Lever le voile sur viol conjugal
Les rapports sexuels non consentis au sein du couple touchent de nombreuses femmes. La littérature aborde ce sujet tabou, avec des mots qui cognent, comme ceux de Laurent Mauvignier, Prix Goncourt 2025 et invité d’Effractions 2026. Et enfin, depuis janvier 2026, la loi met fin au devoir conjugal pour rompre avec les non-dits et les silences qui cautionnent l’inacceptable.

« il commence un douloureux va-et-vient en elle qui serre les poings et les mâchoires à s’en briser les dents, les yeux grands ouverts dans la nuit, elle veut juste que s’arrête la perforation – ce mot, quel mot, quel serait le mot – pas de mot – et le poids trop lourd continuant sur elle – en elle – en finir avec l’amour si c’est ce qu’on appelle amour – le dégoût – […] »
Laurent Mauvignier, La Maison vide (2025)
Laurent Mauvignier, l’auteur de La Maison vide (Prix Goncourt 2025), invité du Festival Effractions 2026, le 21 février, décrit la nuit de noces de son personnage, Marie-Ernestine, mariée à Jules le 17 juin 1905, comme un viol conjugal, même s’il ne la présente pas sous ces termes. Les termes « douloureux », « serre les poings et les mâchoires », « briser les dents » traduisent les blessures du corps et la souffrance de la jeune épouse, qui s’abandonne à son mari – parce qu’il le faut – lors de leur nuit de noces. Ces descriptions du premier acte sexuel, « la perforation » subie par l’épouse, pour reprendre la formulation de Laurent Mauvignier, ne laissent aucun doute sur l’absence de consentement de la jeune mariée.
Ce passage de La Maison vide entre en résonance avec le texte voté à l’Assemblée nationale, le 28 janvier 2026, pour mettre fin au « devoir conjugal ».
« Le devoir conjugal, défini comme l’obligation d’avoir des relations sexuelles avec son conjoint, constitue une négation des droits et libertés qui fondent la dignité de chaque être humain. Elle est contraire, d’une part, au droit de disposer librement de son corps, et, d’autre part, à la liberté sexuelle, c’est-à-dire au droit de consentir sans aucune forme de contraintes à toute relation sexuelle. »
Paul Christophe et Marie-Charlotte Garin, rapporteur·euses de la proposition de loi n°2175 visant à mettre fin au devoir conjugal.
En effet, ce texte entérine dans le droit l’absence de tout devoir conjugal dans le mariage. Cette nouvelle disposition, inscrite dans le code civil, met fin à une ambiguïté juridique qui laissait la porte ouverte au viol conjugal. « En laissant subsister, dans notre droit, un tel devoir, nous avons collectivement cautionné un système de domination, un système de prédation du mari envers son épouse », déclare dans Le Monde Marie-Charlotte Garin, à l’origine du projet de loi.
La loi visant à mettre fin au devoir conjugal votée le 28 janvier 2026 remet ainsi sur le devant de la scène les violences sexuelles subies par les femmes, livrées à la prédation masculine au sein du domicile conjugal.
« D’après l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) réalisée en 2003, à peu près la moitié des rapports sexuels forcés ont lieu dans la sphère conjugale », rappelle Aline Leriche dans son article « Petite histoire du viol conjugal et de la honte », paru dans Le Sociographe n°27 (mars 2008), consacré aux sexualités inavouables.
De même, Chloé Leprince souligne dans le podcast « Devoir conjugal contre viol conjugal : histoire d’une reconnaissance laborieuse », publié en 2019 sur France Culture, que « longtemps, la loi a ignoré le viol entre époux, hantée par cette vieille conception du devoir conjugal. Cela fait moins de vingt ans qu’être en couple n’implique plus de se forcer aux yeux des tribunaux ».
Dans une société patriarcale hétéronormée, l’institution « sacrée » du mariage est fortement imprégnée des injonctions religieuses à enfanter. Cette conception a, par le prisme du devoir conjugal, « favorisé » l’émergence de non-dits et de tabous autour de ce type de violences conjugales et a conforté les hommes à se passer du consentement des épouses.
Cet article met les projecteurs sur les couples hétérosexuels, mais il ne faut pas oublier que le viol domestique touche évidemment tous les couples, bisexuels, homosexuels, lesbiens et autres. Les victimes peuvent être masculines. De même que les agresseurs ne sont pas uniquement des hommes.
Les notions de « viol conjugal » et de « culture du viol » sont récentes, puisqu’apparues dans les années 1970. Néanmoins, le non consentement au sein du couple est abordé par la littérature, dès le 19e siècle, de manière plus ou moins détournée pour éviter la censure.
Récits d’une nuit de noces non consentie
Honoré de Balzac et Georges Sand figurent parmi les premier·ères auteur·rices à dénoncer la violence subie lors de la nuit de noces, en employant le mot « viol ».
« Ne commencez jamais le mariage par un viol », prévient Honoré de Balzac dans Physiologie du mariage (1829).
« – Oui, le viol ! répétait Bénédict avec fureur […] Et là, sous les yeux de la société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante, qui a su résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers d’un maître exécré ! Et il faut que cela soit ainsi », écrit à son tour Georges Sand (Valentine, 1832).
Le terme « viol » est toutefois peu employé dans la littérature du 19e siècle pour qualifier l’acte sexuel imposé pour consommer le mariage.
Guy de Maupassant y fait allusion dans Une vie (1883) mais s’attache à décrire la douleur ressentie par son personnage féminin, Jeanne :
« Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait bouleversée sous cet attouchement brutal ; et elle avait surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s’enfermer quelque part, loin de cet homme. »
Guy de Maupassant, Une vie (1883)

Cette envie de fuir le lit conjugal, lors de la nuit de noces, est d’ailleurs tournée en dérision par les dessinateurs – des hommes – dans les illustrations des journaux satiriques de l’époque, comme le remarque Aïcha Limbada dans La Nuit de noces (2023), en citant le dessin de Chas Laborde, paru dans Le Rire du 29 juillet 1911. « Si, si, Gaston, je te jure, il y a une souris dans le lit ! », s’écrie une jeune femme dénudée, sortie du baldaquin, retenue par un bras masculin musclé qui semble ne pas avoir fini d’en découdre avec son objet de désir.
Les non-dits et les silences contribuent à créer l’effroi des jeunes filles ignorantes du déroulement de la nuit de noces et de ce qui les attend.
La loi votée en janvier 2026 visant à mettre fin au devoir conjugal vient enfin de reconnaître de facto le viol conjugal et met en lumière une forme de domination masculine institutionnalisée.
Les nuits de la domination masculine
Le mariage constitue en soi une institution normée qui instaure une inégalité entre les parties en présence, au détriment de l’épouse, comme le rappelle Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe, tome 2 (1949), pour qui la défloration est une soumission au « mâle [qui a les] moyens de s’assouvir sur un corps que sa force musculaire lui permet de réduire à merci » : « C’est lui […] qui a le rôle agressif, tandis qu’elle subit son étreinte. »
Cependant, la nuit de noces n’est pas le seul moment, dans la vie d’un couple, où l’homme prend possession de sa femme sans son assentiment. L’appropriation du corps féminin par le mari s’exerce au quotidien, par habitude, comme l’affirme l’historienne :
« La dimension genrée de l’acte sexuel, qui s’inscrit dans un ordre hétérosexuel androcentré constitutif de la société du 19e siècle et du début du 20e siècle, est en effet essentielle. Le caractère obligatoire et inégal de cet échange est entériné par les lois, les normes morales, l’éducation et les représentations, y compris scientifiques, des identités masculines et féminines. »
La littérature contemporaine prend le sujet à bras le corps, s’infiltre dans la chambre conjugale, et prononce enfin les mots si souvent tus par les écrivain·es du 19e siècle.
« Sensation qu’il me déchirait au couteau électrique avec une lame crantée, de l’entrée aux entrailles. […] Le couteau électrique avec sa lame crantée ne cessait ses va-et-vient, j’étais tellement serrée, je le sentais me déchirer, j’avais l’impression d’en mourir. »
Chloé Delaume, Ils appellent ça l’amour (2025)
Dans Ils appellent ça l’amour (2025), l’autrice Chloé Delaume consacre quelques pages de son roman au viol conjugal, exercé de manière régulière. Son personnage, Clotilde, confie à ses amies ce qu’elle a subi et, l’une d’entre elles lui répond « ce qui s’est passé, ce n’est pas flou du tout. Je suis désolée, et on l’est toutes : ça s’appelle un viol conjugal ».
Le viol vécu au quotidien reste néanmoins davantage passé sous silence, puisqu’il advient dans la banalité des jours qui suivent le mariage et la nuit de noces. L’histoire est jalonnée d’étreintes forcées, subies en silence dans la chambre maritale, dont il n’est pas aisé de retrouver des traces, comme le rappelle Michelle Perrot dans Histoire de chambres (2009) : « Les pratiques des couples, leurs gestes et leurs murmures, leurs désirs et leurs satiétés, leurs ardeurs et leurs lassitudes, nous échappent largement. » Les archives judiciaires, ecclésiastiques, entre autres, constituent alors des sources qui révèlent l’horreur vécue dans l’obscurité de la chambre conjugale. Aïcha Limbada a retrouvé, par exemple, le témoignage d’une certaine Marie de T., mariée en 1868, sur la manière dont elle vivait les rapports sexuels forcés :
« Mon confesseur m’a demandé si je remplissais mon devoir vis-à-vis de mon mari. Quand j’ai compris ce dont il s’agissait, j’ai répondu que non. Il m’a fait un devoir d’obéir, sinon il me refuserait l’absolution. Pour pouvoir remplir mes devoirs religieux, je me suis laissée [sic] faire, je n’ai pas opposé de résistance. Cependant je sanglotais et je cachais ma tête sous mon oreiller pour étouffer mes larmes. »
AAV, Congr. Concilio, Libri Decret., n°231, a. 1888, 1875/29, Marie de T. et Pierre Q. [mariage en 1868], repris dans La Nuit de noces (2023) d’Aïcha Limbada
Aujourd’hui, la jurisprudence nous offre des exemples similaires puisque la France a été condamnée, le 23 janvier 2025, par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), pour avoir donné tort à une épouse, lors d’une procédure de divorce, pour manquement à son devoir conjugal. Pour la CEDH, le fait de refuser d’avoir des relations sexuelles avec son mari ne constitue pas une « violation grave ou renouvelée des devoirs et obligations du mariage ». Sa position est, au contraire, de décider que « La réaffirmation du devoir conjugal et le fait d’avoir prononcé le divorce pour faute au motif que la requérante avait cessé toute relation intime avec son époux constituent des ingérences dans son droit au respect de la vie privée, dans sa liberté sexuelle et dans son droit de disposer de son corps ».
Les livres posent des mots sur ces crimes commis dans l’enceinte du foyer. Les associations, comme le Collectif féministe contre le viol ou la Fondation des femmes, dénoncent et agissent pour protéger les victimes. La loi enfin dispose pour que le viol conjugal soit condamné. Ce crime n’est plus couvert par la notion de « devoir conjugal ».
Publié le 16/02/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
La Nuit de noces. Une histoire de l'intimité conjugale
Aïcha Limbada
La Découverte, 2023
Fondée sur les archives apostoliques vaticanes et sur les sources littéraires, médicales, religieuses ou judiciaires produites entre 1800 et 1920, cette étude analyse l’imaginaire du 19e siècle autour de la nuit de noce, un moment considéré comme décisif pour la construction du couple, mais qui n’est pas sans soulever la problématique du viol conjugal. © Électre 2023
À la Bpi, 944-1 LIM
Viol conjugal. Comment prouver qu'on a été victime ? Approche juridique et psychologique du viol dans le couple
Bruno Ponsenard
Le Bord de l'eau, 2017
Ce guide pratique aborde l’aspect juridique du viol au sein du couple ainsi que la matérialisation et la recevabilité d’une plainte. Il analyse l’évolution des lois depuis le code Napoléon afin de faire le point sur la législation. Il présente également les preuves et les faisceaux d’éléments qui peuvent étayer une plainte notamment les expertises médicales, les auditions, les témoignages. © Électre 2017
À la Bpi, 365.7 PON
Une culture du viol à la française. Du « troussage de domestique » à la « liberté d'importuner »
Valérie Rey-Robert
Libertalia, 2020
L’auteure explique le concept de culture du viol qu’elle rapproche de la réalité des violences sexuelles. Elle met en cause la culture française qui fait de la séduction et de la galanterie deux composantes de l’identité nationale et propose des moyens de lutte contre ce phénomène. Édition complétée par une réflexion sur les événements de 2019 (révélations de victimes et mobilisations féministes). © Électre 2020
À la Bpi, 300.11 REY
Chrysalides. Femmes dans la vie privée (19e-20e siècles)
Anne-Marie Sohn
Publications de la Sorbonne, 1996
- Cet ouvrage se propose d’observer les femmes dans leur vie privée, jonglant avec les tâches qui leur sont dévolues, s’efforçant de concilier profession et contraintes familiales. Il ne s’agit pas ici de peindre des hétaïres ou des grandes bourgeoises, des intellectuelles ou des féministes. Non, ce sont les femmes ordinaires, principalement issues des milieux populaires, ce sont les oubliées, les sans-grade de l’histoire qui sont sur la scène. Femmes ordinaires donc mais qui ont su avec obstination, et par devers les élites, construire leur vie et aménager leur condition. L’émergence durant la IIIe République de l’individu féminin qui aspire au bonheur, à l’époux élu comme à la maternité choisie, voit les femmes récuser à leur manière les représentations normalisatrices qui vouent le deuxième sexe au domestique et le cantonnent dans une position subordonnée. C’est dans le cadre des relations intimes entre parents et enfants, entre maris et femmes surtout, que se redéfinissent les identités. La ménagère, la mère et l’épouse sont donc scrutées dans leurs pratiques et leurs aspirations, et celles-ci toujours mises en regard des comportements masculins. De la rencontre des futurs aux prolégomènes amoureux, des noces au train train quotidien, de la lutte pour le pouvoir conjugal à l’épanouissement de la sensualité, et jusqu’à la rupture qu’osent infidèles et divorcées, ce livre décrit les trajectoires féminines dans leur diversité et tente de reconstruire la pluralité des histoires individuelles. [Résumé de l’éditeur]
À la Bpi, 944-740 SOH
Histoire de chambres
Michelle Perrot
Seuil, 2009
De l’Antiquité à nos jours, Michelle Perrot esquisse une généalogie de la chambre, creuset de la culture occidentale, et explore quelques-unes de ses formes : la chambre du roi (Louis XIV à Versailles), la chambre d’hôtel, du garni ou du palace, la chambre conjugale, la chambre d’enfant, celle des domestiques, ou encore celle du malade et du mourant. Nid et nœud, la chambre est un tissu de secrets.
À la Bpi, 944-4 PER
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