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Les ruines ou la figure du temps

De Hubert Robert au Louvre à Anselm Kiefer au Centre Pompidou en passant par le photographe Joseph Koudelka sur le site du Pont du Gard, les artistes nous rappellent combien l’esthétique des ruines constitue une facette importante de la sensibilité occidentale depuis la Renaissance. Aujourd’hui, nous assistons à un enrichissement du vocabulaire qui qualifie les ruines (décombres, ruines de guerre, démolitions, chantiers, friches) entraînant des changements importants quant à la représentation voire à la mise en scène des ruines par des artistes contemporains.

De Hubert Robert au Louvre à Anselm Kiefer

Hubert Robert  anticipe sur la destruction. Son tableau « La grande Galerie du Louvre en ruines» nous projette dans un futur sinon inévitable en tout cas probable et crie la vanité des civilisations, malgré tout le prestige et l’apparente solidité dont elles jouissent.

Monumenta Kiefer
Monumenta au Grand Palais par Robin Berjon from Paris, France [CC BY-SA 2.0 ], via Wikimedia Commons

Chacune des œuvres d’Anselm Kiefer capte la vulnérabilité du monde par des sédimentations de matières viles, sable, suie, plomb, boue, cheveux, cendre découvrant les splendeurs instables qui fleurissent après l’apocalypse

« L’art devrait permettre de regarder au-delà des choses et le visible n’être que le support de l’invisible, l’émanation du secret divin. Voilà pourquoi il faut continuer à peindre, après la barbarie, l’horreur et la catastrophe. Il n’y aura jamais de catastrophe finale tant qu’il y aura des peintres et des poètes à l’œuvre, travaillant pour que le monde ne se défasse pas complètement. Si le monde écoutait l’art, peut-être pourrait-il, lui aussi, survivre à ses ruines. »

« Comme un miroir,  les ruines renvoient l’image de ceux qui les regardent : entre le souvenir de ce qui fut et l’espoir de ce qui sera, l’homme y contemple l’image familière du temps, son double. »

M. Makarius

L’objet ruine croise l’histoire de l’art sous ses différentes formes. Figure du fragment, allégorie du temps, la ruine mêle savoir et imaginaire. Élevée au rang de genre, la ruine traverse l’histoire de la peinture, de l’architecture et de l’art des jardins depuis la Renaissance. Mais le questionnement temporel qu’elle inspire resurgit de façon exacerbée dans l’art contemporain car le débat sur les ruines s’est déplacé au 20e siècle du plan esthétique au plan politique. 

Faut-il penser comme Marc Augé :

« L’histoire à venir ne produira plus de ruines. Elle n’en a pas le temps. Sur les décombres nées des affrontements qu’elle ne manquera pas de susciter, des chantiers néanmoins s’ouvriront, et avec eux, qui sait, une chance de bâtir autre chose, de retrouver le sens du temps et au-delà, peut-être, la conscience de l’histoire. »

ruines de Palmyre
Vista panorámica de Palmira, photo by Yvonnefm  [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons 

Évocation des ruines à travers les siècles

Au Moyen-âge, on retrouve dans les manuscrits des représentations de ruines, le plus souvent motivées par des thèmes religieux comme l’apocalypse ou la chute de Babylone. Les bâtiments semblent intacts, pour signifier l’état de ruine, on les représente souvent à l’envers, le toit en bas, comme dans une chute. 

À la Renaissance, les ruines antiques grecques et romaines sont présentes dans de nombreux tableaux d’artistes. Le Saint Sébastien de Mantegna est martyrisé sur les ruines d’un édifice romain. Dans son Adoration des mages, Botticelli  peint des ruines près de la crèche.

Au 17eMonsu Desiderio donne à voir le temps de la catastrophe, le moment de la destruction d’architectures monumentales d’inspirations antique et biblique, on s’interroge sur ce qui s’est passé. En revanche chez Poussin comme Le Lorrain, le bâtiment antique est soigneusement reconstitué pour composer un univers harmonieux.

Au 18e, la ruine devient un thème pictural à part entière. Piranèse, avec ses gravures, magnifie l’Antiquité et son architecture. Hubert Robert peint des ruines anticipées comme “Vue imaginaire de galerie du Louvre en ruines”. Le goût pour la ruine à cette époque est tel qu’on va jusqu’à en construire pour agrémenter les jardins : les fabriques.

Au 19e, les peintres romantiques, TurnerFriedrichCole…, donnent à la ruine un caractère fantastique. Ils pressentent qu’il y a là un univers entre rêve et réalité. La ruine est alors utilisée sur un mode allégorique. A la même époque, avec la naissance de l’archéologie moderne et de la photographie, se développe un goût pour l’Orient et ses ruines.

Le 20e est marqué par le pressentiment du désastre. Le thème de la fragilité et de la désolation parcourt les œuvres des artistes comme dans le Maelstrom de Ludwig Medner, dans l’Homme dans les ruines de Karl Hofer ou dans  l’Europe après la pluie de Max Ernst…Chargées de souffrance, elles traduisent le traumatisme de la guerre.  Dans la seconde moitié du 20e, on commence à s’intéresser aux ruines dans leur contemporanéité. De nombreux artistes, photographes ou cinéastes réinvestissent de façons diverses l’imaginaire des ruines : Anselm Kiefer, Anne et Patrick PoirierCyprien GaillardDaniel EisenbergBill MorrissonVictor BurginJia Zhangke….
Mais la distance qui sépare le spectateur du spectacle de la destruction se réduit : prendre du plaisir à contempler la ruine devient sujet à controverse.
Le ruin porn, « mouvement photographique » qui esthétise la dégradation urbaine de villes comme Berlin ou Détroit est perçu par certains comme du voyeurisme. D’autres s’indignent que les trésors de Palmyre fassent l’objet d’autant d’attention de la part de la communauté internationale. Les œuvres d’art semblent susciter plus d’empathie que le sort des populations locales : « l’art vaut-il une vie ? » , Le Monde (23/01/2016).

Finalement inutile, encombrante la ruine du 21e pourrait avoir  du mal à trouver sa place dans notre société : balayée, recyclée donc privée de son image elle pourrait ne plus exister.

darul aman palace
Intérieur du Palais Darul amman by Magnustraveller (Own work) [CC BY 3.0]

Vagabondage autour de la notion de ruines  : 

Une histoire universelle des ruines 
Cycle de 4 vidéos/conférences au Louvre en 2014.
Alain Schnapp, professeur d’archéologie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne explore le rapport indissoluble que chaque civilisation entretient avec les ruines…

Architecture & littérature : la ruine, le reste 
Trois dialogues entre écrivains et architectes. (Jean-Yves Jouannais et Youssef Tohme,  Jean-Michel Delacomptée et Bernard Desmoulin,  Michaël Ferrier et Pierre-Antoine Gatier ) organisés par la Cité de l’architecture et du patrimoine, enregistrés les 1er, 6 et 13 mars 2013.
Depuis la Renaissance, un spectre hante l’architecture occidentale : la ruine… 

De la ruine à l’architecture utopique
Depuis les ruines d’Hubert Robert, jusqu’aux utopies architecturées du 21e siècle qui ne sont pas sans rappeler parfois les bâtiments d’Auguste Perret, l’exposition du MuMa (10 octobre 2015-28 fevrier 2016) mettait en avant des architectures imaginées et imaginaires.

« Nos ruines », Vacarme, juin 2012 
Cataclysmes de films hollywoodiens, images de catastrophes récentes, cités industrielles désertées : la ruine contemporaine est le miroir d’un présent qui contemple, non sans frissons, son propre espace déserté, rendu à la vie des choses… 

« Retour de ruines »,Vacarme, hiver 2015
Le 21e  s’invente sur les ruines du 20e, dans un goût pour la décrepitude qui confine parfois au ruin porn…

La destruction des œuvres d’art  
Vidéo du débat au Centre Pompidou, 19 octobre 2015
Effet de l’iconoclasme, du vandalisme et de l’ignorance, la destruction des œuvres d’art, question d’actualité brûlante mais aussi historiquement très ancienne, s’impose aujourd’hui à notre réflexion avec un regain funeste. Par ailleurs, nombre d’œuvres contemporaines sont partout attaquées et endommagées par leurs détracteurs qui joignent de plus en plus souvent le geste à l’opinion… 

Publié le 06/04/2016 - CC BY-SA 4.0

Sélection de références

Hubert Robert (1733-1808) : un peintre visionnaire

Guillaume Faroult
Somogy, Musée du Louvre, 2016

Ce catalogue rassemble des œuvres du peintre de paysage. Dessinateur des jardins du roi, membre du comité d’aménagement de la Grande galerie du Louvre, puis chargé des peintures au Conservatoire du Museum central des Arts après 1794, il marqua de son empreinte l’art du paysage et l’art des jardins français.

À la Bpi, niveau 3, 70″17″ ROBE 2

Anselm Kiefer

Centre Georges Pompidou
Ed. du Centre Pompidou, 2015

Exposition, Paris, Centre Pompidou du 16 décembre 2015 au 18 avril 2016
Le catalogue explore la complexité des créations de l’artiste qui joue avec les matières et les couleurs pour aborder différents thèmes liés à la philosophie, à la théologie et à l’histoire.

À la Bpi, niveau 3, 70″19″ KIEF 2

Ruines

Michel Makarius
Flammarion, 2004

Étude depuis la Renaissance de l’évolution de l’intérêt porté aux ruines, intérêt qui reflète la vision d’une époque sur le passage du temps. Analyse les significations symboliques, philosophiques et culturelles des représentations de ruines dans la peinture, la littérature, l’architecture, l’art des jardins, etc.

À la Bpi, niveau 3, 7.155 MAK

Le temps en ruines

Le Temps en ruines

Marc Augé
Galilée, 2003

Marc Augé interroge le temps, la mémoire et la ville, autant de témoignages politiques de nos choix de société. Il adresse un regard anthropologique et poétique sur les lieux qu’il visite ou se remémore. Terrains vagues, quartiers d’affaires ou lieux de consommation sont des représentations du monde que l’auteur présente moins comme une réflexion analytique que sous la forme d’un récit de voyage

À la Bpi, niveau 2, 39 AUGE 1

L'Usage des ruines : portraits obsidionaux

Jean Yves Jouannais
Verticales, 2012

À travers vingt portraits de personnages réels ou fictifs,  de la Mésopotamie aux lendemains du 11 septembre, des récits brefs se succèdent dans une temporalité comme dans une géographie éclatée, à l’image des paysages en ruines dans lesquels ils se situent.

À la Bpi, niveau 3, 840″20″ JOUA 4 US

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