0   Commentaires
Article

Un balcon en forêt : du mot au symbole

« Y a le Tour de France, mon yeutenant ! » Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq transforme le mot « lieutenant » pour le charger de significations narratives et poétiques. Gérard Berthomieu, spécialiste de stylistique à l'Université de Paris-Sorbonne, nous donne les clés pour comprendre les enjeux de ce détournement littéraire, et fait de l'art du langage élaboré par les romanciers le sujet d'une master classe en octobre 2019.
 
Dans une pénombre brumeuse de montagne, l’ombre d’un sapin se détache au premier plan. Sur la droite, une petite maison est en partie dissimulée par un talus. Au fond de l’image, la montagne est recouverte d’une forêt dense de sapins.
Photo by Maud CORREA on Unsplash [CC BY-SA 2.0]
Un balcon en forêt de Julien Gracq relate l’hiver 1940 de la « drôle de guerre » que le lieutenant Grange, mobilisé, passe dans les Ardennes. Cet officier lettré, qui perçoit le réel à travers les mythes et légendes dont son esprit est nourri, attend en vain jusqu’à la débâcle du printemps que s’ouvre, au-delà de l’horizon fermé par des forêts mystérieuses, le lieu d’un monde merveilleux qu’il appelle de ses rêves. La perspective de ce lieu incertain, le lieutenant Grange la tient donc tout l’hiver sous son regard, soit à l’œil nu, soit au bout de sa lunette « dont le gros œil rond semble s’ouvrir sur un autre monde ».

Or, au début du roman, quand passent les troupes en direction du front, un sergent lance à Grange : « Y a le Tour de France, mon yeutenant ». Rare invention, qui camoufle sous le ton ludique, et le trompe-l’œil de la graphie phonétique, l’image condensée du destin de Grange : yeu(x)+tenant est le signe d’un grade moins militaire que poétique de guetteur, ce guet dont l’œuvre, fait son thème central et dont l’épigraphe du roman tirée du Parsifal de Wagner marque d’entrée la portée : « Ho ! Hé ! Gardiens du bois […] / Veillez du moins à l’aurore. »

Ce que dévoile l’exemple, c’est le pouvoir de ce que Gracq lui-même appelait un mot d’ordre. Dans cette locution relue à la lettre, ordre hérite du sens que lui donnait Marcel Proust lorsqu’il définissait le style d’une œuvre comme « une sorte d’unité, où les choses, perdant leur premier aspect de choses, se rangent les unes à côté des autres dans une espèce d’ordre, sans un seul mot qui soit réfractaire à cette assimilation ». Le mot, intégré à l’œuvre, devient en effet mot d’ordre. Pas seulement ces mots dont la fréquence nous fait signe, mais aussi tel mot épisodique qui, « assimilé » à un ordre personnel de représentation, délaisse sa signification coutumière pour un symbolisme inédit.

Certes, Yeutenant ne cesse pas de désigner un gradé : sans ce premier degré réaliste, la fiction même serait altérée. Mais il recompose, au second degré, le « premier aspect » de la « chose » à quoi il réfère. Il devient, réinventé, la forme motivée et la figure signifiante d’un désir têtu, qui rêve que la patience du guet aura raison du conflit, de ses désastres, de ses grades, et que tous les possibles imaginés prendront corps sous nos yeux.

 
Gérard Berthomieu
 
Captcha: