux comparses faire des bonds d’une époque à l’autre. Dans Booming, Mika Biermann détricote les codes du western avec malice, et donne un nouveau souffle à ce genre perclus de clichés. Expérimental et parfois complexe, Booming multiplie les trames, les fausses pistes et les impasses, mais ne perd jamais de vue le plaisir qu’il y a à s’emparer du grand terrain de jeu qu’est le far-west.

A la Bpi, niveau 3, 840”20” BIER 4 BO

Charøgnards

Charøgnards

Vanderhaeghe, Stéphane
Quidam éditeur, 2015

Charøgnards est le récit d’une fin du monde dont le postulat n’est pas sans rappeler les Oiseaux de Daphné du Maurier et d’Alfred Hitchcock : dans un village isolé, un narrateur chronique la lente invasion de nuées de corbeaux et de corneilles. Seule différence par rapport au scénario bien connu : les charognards ne semblent guère agressifs, et personne d’autre que notre narrateur ne semble s’en inquiéter. La fin approche cependant bel et bien, et se présentera sous la forme d’un effacement progressif du discours du narrateur. Le noir des oiseaux qui recouvre peu à peu le paysage se retrouve aussi sur les pages de ce premier roman de Stéphane Vanderaeghe, qui propose une expérience originale et glaçante en jouant aussi bien avec les attentes du lecteur qu’avec la typographie et la mise en page.

A la Bpi, niveau 3, 840″20″ VAND 4 CH

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