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Le salaire ou la vie

Le travail peut tuer. L’emploi de substances toxiques dans certaines branches nuit gravement à la santé des travailleur·euses, comme le montrent les films de Marta Rodriguez, réalisatrice colombienne programmée à la Cinémathèque du documentaire par la Bpi jusqu’au 5 mai 2026. Au lendemain du 1er mai, cette rétrospective est l’occasion, pour Balises, d’examiner les dangers de certains métiers pour la santé.

Une femme dans une usine de productions de fleurs, manipule des fleurs rouges aux longues tiges
Amour, femmes et fleurs (1984-1988) de Marta Rodriguez et Jorge Silva © Fundación Cine Documental

« Dans chaque fleur, il y a la mort », dit une employée de l’industrie floricole à Bogota dans Amour, femmes et fleurs (1984-1988), film de Marta Rodriguez et Jorge Silva. Atteinte d’une leucémie à cause des fongicides utilisés pour améliorer la production, la jeune femme dresse un constat glaçant : « Je pense que nous sommes comme les fleurs. Nous devrions prendre soin de nous comme nous prenons soin d’elles. Elles ont une si belle couleur, mais nous perdons notre couleur à cause d’elles. »

Empoisonnement, irritation des yeux, maux de tête, vomissements, crises d’épilepsie, asthme, leucémie sont les maux dont souffrent les ouvriers et ouvrières de la compagnie Bogota Flowers, exposé·es quotidiennement aux pesticides, filmé·es par Marta Rodriguez et Jorge Silva dans les années 1980. Les cinéastes montrent les conditions de travail des hommes et des femmes dans cette usine de production et d’exportation de fleurs, leurs gestes, mais aussi leurs témoignages face caméra. Tous deux ont saisi aussi des moments de manifestations durant une grève qui a duré plusieurs mois. Dans les cortèges, parmi les grévistes, la caméra a immortalisé ces instants de lutte, de revendications pour une prise en compte des dangers de l’exposition aux pulvérisations de fongicides. Leur sort laisse cependant indifférente la société qui les emploie, davantage soucieuse de ses profits, du rendement de ses salarié·es que des risques pour leur santé et leur vie.

Le film illustre parfaitement le constat de la sociologue Annie Thébaud-Mony dans Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner (2015) : « Dans toutes les régions du monde, au nom de la compétitivité, le travail tue, blesse et rend malades des millions d’hommes et de femmes qui n’ont d’autre choix pour gagner leur vie que cet emploi dont ils savent qu’il peut gravement nuire à leur santé. »

Des roses empoisonnées aux briques meurtrières

Quel que soit le milieu, Marta Rodriguez et Jorge Silva dénoncent les conditions de travail inacceptables, qui réduisent les hommes, les femmes, et même les enfants, à l’état de bêtes au service de riches exploitant·es. Dans Chircales (1966-1971), le couple de cinéastes filme le quotidien de familles dont la vie se résume à fabriquer des briques pour le compte de propriétaires sans scrupules.

Une femme porte péniblement des briques sur son dos
Chircales (1966-1971) de Marta Rodriguez et Jorge Silva © Fundación Cine Documental

La caméra suit des hommes travaillant dans la boue, des enfants et des femmes qui portent des briques sur leur dos jusqu’à épuisement, des êtres au corps abîmé, au regard vide. Elle est présente aussi dans les cortèges funèbres, lorsqu’un père de famille succombe à une vie d’esclave. Les paroles de briquetiers enregistrées par les cinéastes ne laissent aucun doute sur le sort qui leur est réservé :

« Je fais des briques depuis trente-deux ans. Chaque matin je me lève et je saute dans la boue. C’est ça qui abîme les poumons. On a des rhumatismes, une sciatique, tout ça c’est d’être dans la boue toute la journée » ; « On va mourir en travaillant. On doit supporter ça jusqu’à ce que Dieu nous appelle. Quoi d’autre ? »

À la voix des briquetiers s’ajoute celle du réalisateur, qui complète son réquisitoire par quelques chiffres : « Chaque four peut obtenir environ 30 000 briques. (…) Le dioxyde de carbone qu’ils produisent cause de graves lésions aux poumons. Comme les maisons sont bâties près des fours, la mort par intoxication est fréquente. »

Dans Le Pavot, fleur maudite (1994-1996), coréalisé avec Lucas Silva, et dans La Feuille sacrée (2001), la réalisatrice dénonce un autre herbicide toxique qui anéantit des vies : celui utilisé par le gouvernement pour détruire les cultures illicites qui profitent aux narcotraficant·es. Elle recueille le témoignage des paysan·nes qui travaillent, malgré les risques liés à la fumigation, sur les plantations de pavot et de coca pour avoir un salaire et nourrir leur famille : « Le problème n’est pas le pavot, c’est la famine. »

Les femmes, premières victimes

Les principales victimes des conditions de travail nuisant gravement à la santé des ouvrier·ères sont souvent des femmes. Certaines ont marqué les esprits comme les Radium Girls aux États-Unis dans les années 1920. Les Radium Girls (filles du radium) étaient des employées de l’United States Radium Corporation, chargées de peindre au radium les cadrans de montres luminescentes. La technique du Lip Dip Paint – Lip (lisser le pinceau entre les lèvres), Dip (tremper le pinceau dans la peinture), Paint (peindre) – leur a fait ingérer des petites quantités de radium. Substance toxique pour la santé, le radium exposait celles qui le manipulaient à des anémies, des pertes de dents, des nécroses de la mâchoire, des tumeurs cancéreuses, comme le rappellent le podcast « L’histoire oubliée des Radium Girls » publié sur France Culture les 2-3 février 2019, mais aussi celui des Jeudis de la BD, « Cy, les Radium Girls », du 29 avril 2021. L’autrice et dessinatrice Cy a été « ulcérée » en découvrant l’histoire de ces femmes et leur a consacré une bande dessinée. « Tu te rends compte, Grace ? Le jour où on a peint notre premier cadran, le compte à rebours s’est lancé », dit Quinta, un des personnages, mourante à cause du radium. Dans son roman graphique, Cy rappelle que « même s’il a été oublié, leur combat n’a pas été vain. Il aura permis à Catherine Donohue, une Radium Girl de l’Illinois, de remporter son procès contre son entreprise, Radium Dial. À plus grande échelle, leur combat a mené au vote de lois cruciales pour les droits des ouvriers américains ».

D’hier à aujourd’hui, même calvaire

Aujourd’hui, les droits du travail protègent davantage les salarié·es. Néanmoins, il reste encore des métiers dangereux pour la santé. En Colombie, les usines de production et d’exportation de fleurs font toujours des victimes, comme l’illustre un article de Stéphane Mandard, publié dans Le Monde en février 2025, mettant en évidence le fait que les choses n’ont pas évolué depuis quarante ans :

« Tous les bouquets sont contaminés par un cocktail de molécules. Jusqu’à quarante-six résidus de pesticides différents ont été identifiés dans un bouquet de roses et quarante-six dans des gerberas. Tout aussi inquiétant, en moyenne, chaque bouquet renferme près de douze résidus de substances suspectées ou avérées dangereuses pour la santé (cancérogène, mutagène, toxique pour la reproduction ou perturbateur endocrinien). »

La santé des salarié·es n’est toujours pas une priorité pour des sociétés attachées à gonfler leur chiffre d’affaires, a fortiori en Colombie, où l’utilisation des pesticides n’est pas encadrée comme dans les pays d’Europe.

Dans d’autres secteurs et dans d’autres pays du globe, les mises en danger professionnelles prennent une autre forme, mais font tout autant de dégâts. En France, par exemple, des salarié·es de Ricard ont confié en novembre 2019 au Parisien avoir sombré dans l’alcoolisme à cause de leur employeur. « Dans les bars, discothèques, fêtes de mon secteur, on a un budget pour offrir des pastis aux clients et on consomme avec eux, encouragés par notre hiérarchie », affirme un des commerciaux concernés.

L’amiante a aussi causé beaucoup de décès en France. Il est « la deuxième cause de maladies professionnelles et la première cause de cancers d’origine professionnelle », rappelle un article du Monde du 15 octobre 2023. Les substances nocives pour la santé, et parfois pour la vie, ne sont pas éradiquées de l’entreprise. Annie Thébaud-Mony démontre dans Travailler peut nuire gravement à votre santé (2008) que l’histoire de l’amiante est un exemple instructif :

« il est possible, à travers cette histoire de l’amiante, de mettre en évidence, pour les cancers et autres maladies survenant longtemps après l’exposition, les formes actuelles de la mise en danger délibérée d’autrui ou de la non-assistance à personne en danger ainsi que la corruption de la science par les industriels. […] En réalité, la référence à cette histoire agit comme un révélateur de la violence faite aux travailleurs. »

Annie Thébaud-Mony, Travailler peut nuire gravement à votre santé (2008)

De même, les mesures de sécurité pour éviter les morts au travail ne sont toujours pas suffisantes puisque, comme le précise un article du Monde daté du 29 avril 2026, « En 2024, selon les derniers chiffres disponibles, 764 salariés du secteur privé sont morts au travail, un total qui monte à 1 297 si l’on inclut les accidents de trajet et les maladies professionnelles. Ce chiffre, qui ne baisse plus, ne compte pas les fonctionnaires, les indépendants ou les agriculteurs ».

La remise en place du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), intégré au CSE en 2017, dans le cadre de la réforme des instances représentatives du personnel (IRP), serait, pour beaucoup, dont les syndicats, une solution pour faire baisser les chiffres de morts au travail. Aujourd’hui encore, le travail tue, comme le rappellent les auteur·rices des Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner (2015) : « Malgré de réelles améliorations, les risques traditionnels du travail sur la santé n’ont pas disparu. L’exposition professionnelle aux cancérogènes concerne encore une fraction importante des salariés. […] Les transformations du travail et des modalités de gestion de la main-d’œuvre ont fragilisé les collectifs et accru l’isolement des salariés. Cette évolution s’est traduite par une hausse nette et visible des troubles musculo-squelettiques et de la souffrance psychique, avec son cortège de troubles anxio-dépressifs et la survenue de suicides, au sein de catégories socioprofessionnelles autrefois socialement privilégiées. » Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff, les auteur·rices de l’ouvrage, soulignent également que la sous-traitance, nouvelle forme d’organisation du travail, rend moins visibles les risques, pourtant toujours existants.

Annie Thébaud-Mony dresse aussi un état des lieux alarmant dans Travailler peut nuire gravement à votre santé (2008) :

« Aujourd’hui, en France, selon les chiffres de l’assurance-maladie et du ministère du Travail, le travail tue, blesse et rend malade, à raison de deux morts par jour dus à des accidents du travail, de huit morts par jour dus à l’amiante, de deux millions et demi de salariés exposés chaque jour dans leur travail à des cocktails de cancérogènes, de millions d’hommes et de femmes constamment poussés aux limites de ce qu’un être humain peut supporter, moralement et physiquement. »

Annie Thébaud-Mony, Travailler peut nuire gravement à votre santé (2008)

La sécurité au travail reste donc un enjeu bien actuel et le bien-être des travailleur·euses un objectif non atteint. 

Publié le 05/05/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Une des Risques du travail (couverture rouge)

Les Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner

Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff (dir.)
La Découverte, 2015

Depuis les années 1990, les conditions de travail se sont peu à peu imposées dans le débat social. Néanmoins, la situation reste critique. Les risques traditionnels n’ont pas disparu : les manutentions lourdes, l’exposition professionnelle aux cancérogènes, au bruit ou aux vibrations demeurent répandues… De plus, certaines « améliorations » n’ont fait que déplacer et dissimuler les problèmes, telle l’externalisation des risques grâce à la sous-traitance. Dans le même temps, les transformations du travail et des modalités de gestion de la main-d’œuvre ont fragilisé les collectifs et accru l’isolement des salariés, conduisant à une montée visible de la souffrance psychique.

Face à ces évolutions, il est plus que jamais nécessaire que tous les acteurs concernés, en particulier les salarié·es et leurs représentant·es, s’approprient les connaissances indispensables pour améliorer la protection de la santé sur les lieux du travail. Tel est le but de ce livre, qui renouvelle intégralement sa première édition de 1985, laquelle avait fait date. Trente ans après, cette refonte s’imposait : cet ouvrage présente de manière accessible à un large public les connaissances les plus récentes sur les risques du travail, dans tous les secteurs. Mobilisant une équipe internationale de spécialistes et prenant en compte des expériences conduites dans de nombreux pays, il constitue à la fois une référence incontournable pour réfléchir à l’avenir de la prévention et un outil pratique proposant des pistes d’action.

Reprendre la main sur son propre travail, c’est aussi commencer à reprendre la main sur le monde.

À la Bpi, 365.5 THE

Travailler peut nuire gravement à votre santé

Annie Thébaud-Mony
La Découverte, 2008

Les savoirs scientifiques et médicaux permettent aujourd’hui d’identifier de très nombreux facteurs d’altération de la santé par le travail. Pourtant, on constate la généralisation de la mise en danger délibérée d’autrui dans les choix d’organisation du travail, ainsi que dans les politiques publiques les rendant légitimes. Comment expliquer cette contradiction ? Par la pression des « décideurs », chargés d’abaisser constamment les coûts par la sous-traitance du travail et de ses risques. En bout de cascade, la figure de l’intérimaire et de tous les travailleur·euses « invisibles » témoigne d’un retour à l’insécurité et à l’indignité, formes modernes de servitude.

À partir de nombreux témoignages recueillis dans divers secteurs de l’industrie et des services, et de l’exemple phare de l’amiante, ce livre met en lumière l’« angle mort » de la santé publique : les atteintes à la vie, à la santé et à la dignité des travailleur·euses. Se situant en référence au code de procédure pénale, l’autrice montre comment l’impunité des responsables est totale, qu’il s’agisse de l’homicide, du délit de mise en danger d’autrui, des atteintes à la dignité ou de la non-assistance à personne en danger. Elle montre aussi les dérives d’une recherche sous influence. Un livre salutaire, qui appelle à la vigilance citoyenne et à la résistance individuelle et collective.

« Un livre percutant, qui mériterait une suite sur le plan syndical et politique. »

À la Bpi, 365.5 THE

Radium Girls

Cy
Glénat, 2020

New Jersey, 1918. Edna Bolz est engagée comme ouvrière à l’United State Radium Corporation, une usine fabriquant des montres pour l’armée. Elle peint des cadrans à un rythme soutenu, et, parfois, comme ses collègues avec qui elle s’entend bien, elle se peint par jeu les ongles, les dents ou le visage avec cette substance luminescente et radioactive. Bientôt, les problèmes de santé se multiplient. © Électre 2020

À la Bpi, RG CY R

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Source : sante-et-travail.fr

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