Sélection

Appartient au dossier : Lectures d’été 2026 : bon voyage en littérature !

Lectures d’été 2026 #4 : Cinq escales en Afrique

Balises et Tu vas voir ce que tu vas lire vous invitent à un tour du monde littéraire. Prochaine étape : l’Afrique. Parcourez l’Égypte, le Nigéria, le Rwanda, la Guinée équatoriale et le Sénégal à travers leurs auteur·rices.

Montage : Karine Hulin, Bpi

Tous les ans, Balises et Tu vas voir ce que tu vas lire vous proposent une sélection de lectures d’été : romans, essais, bandes dessinées, romans graphiques, recueils de poésie. Notre sélection estivale 2026 vous fait voyager avec des auteurs et autrices de divers pays pour un regard décentré et de belles découvertes.

Retrouvez tout au long de l’année d’autres chroniques littéraires sur les comptes Facebook et Instagram de Tu vas voir ce que tu vas lire, animés par le service littérature de la Bpi.

Publié le 03/08/2026 - CC BY-SA 4.0

Notre sélection

Égypte

Sur les traces d'Enayat Zayyat

Īmān Mirsāl, traduit par Richard Jacquemond
Actes Sud-Sindbad, 2021

Qui était Enayat Zayyat ? De cette autrice égyptienne, la poétesse et universitaire Iman Mersal ne connaissait que son unique roman L’Amour et le Silence, publié en 1967, quatre ans après sa mort. Touchée par son écriture sensible, Iman Mersal souhaite en savoir plus sur cette jeune femme et comprendre pourquoi elle s’est donné la mort à seulement vingt-six ans. À l’aide de témoignages de proches et d’amies d’Enayat, dont l’actrice Nadia Lutfi, d’archives publiques et privées ou de journaux intimes, l’autrice mène cette enquête pendant plusieurs années. Petit à petit, nous découvrons l’histoire d’Enayat, son enfance et son éducation à l’école allemande, son mariage malheureux, et ses aspirations d’écriture.

Plus qu’une biographie, c’est l’histoire d’une recherche patiente et minutieuse, au fil des sources, pour reconstituer la vie d’une femme. Iman Mersal nous fait parcourir les rues du Caire, à la recherche d’une place, d’une tombe ou d’un centre d’archives, et nous plonge dans la vie politique, sociale et culturelle de l’Egypte des années 1950 et 1960. L’autrice parvient parfaitement à réhabiliter la vie et l’œuvre de sa consœur et il est souvent touchant de voir, au fil des pages, des photos de la jeune Enayat, souriante.

À la Bpi, 892.7 EGYP MIRS 4 FI

Nigéria

Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde

Wole Soyinka, traduit par Fabienne Kanor et David Fauquemberg
Éditions du Seuil, 2023

Le roman s’ouvre sur le retour au pays de Duyole Pitan-Payne, médecin de renom installé à l’étranger. Très vite, son parcours croise celui de son ami, le chirurgien Kighare Menka, confronté à une découverte aussi macabre qu’inquiétante : un trafic de membres humains impliquant des personnalités influentes. À partir de cette révélation, L’auteur déroule une vaste fresque où se côtoient ministres, hommes d’affaires, chefs religieux, universitaires et opportunistes de tous horizons. Plus qu’une enquête, le roman devient une satire féroce d’un système où chacun semble prêt à sacrifier toute morale au profit du pouvoir.

Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde est un titre qui sonne comme une promesse. Chez Wole Soyinka, premier auteur africain à avoir reçu le Prix Nobel de littérature en 1986, il faut pourtant y entendre une ironie mordante. Derrière cette appellation se cache un Nigeria malheureusement proche du réel, où les puissant·es se servent avant de servir, où la corruption gangrène les institutions, et où l’absurde devient le langage du pouvoir. Soyinka ne dresse pas un portrait documentaire de son pays ; il en grossit les travers pour mieux dénoncer les mécanismes universels de la corruption et de l’abus de pouvoir, dans un pays instable politiquement, bien que riche grâce au pétrole.

Foisonnant, jubilatoire et d’une intelligence redoutable, Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde est un roman qui emporte son lecteur dans une farce aussi drôle que féroce. Derrière l’exubérance des personnages et le comique des situations, Wole Soyinka livre une réflexion universelle sur le pouvoir, la cupidité et les faux-semblants. Une œuvre magistrale, où le rire devient un formidable outil de lucidité, et qui rappelle combien la grande littérature sait éclairer le monde tout en offrant un immense plaisir de lecture.

À la Bpi, 826 SOYI 4 CH

Rwanda

Le Convoi

Beata Umubyeyi Mairesse
Flammarion, 2024

Le 18 juin 1994, Beata, adolescente de 15 ans, et sa mère, sont évacuées vers le Burundi en compagnie d’enfants grâce à un convoi humanitaire, échappant ainsi au génocide tutsi au Rwanda. Trente ans après, la jeune femme installée en France et devenue écrivaine revient sur ce moment précis et les jours effroyables qui l’ont précédé. À partir de quatre photos prises par un journaliste couvrant cet événement, elle remonte le cours de l’histoire et de sa mémoire et tente de retrouver les autres enfants du convoi, rares survivants du massacre.

Après l’écriture de sept romans, Beata Umubyeyi Mairesse délaisse la fiction au profit du récit personnel afin de rendre compte de son expérience intime et de témoigner autrement qu’à travers le prisme d’une vision occidentale. Tout au long de son récit, elle s’interroge sur son travail d’écriture et nous livre l’avancée de son enquête. À l’instar des grands récits de la Shoah (ceux de Primo Levi, Imre Kertész, Charlotte Delbo, cités comme références incontournables dans ce livre), Le Convoi est une œuvre littéraire puissante qui participe à la construction et la transmission d’une mémoire collective. Elle rattache le génocide tutsi à ce qui en fonde la terrible universalité.

À la Bpi, 846.3 UMUB 4 CO

Guinée équatoriale

Sur le mont Gourougou

Juan Tomás Ávila Laurel, traduit par Maïra Muchnik
Asphalte éditions, 2017

À la frontière de l’enclave espagnole de Melilla, au Maroc, se dresse le mont Gourougou, où se sont réfugié·es des migrant·es de différents pays d’Afrique désireux·euses d’atteindre les côtes espagnoles, de l’autre côté. Confronté·es au dénuement et à la faim, vivant dans des grottes qu’ils et elles nomment avec humour « résidences », ils et elles tentent d’échapper à l’ennui et au désespoir en jouant au football ou en racontant des histoires, prenant la parole tour à tour, expliquant ce qui les a obligé·es à fuir leur pays. Quand deux femmes tombent malades, les hommes partent chercher de l’aide, avec peu d’espoir de trouver un hôpital acceptant les Noir·es.

Derrière le ton humoristique de certaines histoires transparaît la réalité d’existences marquées par de dures conditions de travail, l’exploitation et la misère. À travers ces récits de survie se dessinent les conséquences de la colonisation, le poids de la religion, les dictatures, la corruption et l’enrichissement des profiteurs. Malgré des descriptions réalistes de la vie dans le camp, de la précarité et du rejet, de la mendicité et des violences de la police marocaine, l’auteur choisit le ton de la fable pour rendre universel le sort de ces réfugié·es. Les discussions animées rappellent l’importance de la tradition orale et révèlent le sort atroce qu’ont connu certain·es dans leur pays avant de subir la violence des barrières infranchissables de l’Europe.

À la Bpi, 860″20″ AVIL 4 JU

Sénégal

La Plus Secrète Mémoire des hommes

Mohamed Mbougar Sarr
Philippe Rey, Jimsaan, 2021

Diégane Latyr Faye est un jeune auteur sénégalais, exilé à Paris et en quête de succès, de reconnaissance, d’accomplissement, aussi bien artistique que personnel. Lorsqu’il découvre l’œuvre mythique d’un auteur africain disparu, devenu mystérieusement maudit, du nom de TC Elimane, sa quête devient alors une obsession. Un véritable voyage dans le temps et dans le monde, que nous allons suivre avec une galaxie de personnages qui tour à tour deviennent narrateurs et narratrices de ce fantastique destin.

Dès le préambule, emprunté à Bolaño avec le titre de l’ouvrage en prime, l’ambition du roman est visible mais ne deviendra jamais pesante. À coup d’inventions stylistiques, de recherches lexicales, de métaphores foisonnantes, l’auteur exige de ses lecteur·rices une attention sans limite, mais les récompense avec ce magnifique voyage en histoire et en littérature, jamais pédant, jamais gratuit. Une œuvre utile, sinon salutaire, qui fait du bien au cerveau, à l’âme et au cœur.

À la Bpi, 846.3 SARR 4 PL

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