Interview

Jules Grandin : « Tout peut se cartographier ! »

Géographie

Crédits photo : Martin Colombet pour LVMH, 2025

Cartographe, infographiste et éditorialiste visuel au quotidien Les Échos, Jules Grandin éclaire et explique l’actualité avec la cartographie et la géographie. Dans ses courtes vidéos de la série « Plan carte », il explique avec humour le monde par les cartes. À l’occasion de la récente réouverture de l’espace « Cartes et Atlas » de la Bpi, il a répondu à quelques questions de Balises sur sa vision de la cartographie.

Propos recueillis par Hélène Becquembois, Bpi.

Jules Grandin, quel est votre parcours ? Comment en êtes-vous venu à la cartographie ? 

Jules Grandin : Après mon bac, j’ai suivi trois années de prépa littéraire durant lesquelles j’ai découvert la géographie comme une discipline à part entière. Dans le secondaire, la géographie est enseignée par des professeur·es d’histoire qu’on force à faire de la géographie et qui n’aiment globalement pas beaucoup ça. En prépa, j’ai eu un professeur de géographie, et j’ai tout de suite été séduit par la discipline. J’ai aussi eu des cours de cartographie qui consistaient à faire des études de cartes IGN. Cela m’a passionné et j’ai décidé de continuer à la fac en master, puis en master 2 Pro de cartographie (master Carthagéo à l’université Paris 1).
Ensuite j’ai toujours été en poste dans des quotidiens : cinq ans au journal Le Monde en tant que cartographe et neuf ans aux Échos en tant que responsable du service infographie, puis en tant qu’éditorialiste visuel depuis un an.

Quelle est la nature de vos travaux ? Que cartographiez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets en cours ?

JG :  En tant que responsable de l’infographie, j’ai longtemps cartographié l’actualité. Chaque élection, chaque guerre, chaque évènement. Mais j’ai aussi des activités en dehors de mon poste. J’ai co-écrit trois livres très axés sur la cartographie et l’infographie en binôme avec Clara Dealberto, et j’anime mes comptes sur les réseaux sociaux de manière très appliquée.
En ce moment, je travaille sur une série de vidéos pour Les Échos qui s’appelle « Plan Carte » et qui consiste à éclairer un point d’actualité par la carte dans une vidéo d’une dizaine de minutes. Je sors un épisode un dimanche sur deux, sur des sujets très divers : la géopolitique du soja, la France de AirBnb, les kebabs à Paris, le centre de la France, les péages en Bretagne, le monde selon Trump…

[Vidéo] : « Ce que la carte des kebabs révèle de Paris » – Les Échos – Durée : 10 minutes 33 secondes

D’ailleurs… peut-on réellement tout cartographier ?

JG : Ça a toujours été ma position : tout peut se cartographier ! Que ce soit pour expliquer un phénomène, pour l’illustrer ou simplement pour faire une blague cartographique ou un calembour géographique, tout peut passer au prisme de la carte. Par ailleurs, les gens adorent les cartes, même s’ils ou elles ne le savent pas toujours. Il suffit de leur mettre la bonne carte sous le nez pour qu’ils s’en rendent compte.

La cartographie est un outil éminemment politique : comment peut-elle servir un groupe ou un autre, les pouvoirs en place ? Comment peut-elle être, a contrario, un outil de lutte ?

JG : Il existe de nombreuses acceptions politiques de la cartographie. Sur les frontières qu’on choisit de représenter ou non (Maroc et Sahara occidental par exemple), sur les territoires qu’on décide de représenter ou non (les cartes brandies par Netanyahou aux Nations Unies, sur lesquelles les territoires palestiniens n’existent même pas), sur la façon dont on nomme les territoires (le « Golfe d’Amérique » de Donald Trump), sur les centrages, les projections, les orientations… La Chine a adopté une projection cartographique qui la place au centre du monde. L’Australie utilise des projections surprenantes pour ne pas se retrouver isolée dans un coin de la carte. Tout est politique vous savez… donc la carte aussi !
Elle peut aussi être un outil de lutte ! Je pense au projet « Allô Place Beauveau » mené par le journaliste David Dufresne durant les manifestations des Gilets jaunes. Il tenait un état des lieux data et cartographique des violences policières. On peut penser aussi à la cartographie radicale, dont les plus éminent·es représentant·es en France sont Philippe Rekacewicz et Nephtys Zwer.

Quels sont les biais du ou de la cartographe ?

JG : Ils sont très nombreux ! Faire une carte, c’est faire des choix. Quel cadrage ? Quelle échelle ? Quelle généralisation cartographique ? Rien qu’utiliser un planisphère classique revient à couper le Pacifique en deux, et à reléguer aux deux extrémités de la carte des territoires pourtant voisins. J’ai coutume de dire que toute carte est un mensonge nécessaire. Par essence, mettre une sphère à plat sur une feuille nécessite des déformations. Le ou la cartographe ne peut que choisir celles qu’il veut utiliser ou non.

Un monde complexe suppose-t-il des cartes complexes ?

JG : Pas forcément. Le rôle de la carte n’est pas de complexifier les choses mais au contraire de les rendre claires, compréhensibles. Autant il faut accorder à la carte le temps de lecture nécessaire pour bien la comprendre, autant, si la clarté n’est pas au rendez-vous, le ou la cartographe n’aura pas atteint son but. Il y a des cartes très complexes de sujets a priori simples (les cartes géologiques, par exemple), et des cartes très simples de sujets complexes (les cartes des flux de réfugiés ukrainiens, par exemple).

Que pensez-vous de la démocratisation de la cartographie et de l’émergence d’initiatives citoyennes reposant sur la cartographie des données  ouvertes pour produire des discours critiques plus visuels ?

JG : Je trouve ça super. Pendant des siècles la cartographie a été une affaire de spécialistes. La discipline a tout à gagner à s’ouvrir au plus grand nombre. La carte produit des visuels très concernants et très impactants. Toutes les dictatures et les régimes fascistes l’ont d’ailleurs bien compris. La propagande cartographique a été utilisée par toutes les puissances depuis le 18e siècle. Il n’est que juste qu’elle puisse aussi être utilisée par les mouvements civiques ou les associations. Cela me fait penser au travail de W. E. B Du Bois qui, dès le début du 20e siècle, utilisait les données et les cartes pour mettre en image et défendre les droits civiques des Noir·es américain·es.

La cartographie peut-elle être dérangeante ?

JG : Tout à fait, quand elle vient à l’encontre de ce qu’on a en tête. Une carte dans une projection et un cadrage inhabituel peut déstabiliser. La forme peut donc être dérangeante. Le fond aussi. Je pense par exemple aux cartes produites par Frontex sur les flux de réfugiés qui, pendant longtemps, ont été dans une grammaire visuelle de la menace, presque de l’invasion, alors que d’autres moyens graphiques existent.

Quels sont, pour vous, les défis de cartographie aujourd’hui ?

JG : L’accessibilité est un enjeu fort. Depuis les dernières élections présidentielles, le journal Le Monde accompagne ses cartes de résultats sur son site web d’un bouton qui permet d’adapter les couleurs aux daltoniens par exemple. Exit les couleurs classiques des partis, mais bienvenue aux couleurs lisibles par le plus grand monde.
Sinon la carte a les enjeux qu’elle a toujours eus : représenter le monde. Maintenant que celui-ci est bien connu dans sa forme, on est passé au deuxième temps : représenter des phénomènes à composante géographique ou spatiale. De la guerre aux élections en passant par les attentats, la politique, le sport, la culture, les révoltes… la liste de sujets est sans fin. Et la composante spatiale est souvent capitale.

Publié le 19/01/2026 - CC BY-SA 4.0

Découvrez les livres de Jules Grandin

Frontières bizarres de la France

Olivier Marchon, Jules Grandin et Clara Dealberto
Éditions Autrement, 2025

Vous pensez bien connaître les frontières de la France ? Vous serez quand même surpris en ouvrant ce livre !
Le pays recèle en effet des bizarreries en tous genres du côté de ses frontières… L’occasion de découvrir la French Baguette de Saint-Pierre-et-Miquelon ou les points communs entre Dunkerque et le Mont-Saint-Michel.
Frontières souterraines ou sous-marines, îles à double nationalité, enclaves et exclaves disséminées sur tout le territoire… et même à l’étranger. Olivier Marchon raconte, avec humour, l’histoire d’une quarantaine d’incongruités, en France métropolitaine mais aussi dans les outre-mer. Les cartographes Clara Dealberto et Jules Grandin illustrent ces frontières pas très nettes qui forment une joyeuse collection de situations parfois ubuesques. [Résumé de l’éditeur]

L'Atlas Molière

Clara Dealberto, Jules Grandin et Christophe Schuwey
Les Arènes, 2022

La vie de Molière présentée sous forme de cartes et d’infographies. La perspective des contemporain·es du dramaturge (libraires, éditeurs, artistes, gazetiers) ainsi que le contexte du champ littéraire des années 1660 complètent l’ouvrage. © Électre 2022

À la Bpi, 840″16″ MOLI 5 DE

Le Bébégraphe

Clara Dealberto et Jules Grandin
Les Arènes, 2021

150 infographies pour tout savoir sur l’évolution des convictions anti-tétine de Maman, les techniques de berçage qui marchent, les différentes raisons des pleurs d’un bébé, l’évolution de la popularité de Papa et Maman pendant le biberon, la localisation des zones de taches sur un body, les bonnes raisons de se lever à trois heures du matin, la comestibilité des objets de convoitise, l’évolution du taux d’angoisse en fonction de l’intensité des cris, la projection du budget couches sur un an, l’impact des vacances sur l’heure du réveil, la cartographie des peurs parentales, et beaucoup d’autres données essentielles… ou presque. Avant d’être un livre, ces infographies ont été postées sur les comptes Instagram et Twitter @LittleBigData_, suivis par plusieurs milliers de personnes. [Résumé de l’éditeur]

Pour aller plus loin

Article de l'IGN | « Le pouvoir des cartes pour représenter le monde »

La projection cartographique vise à représenter une sphère (la Terre) sur une surface plane (la carte). Mais cela ne va pas de soi ! Les méthodes mathématiques sont nombreuses et variées, et chacune aboutit à des déformations plus ou moins prononcées selon le point de vue adopté. La personne qui cartographie – ou celle qui commande la carte – peut choisir une projection plutôt qu’une autre pour utiliser les déformations afin de mettre en avant une partie du monde. De la projection de Mercator, bien connue, à la Terre vue par un poisson, découvrez le monde à travers d’autres regards ! Chacune des cartes présentées ici met en évidence cinq pays, pour faciliter la comparaison des déformations entre les différentes projections.

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