Sélection

Appartient au dossier : La préhistoire et l’art

Littérature et préhistoire

Née au milieu du 19e siècle, l’étude de la préhistoire est une discipline encore jeune. Dès les années 1870 pourtant, la littérature s’y intéresse et tente de rendre compte de la vie des hommes préhistoriques, tout en interrogeant les traces qu’ils nous ont laissées.
Pour accompagner l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne » qui se tient au Centre Pompidou du 8 mai au 16 septembre 2019, Balises vous propose de découvrir la diversité de ces expérimentations littéraires à travers une sélection de dix romans préhistoriques. 

Pour beaucoup d’auteurs, la préhistoire est un véritable défi lancé à l’imagination mais aussi à la langue : comment, en effet, donner la parole à des êtres dont on ne sait presque rien, et dont le langage est totalement inconnu ? Examinant la notion d’altérité et la frontière entre l’animal et l’humain, les romanciers de la préhistoire proposent ainsi des expériences formelles originales et entretiennent depuis un siècle et demi un dialogue étroit avec les avancées scientifiques, pour mieux rendre compte de cette réalité qui se dérobe sans cesse.

Publié le 20/05/2019 - CC BY-SA 4.0

Sélection de références

Solutré, ou les Chasseurs de rennes de la France centrale : histoire préhistorique

Solutré, ou les Chasseurs de rennes de la France centrale : histoire préhistorique

Adrien Arcelin
Hachette, 1872

Publié en 1872, Solutré, ou les Chasseurs de rennes de la France centrale est le tout premier roman d’inspiration préhistorique recensé, à peine plus d’une dizaine d’années après les premières grandes publications de Jacques Boucher de Perthes théorisant l’existence d’un “homme antédiluvien”. Ses deux héros, parmi lesquels un scientifique féru de fossiles, voyagent grâce à l’hypnose vers l’âge du Renne (entre 17 000 et 12 000 ans avant J.-C.) et rencontrent une tribu en plein bouleversement suite à la mort de son chef.

Largement imaginaire dans sa façon de présenter les relations sociales entre individus, Solutré est cependant avant tout un récit didactique destiné à vulgariser les nouvelles théories — tout en assurant leur compatibilité avec une lecture renouvelée de la Bible — qui nous renseigne aujourd’hui sur l’état de la science à l’aube de la Troisième République.

Consultable sur Gallica

Avant Adam

Avant Adam

Jack London
Libretto, 2013

Quelle langue prêter aux hommes préhistoriques ? La question, centrale dans les récits préhistoriques, n’est pas vraiment tranchée par Jack London. Soucieux d’écrire un roman à la première personne dans un style compréhensible du lecteur, London choisit un dispositif de récit enchâssé complexe : la narration est prise en charge par un jeune homme du début du 20e siècle, qui revit en rêve les aventures d’un lointain ancêtre par-delà les millénaires. Longuement justifié par un discours biscornu mêlant psychologie et biologie, le procédé manque de fluidité et pénalise lourdement le récit d’aventure, assez simple, développé autour de Grande-Dent et de son ami Oreille-Pendante, chassés de leur caverne par le cruel Œil-Rouge.

Une expérimentation hésitante mais fondatrice publiée en feuilleton à partir de 1906, quelques années avant La Guerre du feu (1911), dans laquelle transparaissent les préoccupations de Jack London sur les inégalités qui traversent les sociétés humaines.

À la Bpi, niveau 3, 821 LOND 2

La Guerre du feu

J.-H. Rosny Aîné
Robert Laffont, 2002

C’est la consternation dans la tribu des Oulhamrs : à la suite d’un violent affrontement avec une tribu ennemie, leur feu s’est éteint. Incapables de le rallumer, ils doivent désigner des héros qui iront en voler à un autre clan. Ainsi commence l’épopée de Naoh, Nam et Gaw à travers un monde hostile et sauvage.

Bien documenté en son temps (1911), La Guerre du feu met en scène des relations entre tribus et entre individus des plus violentes, qui ont largement été nuancées par les archéologues du 20e siècle. Mais la singularité de ce récit fondateur réside surtout dans sa façon de montrer des humains qui n’ont pas encore pris l’ascendant sur leur environnement. Ne maîtrisant pas l’art de faire jaillir des étincelles de deux silex entrechoqués, les Oulhamrs restent tributaires d’une nature imprévisible, au cœur de laquelle l’espèce humaine est particulièrement vulnérable. Ainsi, à de nombreuses reprises, les mégalocéros, tigres, mammouths et autres aurochs volent la vedette aux héros de J.H. Rosny Aîné, relégués au simple rang de spectateurs de combats épiques et brutaux entre espèces animales. Ces moments, les plus puissants du roman, donnent un relief particulier à La Guerre du feu à l’heure où l’emprise de l’homme sur la nature est devenu un enjeu des plus préoccupants.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ ROSN.J 2

Les animaux dénaturés

Les Animaux dénaturés

Vercors
Le Livre de poche, 2007

Lors d’une expédition en Nouvelle-Guinée à la recherche du « chaînon manquant », une équipe de chercheurs découvre non pas des fossiles mais une tribu d’hominidés. Quadrupèdes mais capables d’utiliser des outils, ces individus d’une espèce inconnue vont faire naître une controverse mondiale : sont-ils des singes ou des hommes ? Le journaliste Douglas Templeton, pour pousser les autorités britanniques à trancher la question, en viendra aux pires extrémités…

Publié en 1952 et profondément marqué, comme les autres grandes œuvres de Vercors, par le spectre de la Seconde Guerre mondiale, Les Animaux dénaturés évoque d’abord de manière détournée la violence déshumanisante des théories raciales du 19e siècle et du début du 20e. Mais l’investigation philosophique de Vercors s’appuie largement sur les découvertes scientifiques concernant les différentes espèces d’hominidés. D’une grande richesse argumentative, le conte philosophique qu’est Les Animaux dénaturés tente ainsi de mettre le doigt sur l’acte de naissance, nécessairement indécidable, de l’humanité, pour mieux comprendre ce qui la fonde, aujourd’hui encore, en tant que communauté.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Pourquoi j’ai mangé mon père

Roy Lewis
Actes sud, 2000

Depuis qu’Édouard a rapporté le feu à sa famille, ses relations avec son frère Vania se sont tendues. Attaché à sa vie arboricole, celui-ci s’inquiète de ce progrès qui semble en appeler tant d’autres. Entre eux deux, le jeune narrateur Ernest tente de préconiser avec sagesse une voie du milieu et de déjouer les situations rocambolesques dans lesquelles s’engage sa drôle de famille.

Multipliant les niveaux de langue et les allusions littéraires, Roy Lewis, en 1960, forge pour ses héros un langage plein de verve qui les rend d’autant plus proches de nous. Chez Roy Lewis, aucun doute : les hommes préhistoriques sont des hommes, tout court ; ils sont comme nous aussi bien capables d’humour que de céder à de grands élans lyriques, et tout comme nous colériques, jaloux, amoureux et généreux. Récit de l’évolution humaine peuplé de personnages d’une lucidité exceptionnelle, Pourquoi j’ai mangé mon père fait ainsi explicitement le choix de l’anachronisme et du décalage, pour rendre la préhistoire plus palpable.

À la Bpi, niveau 1, RR LEW P

Les enfants de la terre : le Clan de l’Ours des cavernes

Les Enfants de la terre, 1. Le Clan de l’ours des cavernes

Jean M. Auel
Pocket, 2002

Avec ses six tomes publiés en trente ans et ses 45 millions d’exemplaires vendus, la saga Les Enfants de la terre de Jean M. Auel est sans doute la fiction préhistorique la plus connue dans le monde. Centrée sur la figure d’Ayla, une jeune Homo sapiens orpheline recueillie par une tribu d’hommes de Néandertal, cette série de romans décrit savamment l’environnement qu’était l’Europe il y a 20 000 ans, avec une attention particulière aux plantes et aux animaux.
Cependant, malgré sa solide documentation, Jean M. Auel sacrifie volontiers la vraisemblance pour donner des accents plus romanesques à son récit. Ainsi Ayla, personnage d’exception, est-elle à l’origine d’innombrables progrès du génie humain concernant le feu, la chasse, la domestication des animaux ou encore la confection de vêtements… Loin de La Guerre du feu et de ses héros désarmés, Auel montre une humanité en pleine course vers le progrès, celui-ci passant par une conquête parfois brutale de la nature.

C’est cependant un autre aspect du premier tome de la série qui fait naître une controverse scientifique : Ayla y devient mère d’un enfant conçu avec un homme de Néandertal. Si la communauté scientifique n’envisage pas, à l’époque, qu’une hybridation soit possible entre Sapiens et Néandertal, des études ont ensuite confirmé cette intuition de Jean Auel. Plus récemment, ce sont les lobbyistes créationnistes qui se sont élevés contre les aventures d’Ayla, allant jusqu’à les faire interdire au Texas, sous prétexte notamment de ses nombreuses scènes de sexe explicite.

À la Bpi, niveau 1, RR AUE E1

Préhistoire

Éric Chevillard
Minuit, 1994

Dans la grotte de Pales, des peintures pariétales vieilles de milliers d’années et représentant mammouths, bisons et autres chevaux s’offrent au regard des visiteurs. Le narrateur de Préhistoire d’Éric Chevillard est justement le guide de ce lieu chargé d’histoire, fraîchement nommé après la disparition du précédent gardien. Mais soudain pétrifié face aux peintures dont il est désormais responsable, il tarde à ouvrir l’entrée de la grotte aux visiteurs…

Au travers du monologue intérieur, délirant mais ordonné, de son narrateur, Éric Chevillard se livre à une méditation sur l’activité humaine et les traces qu’elle laisse sur le monde. Vertigineuse vanité, Préhistoire met en regard le majestueux art préhistorique et les papiers gras abandonnés par les visiteurs mais aussi notre art occidental et ses peintures à l’huile “démodées avant d’être sèches”. À sa manière à la fois inquiète et goguenarde, Éric Chevillard interroge ainsi le rôle et la puissance des créateurs, qu’il renvoie à une humilité salutaire.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ CHEV.E 4 PR

Lucy : la femme verticale

Andrée Chedid
Flammarion, 1998

Au commencement, il est une voix — celle de Lucy, notre ancêtre australopithèque vieille de trois millions d’années, dont le fossile a été découvert en Éthiopie en 1974. Surgie du fond des âges, elle s’exprime à travers nous, tiraillée par ses espoirs et ses doutes, et l’envie, irrépressible et douloureuse, de devenir le premier être vertical. Face à Lucy, la pionnière, une autre voix s’élève — celle de la violence originelle, qui tend à sauver l’humanité en perpétrant son propre meurtre.

De ces temps immémoriaux, pourtant, Lucy survit, miraculeusement, et se faufile jusqu’à nous, empruntant notre voix intérieure pour nous inviter à continuer le chemin. En incarnant ce mythe fondateur, Andrée Chedid compose un chant puissant et sensuel, où résonne magnifiquement l’Autre dans son humanité première.

À la Bpi, niveau 3, 846.1 CHED 4 LU

L'origine de l'homme

L'Origine de l'homme

Christine Montalbetti
POL, 2002

Comment entrer dans l’histoire ? Cette question, que ne se posaient guère nos ancêtres des cavernes, est cruciale pour le héros de L’Origine de l’homme, Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes. Douanier et écrivain peu reconnu, il se lance dans les années 1860 sur la piste de celui qui n’est alors qu’une chimère : l’homme dit « antédiluvien ». En quelques années, jusqu’à sa mort en 1868, il multipliera les théories et les découvertes, laissant ainsi une trace indélébile dans l’histoire des sciences.

Centré sur ce personnage aux intuitions aussi échevelées que perspicaces, L’Origine de l’homme superpose à son étonnant parcours de touche-à-tout des apparitions, incongrues et poétiques, d’hommes préhistoriques. Émanations du passé mais aussi de l’imagination et des aspirations de Jacques Boucher de Perthes, ces personnages fantomatiques tendent un pont entre les âges. Surgissant dans une époque qui ne conçoit pas encore leur existence, ces êtres indécis permettent ainsi à Christine Montalbetti de questionner le regard que nous portons sur le passé de notre espèce, et de remettre en perspective la révolution que fut la découverte du temps long de la préhistoire.

À la Bpi, niveau 3, 840″20″ MONT 4 OR

Préhistoires

Jean Rouaud
Gallimard, 2007

La notion d’art préhistorique convoque immédiatement, dans l’esprit de chacun, les chefs-d’œuvre que sont les peintures de Lascaux, Chauvet ou Altamira. Les animaux peints et les mains négatives y composent de vastes et foisonnants ensembles. Mais si ces grottes sont l’aboutissement d’un art préhistorique, il convient de se demander ce qui les a précédées. Quels essais plus balbutiants nous sont désormais inaccessibles ? Et quelle est l’histoire du premier coup de pinceau ?

C’est cette histoire que tente d’imaginer Jean Rouaud : au gré d’une méditation très personnelle, il fait surgir du néant les d’artistes préhistoriques, forcément bien différents de leurs congénères trop occupés à des tâches concrètes. Éloge de l’oisiveté, de la rêverie et de l’émerveillement permanent, Préhistoires donne chair au premier peintre, au premier conteur et au premier sculpteur. Entre enquête historique et rêverie, Jean Rouaud compose à partir de ces figures imaginées un essai d’art poétique singulier et émouvant, comme un hommage à la capacité créatrice de l’humanité.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ ROUA.J 4 PR

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