Chronique

Appartient au dossier : La Chambre d’Écho(s)

La Chambre d’Echo(s) #2 : David Bowie, Hunky Dory (1971)
Perfection pop

Au début des années 1970, le nom de David Bowie ne dit rien à personne ou presque. Si le succès de Space Oddity l’a fait connaître auprès du grand public en 1969, on l’a par la suite si peu entendu qu’il est devenu l’homme oublié d’une seule chanson. Mais alors que s’achève l’année 1971, le chanteur sort un album qui va mettre tout le monde d’accord : le lumineux et irrésistible Hunky Dory (que l’on pourrait traduire en français par « comme sur des roulettes »), son chef d’oeuvre pop.

Pochette du disque Hunky Dory

Glam androgyne

Déjà, en 1970, la scandaleuse pochette de l’album The man who sold the world (représentant Bowie lascivement allongé, en robe et cheveux longs) avait été censurée dans plusieurs pays. Qu’importe. Un an plus tard, Hunky Dory prolonge cette esthétique rock et trouble, affirmant le futur style androgyne du chanteur.

Au recto de la pochette, Bowie apparaît dans un portrait colorisé à la main, regard porté vers le haut et cheveux blonds plaqués en arrière, à la manière sensuelle d’une Marlène Dietrich.

Le verso n’est pas moins glamour : Bowie, habillé d’une chemise légère et d’un pantalon flottant, cultive pleinement le look des actrices phares de l’âge d’or hollywoodien, comme Greta Garbo, Lauren Bacall ou Katharine Hepburn.

Autoproclamé « queer », David Bowie fréquente les clubs gays de Londres et s’habille comme sa femme, Angie Barnett. L’ambiguïté sexuelle sera, dès lors, sa marque de fabrique.

Génie mélodique

Hunky Dory est le premier album de David Bowie édité chez RCA, qui sera sa maison de disques pour la décennie. Pour la production, le chanteur fait appel à Ken Scott, notamment ingénieur du son des Beatles, qui se voit offrir son premier poste de producteur dédié. L’album marque également la deuxième collaboration de David Bowie avec le pianiste Rick Wakeman. A ses côtés se trouvent, au complet, les futurs Spiders from Mars de Ziggy Stardust : Mick Ronson à la guitare, Woody Woodmansey à la batterie et Trevor Bolder à la basse et aux cuivres.

Des cordes, du piano, des guitares acoustiques et électriques, des cuivres… telle est la formule magique et infaillible des dix titres qui composent Hunky Dory. Bowie et ses musiciens y proposent une synthèse inédite de sonorités acoustiques aux effets dramatiques de music-hall, inventant une pop à la fois épique et intime, immédiate et mystérieuse.

Ce réjouissant programme s’ouvre avec l’entêtant Changes, qui remplit le rôle de manifeste, véritable hymne de jeunesse et déclaration d’indépendance et d’audace.

Mais, c’est peut-être Life on Mars qui résume à elle seule l’esthétique d’Hunky Dory. En 1967, David Bowie se voit confier l’adaptation anglaise de la chanson Comme d’habitude de Claude François. Cependant, sa version reste au stade inachevé de démo, tandis que My way de Paul Anka remporte un immense succès dans son interprétation de Sinatra en 1969. Amusé ou déçu, Bowie y répond sous forme de parodie, entre tension dramatique et ironie, dans sa vision hollywoodienne de la chanson pop.

Le public découvre également un regard unique et magnétique, que l’on a souvent qualifié à tort de vairon. À l’origine, Bowie a bel et bien les deux yeux bleus. Il doit son étrange regard à un coup reçu à l’œil gauche dans sa jeunesse, qui le laisse avec une pupille constamment dilatée. Ces yeux apparaissent alors de deux couleurs différentes, l’un comme figé dans le passé et l’autre regardant vers l’avenir.

En creux, Bowie déroule sa fascination pour la science-fiction, le thème nietzschéen du surhomme et un certain goût pour les juxtapositions bigarrés et ésotériques. Autant d’obsessions récurrentes qui dessineront sa personnalité artistique au fil du temps.

Intimes hommages

Avant d’être Bowie, David est avant tout un fan, qui compose ici pas moins de trois chansons rendant hommage à ses idoles. La première, Andy Warhol (avec sa brève introduction parlée au cours de laquelle Bowie reprend son producteur : « it’s Warhol actually. As in holes ») sera loin de convaincre le maître du pop art. Selon la légende, les deux hommes se seraient regardés longuement après l’écoute, puis Warhol aurait simplement dit à Bowie « J’aime vos chaussures ». La seconde, Song for Bob Dylan, s’adresse directement au chanteur folk, qui prêtera peu d’attention à ce pastiche musical. La troisième, Queen Bitch, écrite sous forte influence du Velvet Underground, rend hommage à Lou Reed, auquel il emprunte le style vocal nonchalant et racoleur.

Enfin, Hunky Dory puise dans une veine plus intime et autobiographique. La touchante ballade Kooks a été écrite au lendemain de la naissance de son fils, Duncan Zowie. Plus sombre et mystérieuse, la chanson The Bewlay Brothers évoque de façon cryptique la relation qui unit Bowie à son demi-frère Terry, interné en asile psychiatrique après avoir été diagnostiqué schizophrène (hospitalisation comme rejouée, vécue, et transcendée dans l’ultime Lazarus). On sait l’importance de Terry, le frère adoré, dans l’éducation musicale et littéraire du jeune David : c’est lui qui l’a éveillé à la philosophie de Nietzsche, aux écrivains de la Beat Generation et aux travaux de Christopher Isherwood sur la liberté sexuelle. Au sein d’une famille déjà touchée par de nombreux suicides, Bowie craindra longtemps pour sa santé mentale. Clôturant majestueusement l’album, The Bewlay Brothers (jamais jouée en live) recèle peut-être la clé de voûte des folles métamorphoses à venir, toutes hantées par le thème du double.

« Aussi longtemps que je pourrai rejeter ces excès psychologiques dans ma musique,
je pourrai y échapper »

David Bowie

En cette même année 1971, Marc Bolan, leader du groupe T-Rex, s’affirme comme le meneur incontesté du glam rock. David Bowie ne tardera pas à le rejoindre : il raccourcira ses cheveux, les teindra en rouge, s’achètera des platform boots et deviendra le flamboyant Ziggy Stardust. Il naîtra et renaîtra, se réinventant sans cesse, à la fois homme et femme, sorte d’incarnation hallucinée de l’Orlando de Virginia Woolf. Ses mutations outrageuses et androgynes connaîtront un succès tel qu’elles profiteront à l’écoute et à la réécoute d’Hunky Dory, sa lumineuse matrice.

A la Bpi, les albums de David Bowie sont disponibles à l’espace musique, niveau 3, 780.65 BOWI 4.

Publié le 11/02/2016 - CC BY-SA 4.0

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