Sélection

Appartient au dossier : Cinéma du réel 2019

Les luttes du 20e siècle en BD

Témoigner et informer, rendre compte n’est plus l’apanage des médias traditionnels. La BD, réputée populaire et ludique, permet de capter un public qui ne serait pas, de prime abord, intéressé par des sujets d’actualité sensibles ou dérangeants, ou encore complexes. Aux personnes intéressées par de tels sujets, elle offre l’opportunité de découvrir un univers graphique.

Le traitement graphique permet de créer une ambiance et de mettre en avant de nombreux documents ou événements sans changer de support et sans créer d’effet d’amoncellement. La trame narrative, empruntant souvent le regard ou l’expérience d’un personnage, lie le tout et construit une proximité affective avec le lecteur. Le récit donne les outils pour rétablir la chronologie des événements et les placer en perspective. La BD et le cinéma documentaire sont finalement très proches. 

Alors que le festival du Cinéma du réel, édition 2019, diffuse une sélection de films autour des luttes populaires, Balises vous propose sa sélection d’albums BD sur des luttes modernes pour une approche plus graphique d’une même thématique.   

Publié le 18/03/2019 - CC BY-SA 3.0 FR

Sélection de références

Un homme est mort

Étienne Davodeau, Kris
Futuropolis, 2006

Brest, 1950

La ville a été complètement rasée par les bombardements et il faut la reconstruire. Les ouvriers en charge de cette reconstruction vivent dans une grande pauvreté et n’obtiennent aucune augmentation. Ils se mettent en grève, suivis par les dockers et les traminots. Alors que René Vautier, militant C.G.T. et cinéaste, se rend sur place pour réaliser un film sur les événements à la demande du syndicat, une manifestation dérape. Les forces de l’ordre tirent sur les manifestants, faisant une vingtaine de blessés et un mort. Accompagné de P’tit Zef et Désiré, le camarade Vautier filme l’enterrement, les grévistes, les familles, les forces de l’ordre. Le film monté, ils partent tous les trois sur les routes le projeter pour montrer ce qui se passe à Brest. Le film étant muet, ils lisent pendant la projection le poème de Paul Eluard, Un homme est mort, poème politique écrit en 1944 en hommage à Gabriel Péri, militant communiste tué pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire est réelle, c’est celle de René Vautier et du cinéma militant. C’est celle de la confrontation du cinéaste avec les militants et leurs souffrances, avec un public qu’il faut informer et convaincre. La grève de mars-avril 1950 en est le décor. Pour en savoir plus sur cette grève, l’album propose en fin d’ouvrage un article de l’historien Pierre Le Goïc, illustré par des documents d’archives. Un texte sur la genèse du livre, par Kris, rend compte de l’énorme travail de recherche effectué et de la difficulté de rendre compte d’un événement lorsqu’il reste des acteurs et des témoins à ne pas trahir.

Mai 68. Histoire d'un printemps

Arnaud Bureau, Alexandre Franc
Des ronds dans l'eau, 2018

Paris, 1968

Qu’est-ce que Mai 68 ? Les réponses varient et montrent une diversité d’interprétations selon son opinion politique, son statut ou son implication à l’époque des faits. Aussi, cet album va relater les événements du point de vue de personnages fictifs. Le narrateur principal est un étudiant d’aujourd’hui qui fait sa thèse sur le sujet, les autres sont des témoins ou des acteurs de l’époque : un étudiant-spectateur, une militante maoïste, une étudiante des Beaux-arts engagée dans le mouvement, un ouvrier, un « bourgeois »…

Les auteurs, un historien et un dessinateur, réussissent la prouesse de raconter les événements de façon chronologique, mais aussi pédagogique et thématique, sans que la masse d’informations délivrées n’assomme le lecteur. Le dessin, une délicate bichromie aux traits plus symboliques que réalistes, permet d’aller à l’essentiel avec un peu de légèreté. L’imagerie de Mai 68 se retrouve dans certaines scènes ou sous forme de reproduction de tracts, d’affiches et de slogans.
L’ouvrage restitue bien la dimension protéiforme du mouvement, son ambiance de kermesse et les enjeux politiques de l’époque et ceux à venir. Le récit se conclut par un bilan de Mai 68.

Lip, des héros ordinaires

Laurent Galandon, Damien Vidal
Dargaud, 2014

Besançon, 1973

Cet album mélange fiction et réalité. Solange, personnage fictif mais représentatif des ouvrières de Lip, s’inquiète de l’avenir de la fabrique des prestigieuses montres LIP, menacée de fermeture. En cachette de son mari qui ne souhaite pas que sa femme participe au mouvement des LIP, Solange assiste aux AG et distribue des tracts, puis participe activement aux 329 jours d’occupation de l’usine LIP, à la séquestration de dirigeants, à la prise de guerre des montres, à la production en auto-gestion… Derrière cette chronique des événements LIP se dessine la condition des femmes dans les années soixante-dix, ces ouvrières et épouses dociles qui ont lutté pour leur cause et contre une nouvelle forme de capitalisme non plus centré sur l’entreprise mais sur les marchés financiers. Ce récit donne forme aux solidarités, laisse place aux doutes, à la peur et à l’espoir, dresse un portrait poignant du personnel de LIP constitué majoritairement de femmes.

Jean-Luc Mélenchon a rédigé la préface dans laquelle il fait l’éloge de la BD :

« La bande dessinée est un art contemporain capable de saisir mieux qu’un autre, dans ce temps où règnent les images, le fil conducteur des silences, des respirations, des sentiments avant qu’ils ne se mettent en mots et en explications. »

À la Bpi, niveau 1, RG GALL L

Johnson m'a tuer. Journal de bord d'une usine en lutte

Louis Theillier
Futuropolis, 2014

Bruxelles, 2011

Un matin, Louis se rend sur son lieu de travail, l’usine Johnson Mattey, à Bruxelles et apprend que l’usine va fermer pour être délocalisée en Macédoine. C’est l’incompréhension totale, car l’activité est rentable. Louis, qui a une formation artistique, décide de rendre compte des événements en dessins, avec les feuilles A4 et les stylo-billes de l’entreprise. Reporter infiltré, il dessine les réactions des employés, depuis le choc de l’annonce jusqu’à la fin des négociations, rapporte leurs questionnements, leurs hésitations et leurs craintes… Toutes les trois semaines, un tirage artisanal de ses planches est réalisé et distribué en interne pour permettre à tous d’avoir le même niveau d’information, et aux médias, pour médiatiser et faire pression dans la négociation. La BD est également publiée sur un blog qu’il tient et sur son compte Facebook. Son travail rencontre un tel succès que Louis finit par passer plus de temps à dessiner qu’à suivre les gens, mais ce projet lui ouvre des portes et lui donne accès à de nouvelles sources d’information.

Son témoignage dessiné, argumenté et efficace, témoigne d’un malaise social qui dépasse les murs de Johnson Mattey. L’usage du stylo-bille et le dessin sans fioritures expriment bien l’urgence de la situation et la colère. Au final, des regrets : même si les ouvriers ont réussi à négocier, ils n’ont pas obtenu suffisamment par manque de stratégie, d’hésitations et de sens du collectif.

Florange, une lutte d'aujourd'hui

Tristan Thil, Zoé Thouron
Dargaud, 2014

Florange, 2012

Tristan Thil est lorrain et cinéaste. Il avait suivi au plus près la lutte pour sauver le site industriel de Gandrange. Cette fois, ce sont les derniers hauts-fourneaux de la région, à Florange, qui sont menacés. Tristan reprend sa caméra et retrouve les milieux des sidérurgistes et des syndicalistes. Il livre des portraits et des témoignages touchants qui révèlent l’ambiguïté des relations qu’entretiennent les ouvriers avec leur outil de travail, à la fois dépassé, meurtrier et symbole d’une identité. On suit l’histoire des derniers sites de l’industrie sidérurgique en Lorraine, des promesses de Nicolas Sarkozy à celles de François Hollande et son ministre Arnaud Montebourg. L’histoire croise celle du narrateur. Elle est découpée en chapitres qui portent les noms d’étapes d’un cancer, celui de sa maman. Ironie du sort, la région est la championne du cancer en raison de son industrie.

L’album est également pédagogique. Par exemple, il explique tout le processus et le vocabulaire de la fabrication d’acier. Il fourmille de données qui permettent un éclairage sur les suites de l’affaire Florange qui occupe encore les médias en raison du coût et des conditions du démantèlement en cours.
Les dessins de Zoé Thouron, dessinatrice lorraine, sont sobres et efficaces, proches du dessin de presse. On ressent l’influence du cinéaste dans le découpage et les cadrages soignés et très cinématographiques.
Tristan Thil a réalisé le film Florange, dernier carré et  Triche industielle sur ce même sujet.

La Revue dessinée enquêtes, reportages et documentaires en bande dessinée

La Revue dessinée

Franck Bourgeron
LRD, 2013

Paris 2019

Cette revue trimestrielle crée en septembre 2013 propose de découvrir l’actualité en bande dessinée. Les BD reportages, documentaires et enquêtes sont réalisées par des binômes de dessinateurs et de journalistes.
Les sujets traités sont divers : économie, écologie, politique, société mais aussi musique, cinéma… Cette revue se revendique critique et engagée mais non militante.

Dans le numéro 23, du printemps 2019, on y trouve deux exemples de traitement des luttes sociales modernes. Colère noire revient sur l’action des blacks blocs dans les manifestations de Gilets jaunes pour rappeler que le recours à la violence est une tactique politique depuis les années quatre-vingt. Un autre reportage célèbre l’entrée au Panthéon de Simone Veil et en profite pour rappeler qu’aujourd’hui encore, le droit à disposer de son corps pour les femmes est un combat d’actualité dans de nombreux pays.

À la Bpi, niveau 2, Espace presse, 0(44) REV12 

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