Sélection

Appartient au dossier : Dans la bulle des auteurs et autrices de BD

Dans la bulle de Matthieu Chiara

Matthieu Chiara, illustrateur et auteur de bandes dessinées, publie des albums drôles et touchants, en noir et blanc. Il a reçu le troisième prix Jeunes talents de 2013 au festival de bande dessinée d’Angoulême et, avec son album L’Homme gêné, le prix révélation de l’édition 2024 du festival. Il dévoile à Balises ses références artistiques et littéraires, à l’occasion du Jeudi de la BD qui lui est consacré en février 2024 à la Bpi.

Matthieu Chiara s’est formé à l’illustration à la Haute école des arts du Rhin (HEAR), à Strasbourg. Il est l’auteur de plusieurs albums : Dessins variés, effets divers (Le Monte-en-l’air, 2015), Hors-jeu (L’Agrume, 2016), Pulp Mixtions. Petit illustré de la curiosité ordinaire (Anamosa, 2019) et L’Homme gêné (L’Agrume, 2023).

Il a illustré les textes de Nicolas Santolaria pour les ouvrages Le Syndrome de la chouquette ou la Tyrannie sucrée de la vie de bureau (Anamosa, 2018) et Théorème de la couche-culotte. De l’éducation comme science inexacte (Anamosa, 2021). Par ailleurs, Matthieu Chiara travaille régulièrement pour des revues dessinées, réalise des gravures, des peintures et des concerts dessinés.

Publié le 12/02/2024 - CC BY-SA 4.0

L’Élixir d’amour, de Donizetti, le charme du bel canto italien, par Jean-Michel Dhuez | radioclassique.fr, 27 décembre 2020

En dessinant L’Homme gêné, j’ai beaucoup regardé ou écouté l’opéra L’Élixir d’amour de Gaetano Donizetti. Il est aussi beau que drôle et touchant. Il y a un air,Una furtiva lagrima, qui est très beau, mais plutôt à part dans l’ensemble de cette œuvre.

L’histoire est étonnante. Némorino, sorte d’idiot du village, en est le héros. Il est amoureux d’Adina, riche propriétaire foncière, belle et instruite. C’est un amour qui semble a priori impossible. Mais… Un charlatan ambulant débarque un jour dans ce village, vendant toutes sortes de pseudos remèdes. Évidemment, Némorino croit de tout cœur au pouvoir de ces potions et demande au « docteur Dulcamara » s’il n’aurait pas en sa possession un éventuel élixir d’amour. Ce dernier fouille dans sa charrette et lui refourgue en guise de philtre… une bouteille de Bordeaux ! (Excellent !) Mais ce qui est encore meilleur, c’est que ça va fonctionner ! Notre héros atypique va s’enivrer jusqu’à oublier l’angoisse du rejet et, fort de sa confiance dans le remède qui est censé rendre Adina amoureuse de lui, il ne se fait plus de soucis. Cette inattendue confiance en lui, voire cette apparente indifférence de Némorino vis à vis d’Adina, commence à intriguer la belle jeune femme et, spoiler alert, ça va finir en Happy end !

J’adore tout ce qui se dégage de cette œuvre. Bien évidemment la musique, mais c’est aussi la dimension narrative de cet opéra qui combine à la fois de l’intensité, de la légèreté, de la joie. C’est une œuvre qui navigue entre les styles.

Playtime

Jacques Tati
Specta Films / Jolly Film, 1967

Au hasard d’une rétrospective Tati, lorsque je vivais encore à Strasbourg, je suis allé voir Playtime. Le film s’ouvre sur l’arrivée de touristes à Paris. S’ensuit une multitude de saynètes humoristiques avec les ressorts narratifs que l’on connaît à ce réalisateur : jeux de gesticulations, de bruits de conversations d’humains. On comprend ce qui est en jeu, mais, concrètement, la communication entre les personnages n’existe que dans la forme. On quitte des personnages pour en découvrir d’autres, jouant une scène dans un décor spécifique, puis on retrouve ceux qu’on avait laissés plus tôt.

Je travaillais sur ma première bande dessinée Hors-jeu à cette époque. Il s’agissait d’un livre gravitant autour de la thématique du football. J’avais plusieurs personnages, des principes de saynètes, mais je n’étais pas certain de la solidité du fil narratif qui devait relier le tout. Le film de Tati se termine comme il commence : la journée est terminée et les touristes repartent. Autrement dit, c’est le temps d’une journée qui nous emmène du début à la fin du film, qui donne la sensation de débuter quelque chose et de le terminer.

En sortant de la salle, je me suis dit : « ok, oui, pour moi ce sera la temporalité du temps de match qui donnera son développement à mon récit. » Ça peut paraître anecdotique, mais cette dimension temporelle du récit, du développement d’une histoire et la sensation de son achèvement est un enjeu important pour moi. Je n’aime pas avoir l’impression qu’une histoire n’est pas finie. Pourtant, il n’est pas toujours nécessaire de la finir du point de vue de l’intrigue, mais il me semble indispensable de donner au lecteur la sensation de quelque chose qui s’achève, qui est complet.

Ode maritime et autres poèmes

Fernando Pessoa
La Différence, 2016

C’est un texte que je n’aurais pas été capable de lire à l’époque à laquelle je l’ai découvert. Et à vrai dire, je ne l’ai pas lu, mais vu et entendu. C’était à Strasbourg. Une mise en scène extrêmement sobre de Claude Régy. On y voyait un personnage, seul (incarné par Jean-Quentin Châtelain), sur un ponton et, derrière lui, une très grande plaque de métal recourbée. Le personnage parle face à la mer. Il parle et son discours est comme un bateau qui part sur les flots. On est emportés nous aussi, comme secoués par une sorte d’étrange ivresse. J’ai eu la sensation d’assister à quelque chose d’irréel au moment où l’intensité du spectacle atteignait son paroxysme, combinant à la fois la puissance de jeu d’acteur, la poésie du texte et la précision des jeux d’éclairage et du son (dans le souvenir que je décris, il m’a semblé entendre un coup de tonnerre et le visage de l’acteur se transformer dans la lumière).

C’était comme être porté, puis secoué par des vagues, avec toute l’étrangeté inhérente aux phénomènes de la nature : tantôt belle et réconfortante, tantôt brutale et effrayante. C’était aussi le plaisir du dispositif scénique. Ce point de vue si particulier face à un personnage déambulant dans un espace restreint et que le regard peut englober dans son ensemble, réalisé ici avec un minimum de moyens.

À la Bpi, niveau 3, 869 PESS 2

Filmographie d'Éric Rohmer | IMBD

Dans les films de Rohmer, et notamment Le Rayon vert, Les Nuits de la pleine lune ou encore Conte d’hiver, on découvre des personnages attachants en proie à des difficultés sentimentales. Les rencontres organisées dans chaque scène sont l’occasion de confronter les paradigmes portés par chacun des personnages.

Les discours rohmériens, à la prosodie si particulière, sur laquelle on bute d’abord et que l’on intègre ensuite avec plaisir, s’épanouissent dans des décors choisis avec beaucoup de précision. Il en résulte des images mentales qui persistent dans l’imaginaire du spectateur. Il y a dans ces films tout un travail dans le détail de la forme du discours, de la gestuelle, du cadre dans lequel se déroulent les situations, qui viennent convoquer des souvenirs et des questionnements personnels.

Le Septième continent

Mikael Haneke
Wega Film, 1988

L’histoire, tirée d’un véritable fait divers, est lugubre. Une famille (composée de parents et de leur enfant) organise leur suicide. Évidemment, je ne peux pas parler ici de plaisir de visionnage en ce qui concerne l’histoire à proprement parler, même si la question du bouleversement psychologique m’intéresse par ailleurs. Mais il y a une idée en particulier qui m’a beaucoup marqué du point de vue de la réalisation. C’est ce travail de cadrage sur les gestes routiniers des personnages. Ce sont des gestes auxquels on ne prête plus attention tant ils sont répétés quotidiennement et intégrés par notre corps. Ordinairement, le réalisateur devrait nous faire voir les visages des personnages et leurs expressions, mais les cadrages que privilégie Haneke excluent au contraire la tête des personnages. On voit alors des mains qui bougent comme des machines et on sent l’absurdité du travail moderne. Ou alors, ce sont des gestes plus ordinaires qui sont mis en lumière. L’ouverture d’une porte prend alors la dynamique d’un mouvement réalisé par une machine. L’humanité disparaît dans ces gestes extrêmement précis, mais dont les personnages n’ont plus vraiment conscience. C’est comme un symptôme que l’on avait sous les yeux, la manifestation d’une déshumanisation prémonitoire qui annonce le drame à venir.

Moins d'un quart de seconde pour vivre

Jean-Christophe Menu et Lewis Trondheim
L'Association, 1991

Moins d’un quart de seconde pour vivre, de Jean-Christophe Menu et Lewis Trondheim, publié par L’association, est le premier livre oubapien (de Oubapo, pour Ouvroir de bande-dessinée potentielle). On y trouve toute la puissance du médium de la bande dessinée avec pourtant très peu de moyens. Jean-Christophe Menu dessine quelques cases qui sont ensuite reproduites de manière à former des strips de quatre fois la même case (sauf quelques exceptions). Lewis Trondheim joue ensuite avec cette matière en ajoutant des phylactères.

C’est tout un monde qui se déploie avec l’accumulation de ces petits gags mettant en scène des personnages inattendus : un humain qui se pose des questions métaphysiques, un « Rocher-question », un crapaud pris pour Dieu, un personnage que l’on ne voit jamais, mais qui parle depuis une cabane (on pense au mouton du Petit Prince). Un « Rocher-question », c’est quand même formidable ! Lewis Trondheim disposait d’une case montrant un personnage assis sur un rocher et il s’est dit qu’il pouvait le faire parler. Dès lors, le rocher devient un personnage. Un anti-personnage d’ailleurs, incapable de bouger, sans visage. Mais un protagoniste qui, de par sa nature, permet d’ouvrir l’approche métaphysique qui intéresse l’auteur sur la question du temps, de la transformation de la matière, de la mort. C’est drôle et profond. Une belle leçon de bande dessinée.

Gaston : au-delà de Lagaffe

Dans les premières bandes dessinées que j’ai lues et qui étaient des classiques comme Gaston Lagaffe, Spirou ou Boule & Bill, les personnages prenaient de l’épaisseur par l’accumulation des situations qu’ils vivaient mais qui étaient indépendantes les unes des autres. Ce principe d’accumulation de gags m’a toujours beaucoup séduit. Parce qu’il me semble que c’est un effet secondaire. L’auteur cherche avant-tout à faire des gags, de nouveaux gags, des gags différents. Mais ça génère une historicité des personnages. Comme dans la vie, où l’on vit toutes sortes de situations qui s’ajoutent les unes aux autres et, se faisant, nous racontent, nous donnent de l’épaisseur.

Pour aller plus loin

L'Homme gêné

Matthieu Chiara
Agrume, 2023

Vincent vit seul dans son appartement. Il tourne en rond et il se demande ce qu’il pourrait faire : lire, cuisiner, se promener, prendre un bain ? pour finir par rester collé devant sa vitre à observer un chat de passage sur le rebord de sa fenêtre. L’arrivée de Julia, une nouvelle voisine, lui procure un nouveau sujet de réflexion et d’inquiétude : comment faire en sorte qu’elle l’aime ? Mais quoi qu’il fasse, il est maladroit et empire les choses. Il finit par lui écrire une lettre, à laquelle elle répond par une invitation à passer un week-end à la campagne chez sa cousine Brigitte…

Matthieu Chiara dresse un portrait touchant d’un névrosé pathologique qui s’empêche de vivre. Ses dessins en noir et blanc de l’appartement ou du quotidien de Vincent, répétés de case en case, forment un décor rassurant pour le personnage. Mais hors de son univers, le trait s’estompe floutant les repères, le cadrage change et offre de jolies scènes de vie et des paysages enchanteurs. Les liens que Vincent tisse avec Julia et Brigitte lui ouvrent de nouvelles perspectives. Saura-t-il saisir sa chance ?

À la Bpi, niveau 1, RG CHI H

Le blog de Matthieu Chiara

Présentation de ses œuvres et de son actualité.

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