Chronique

Appartient au dossier : La Chambre d’Écho(s)

La Chambre d’Echo(s) #4 : Max Roach, We Insist! (1960)
Quand le jazz dit : "Nous"

The Freedom Suite (Sonny Rollins, 1958), This is our music (Ornette Coleman, 1960), We Insist! Freedom Now Suite (Max Roach, 1960) sont-ils les témoins refroidis de la lutte, ou bien des actes ayant contribué à l’émancipation ?
En écho aux manifestations du festival Hors Pistes 2016 : L’Art de la Révolte, la Bpi propose une sélection disco-bibliographique sur un moment de lutte singulier, entre Mouvement des Droits Civiques et Black Power, où toutes les dimensions, politiques, culturelles, ont été portées à incandescence.
L’album We Insist! Freedom Now Suite, extrait du fonds de vinyles de la bibliothèque, en est l’un des jalons esthétiques emblématiques. Un disque-manifeste. Au point d’être presque plus connu que le nom de son principal auteur : Max Roach.

Pochette de
Driva Man (extrait)

« We, The People … »


Il semble bien qu’à l’orée des années soixante, de nombreux musiciens afro-américains assument le caractère offensif de leurs expressions (musicale, poétique, intellectuelle, vestimentaire, etc.).

Le jazz, forme la plus élaborée de création musicale collective, dont à peine trente ou quarante années ont suffi à assurer la portée universelle, devient sujet – de revendication -, et « objet » – de conflits internes, entre tenants d’une « modernité » devenue surannée (« cool » jazz) et hérauts d’une radicalité qui reconstruit toute une tradition pour son usage présent.

Dans la lutte pour l’égalité et la liberté, la minorité se rassemble et affirme – comme en écho au préambule de la constitution états-unienne – un retentissant « NOUS ».

Freedom Day (extrait)

Hard Bop

Né en 1924, Max Roach s’illustre aux côtés des grands noms du be-bop (Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Clifford Brown), avant de définir avec Charles Mingus et Sonny Rollins (Saxophone Colossus, 1956, Freedom Suite, 1958) les grandes lignes de ce qui sera le hard bop : moins de virtuosité, des volumes plus denses, moins d’agressivité frontale, des compositions plus ouvertement construites sur le modèle de la « suite » ellingtonienne (un temps abandonnée par les boppers). Et surtout – influence des nouvelles musiques noires comme le rythm’n’blues ? – une complexité rythmique ramassée de manière à ce que certains silences « jouent » à plein.

Tout est en place pour que le jazz, à ce moment-là, s’invente un nouvel avenir à travers une réappropriation de sa composante blues, une projection dans la longue durée (l’émancipation) et l’absorption d’éléments issus de la musique européenne d’avant-garde (utilisés non plus pour légitimer un art encore considéré comme fruste, mais pour leur intérêt dans la démarche de musiciens portés vers l’expérimentation).

Ce sera la « New Thing », ou free jazz : une expérimentation qui, loin d’être un pur jeu formel, est aussi manière d’être et raison de vivre.

Triptych, Protest (extrait)

Liste Noire

Pour l’heure, Max Roach s’associe avec le poète Oscar Brown Jr. en vue de commémorer le centenaire, en 1963, de la proclamation d’émancipation d’Abraham Lincoln.

Le résultat, We Insist! Freedom Now Suite, est le fruit de cette association, parfois tendue (Oscar Brown désapprouve la radicalité esthétique de certains choix musicaux effectués par Roach), enregistrée dans l’urgence avec l’apport décisif de la légende du saxophone Coleman Hawkins, du percussionniste nigérian Balatunde Olatunji, et de la chanteuse et compagne de Roach, Abbey Lincoln.

La performance de cette dernière (timbre sévère, hurlements) tranche avec tout l’imaginaire (séduction, virtuosité, minauderie) associé à la « chanteuse de jazz ».
 

All Africa (protest)

Ce chant unique, la sécheresse des arrangements et la provocation assumée sur la pochette (référence iconographique de générations de rappers plus ou moins politisés), suffiront à propulser l’album au-delà des circonstances commémoratives et de la lutte pour les droits civiques.

Cette insurrection musicale n’est cependant pas du goût des maisons de disques, qui mettent Max Roach sur liste noire.

Candid, un label éphémère (8 mois d’existence), publie le disque avec la célèbre photographie de Frank Gauna en couverture, et les notes de pochette de Nat Henthoff.
 

Tears for Johannesburg (extrait)

37 minutes de colère et d’espoir

Driva Man, est un blues écrit sur une carrure rythmique impaire, 5/4. Driva Man personnifie la figure du blanc abusant sexuellement de ses esclaves.

Freedom Day est aussi un blues, voire un rythm’n’blues, célébrant l’émancipation avec toute l’inquiétude qui sépare le droit du fait. Max Roach confesse qu’il ne savait pas comment terminer le morceau, « parce que la liberté elle-même ne se possède pas ». « Nous ne comprenons pas vraiment ce que signifie être libre. Freedom Day se termine sur un point d’interrogation. »

Pièce centrale de We Insist!, Tryptich est à l’origine pensé comme un ballet chorégraphique improvisé divisé en trois sections : « Prayer », « Protest » et « Peace ». Les 80 secondes de cris poussés par Abbey Lincoln dans la deuxième section, Protest, ont marqué les esprits. Certains y ont vu un rejet de la stratégie non-violente adoptée par Martin Luther King – et ce, bien que la dernière section de « Triptych » soit simplement intitulée « Peace ».

All Africa et Tears from Johannesburg enregistrent un déplacement de l’expérience afro-américaine vers la diaspora : faisant écho aux luttes pour l’indépendance, All Africa énumère, avec le concours de Balatunde Olantunji et les percussionnistes caribéens Mantillo et DuVal, les noms de différentes nations africaines.

We Insist! se clôt comme Driva Man l’avait ouvert : un thrène terrible en 5/4, évoquant le massacre de 69 opposants anti-apartheid à Sharpeville pendant une manifestation. « Il demeure un incroyable niveau de cruauté sanglante à l’encontre des afro-américains, comme à Sharpeville en Afrique du Sud. Mais, comme l’indiquent les solistes après la complainte d’Abbey Lincoln, le courant de la liberté ne saurait nulle part être arrêté. », écrit Nat Henthoff dans ses notes de pochette.

À la Bpi, les albums de Max Roach sont disponibles à l’espace musique, niveau 3, 780.63 ROAC.

Publié le 12/05/2016 - CC BY-SA 3.0 FR

Sélection de références

Money jungle

Money jungle

Duke Ellington, Charles Mingus, Max Roach
Emi Music, 2000

À écouter sur les postes dédiés de la Bpi, niveau 3, 780.63 ELLI 4

This is our music : the complete sessions

This is our music

Ornette Coleman
Essential Jazz Classics, 2014

À écouter sur les postes dédiés de la Bpi, niveau 3, 780.63 COLE 4

Blasé

Blasé

Archie Shepp
Byg Records, 1969

À écouter sur les postes dédiés de la Bpi, niveau 3

Également disponible en vinyle, niveau 3,  780.63 SHEP 4

Ten freedom summers

Ten freedom summers

Wadada Leo Smith
Cuneiorm Records, 2012

A écouter sur les postes dédiés de la Bpi, niveau 3,  780.63 SMIT.W 4

Coin coin chapter two : Mississippi Moonchile

Coin coin chapter two : Mississippi Moonchile

Matana Roberts
Constellation, 2013

À écouter sur les postes dédiés de la Bpi, niveau 3

Également disponible en vinyle, niveau 3,  780.63 ROBE.R 4

Free jazz Black power

Philippe Carles, Jean-Louis Comolli
Gallimard, 2000

« Secouer l’histoire, celle du jazz, celle des Blues People, celle de l’Amérique en lutte contre elle-même, le poids des fantômes du passé, le poids des revenants des esclaves qui reviennent danser la nuit dans les têtes, le free jazz secoue les chaînes du corps noir qui est dans l’histoire blanche, invisible, hors champ. »

À la Bpi, niveau 3, 780.63 CAR

Great black music

Emmanuel Parent
Actes sud, Cité de la musique, 2014

Des musiques traditionnelles africaines jusqu’au concept de Great Black Music théorisé dans les années 1960, l’unité des musiques noires ne va pas de soi. Qu’est-ce qui fait la spécificité des musiques produites par les Noirs de la diaspora ? Qu’est-ce qui unit ces musiques au continent africain ? Peut-on parler d’une « musique noire » ?

À la Bpi, niveau 3, 780.635 GRE

Le Peuple du blues

LeRoi Jones
Gallimard, 1997

Esclave importé d’Afrique, objet brusquement plongé dans une société puritaine et rationaliste, le Noir n’a pas d’âme aux yeux des meilleurs chrétiens. Il s’en fait une en la chantant. Les autres arts n’ont pas survécu à la déportation. Mais la musique renaît d’elle-même, infatigablement. Et, de la mélopée qui couvre les champs de coton aux trompettes les plus célèbres de Harlem, ses rythmes successifs racontent l’histoire du peuple noir aux Etats-Unis.

À la Bpi, niveau 3, 780.63 JON

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Epistrophy

Epistrophy est une revue sur les jazz et les musiques improvisées. Le champ d’étude se veut pluridisciplinaire : musicologique (analyse (et/ou) jazz comme objet musical), et esthétique, sociologique, anthropologique ou ce que l’on peut regrouper sous le champ des cultural studies liées au jazz.

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Max Roach : We Insist! (Candid, 1960), par Eric Deshayes

« Dès la première écoute ce disque fut un choc. Chaque nouvelle écoute est un choc. Driva Man commence par une Abbey Lincoln poignante, quasiment a capella pendant une minute, s’il n’y avait cette baffe régulière sur un tam-tam, puis rejointe par un combo de cuivres et percussions pour un jazz tournant au ralenti, continuant à suivre cette frappe régulière, imperturbable, comme un laborieux coup de bêche dans une terre asséchée par le soleil, comme un coup de fouet sur une bête trop endolorie pour avancer. »

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People in me, par Pierre Tevanian

Abbey Lincoln est morte à 80 ans le 14 août 2010. Ce petit texte rend hommage à une immense musicienne.

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