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L’humour mode d’emploi chez Hervé Le Tellier

Président de l’Oulipo depuis 2019 et auteur de L’Anomalie, prix Goncourt 2020, Hervé Le Tellier s’inscrit dans une lignée d’écrivains facétieux. Faire disparaître une lettre, inventer un auteur… Les Oulipiens ne s’interdisent rien lorsqu’il s’agit de jouer avec la langue, surtout si cela convoque le rire.
Balises vous propose de partir à la découverte de personnages réels ou fictifs passés sous la plume drolatique de Hervé Le Tellier, en amont de la rencontre organisée par la Bpi en janvier 2021.

Hervé Le Tellier au séminaire Oulipo de La Paillette en mars 2020 via Wikimedia Commons

Le faux auteur portugais

En 2012, Hervé Le Tellier publie une traduction des Contes liquides, du poète portugais Jaime Montestrela. Le recueil rassemble quatre-vingt contes sur les mille écrits par l’auteur, « ce qui n’est déjà pas mal, compte tenu du fait que le traducteur ne parle pas portugais », indique la quatrième de couverture. Nous sommes déjà mis sur la voie.

Hervé Le Tellier aurait découvert par hasard, en explorant la bibliothèque d’un ami, cette somme de contes « oscillant entre gravité lyrique et pure scatologie » qui consistent en une succession d’aphorismes comico-philosophiques, à l’image de cet exemple :

« Dans le pays de Corps (situé dans les Alpes, le long du Drac, à la frontière des Départements de l’Isère et des Hautes-Alpes), on a vendu en 1970 soixante-cinq exemplaires de la revue Esprit. »

La préface, signée par Hervé Le Tellier lui-même, nous indique que Jaime Montestrela, né en 1925 à Lisbonne, exerce la profession de psychiatre avant de s’exiler au Brésil et à Paris. Il y fait la connaissance entre autres de Roland Topor, et écrit cette œuvre saluée par Marguerite Yourcenar en personne. 

Hervé Le Tellier nous apprend également que, lorsque Jaime Montestrela se rend à Paris en 1944, il est hébergé par un ami de son père, un certain « Jean-Baptiste B., enseignant de philosophie ».

Botulisme et béhachélisme

Ce Jean-Baptiste B. ne peut être que Jean-Baptiste Botul, philosophe fictif et auteur d’une œuvre pourtant bien réelle à l’origine de la théorie du « botulisme ». D’après son éditeur, Fayard, « La vie de Jean-Baptiste Botul, philosophe de tradition orale, est encore mal connue. Seules certitudes : il est né en 1896 et mort en 1947. À part cela, on ne sait pas grand-chose sinon que ce grand esprit, originaire des Hautes Corbières (il pâtit beaucoup de son accent méridional) connut de très près Joséphine Baker, Lou Andréa Salomé et Simone de Beauvoir. »

Jean-Baptiste Botul est en réalité une invention de l’écrivain Frédéric Pagès et de l’Association des amis de Jean-Baptiste Botul, dont est membre Hervé Le Tellier. Parmi ses œuvres aux titres évocateurs (Landru, précurseur du féminisme ou encore La Métaphysique du mou), sa première publication, La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant, a fait date. En 2010, Bernard-Henri Lévy, dans son livre De la guerre en philosophie, y fait référence tout à fait sérieusement, rendant ainsi hommage à son confrère fictif. Frédéric Pagès et Hervé Le Tellier saluent à leur tour le « béhachélisme » dans cette vidéo sur Mediapart :

Hervé Le Tellier a lui-même été lauréat en 2016 du prix Botul, récompensant un ouvrage dans lequel est imprimé le mot « Botul », pour son livre Moi et François Mitterrand

Dialogue avec François Mitterrand

Moi et François Mitterrand est une variation absurde et hilarante autour de deux genres narratifs : le roman épistolaire et la lettre type.

En 1983, Hervé, homme ordinaire en proie aux vicissitudes de la vie, écrit au Président sur une carte postale du bassin d’Arcachon. Le secrétariat de François Mitterrand lui répond par une lettre type reproduite dans le livre, mais Hervé Le Tellier en est convaincu : cette réponse lui est bien adressée par le Président. Ainsi naît une correspondance de trente ans avec François Mitterrand et ses successeurs à l’Élysée.

Au-delà du comique de répétition, Moi et François Mitterrand s’inscrit dans l’héritage de l’écriture surréaliste en offrant une réflexion sur le pouvoir du langage et la relation fantasmée avec des êtres qui nous échappent. C’est aussi une merveilleuse critique sociale sur le formatage de la communication contemporaine, dans la lignée des Lettres de non-motivation de Julien Prévieux.

Cent facettes de La Joconde plus une

Hervé Le Tellier n’est jamais idolâtre, même envers les auteurs dont il se réclame. Dans Joconde jusqu’à cent et plus si affinités, publié en 2012, il fait un clin d’œil à Raymond Queneau et un pied de nez à Léonard de Vinci.

À travers cet exercice de style, en référence au livre éponyme de Raymond Queneau racontant quatre-vingt-dix-neuf fois la même histoire dans quatre-vingt-dix-neuf styles différents, Hervé Le Tellier dresse le portrait de la Joconde en adoptant quatre-vingt-dix-neuf points de vue différents, plus un : celui du professeur de français, du médecin, de l’amoureux éconduit, de Mona Lisa elle-même, du cruciverbiste, de Georges Perec (dans un texte sans « e » bien sûr)…

Le livre se termine par le point de vue de l’éditeur, avec une lettre de refus en ces termes :

« Nous avons bien reçu votre manuscrit On a violé La Joconde (titre provisoire) […] Malheureusement, le programme déjà très chargé de nos parutions ne nous permet pas d’envisager sa publication. »

Au-delà des canulars et autres facéties burlesques, l’humour est savamment distillé dans toute l’œuvre d’Hervé Le Tellier. Dans Toutes les familles heureuses, au titre résolument antinomique, ou dans son dernier roman L’Anomalie, où l’humour n’est pas le ressort principal, on ne cesse de rire « malgré tout ». Car à l’image du personnage d’écrivain Victor Miesel dans L’Anomalie, « un homme d’humour ne l’est-il pas toujours “malgré tout” ?  »

Publié le 09/11/2020 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin :

L'Anomalie

Hervé Le Tellier
Gallimard, 2020

En juin 2021, un avion atterrit à New York après de fortes turbulences. À son bord, un écrivain français, une avocate américaine, un architecte, un chanteur nigérien et toute une galerie de personnages unis par un secret qui va bientôt bouleverser la face du monde…

À la Bpi, niveau 3,  840″19″ LETE 4 AN

Joconde jusqu'à cent

Hervé Le Tellier
Castor Astral, 1998

À la manière des exercices de style de Raymond Queneau, Hervé Le Tellier dépeint la Joconde sous quatre-vingt-dix-neuf points de vue différents, plus un.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ LETE 4 JO

Contes liquides

Jaime Montestrela
Éditions de l'Attente, 2012

Ces courtes histoires, teintées d’humour noir et publiées à titre posthume, révèlent que le cerveau d’Einstein avait un léger goût de noisette et que, sur la planète S34, la vérité ne sort pas de la bouche des enfants mais de leur nez. Ce volume présente une sélection de contes tirés du volume original.

À la Bpi, niveau 3, 869 MONT 2

Esthétique de l'Oulipo

Hervé Le Tellier
Castor Astral, 2006

Un ouvrage consacré au mouvement littéraire Oulipo (ouvroir de littérature potentielle) et sa démarche de jouer avec la langue, avec la littérature. L’Oulipo repose sur une complicité culturelle qui peut enthousiasmer ou laisser perplexe le lecteur. Écrit par Hervé Le Tellier, membre de l’Oulipo depuis 1992 et président depuis 2019, l’objectif de cet ouvrage est de présenter avec simplicité les fondamentaux de ce mouvement littéraire.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ OULI 5 LE

Hervé Le Tellier, invité d'Affaires culturelles sur France Culture

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