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Musique, air de jeu : play, replay & tricks*
Manières de faire des sons

Avec les sons d’un instrument, des musiciens “jouent”. De même joue-t-on une partition, un disque, une playlist…

Aujourd’hui, si le paradigme du jeu a été capturé par une certaine industrie (au point que “jeu” tende parfois à se confondre avec “jeu video”), il a aussi donné lieu à toutes sortes de détournements.

Photographie du groupe de musique Foci+Loci
Foci+Loci, game play (photogr. Marjorie Becker)

Des artistes alternatifs comme Foci+Lociou The Cheat Code (présents à la Bpi les samedis 18 et 25 avril) reconduisent les gestes Dada ou celui de Cage et Duchamp pluggant la partie d’échecs qu’ils disputent à une composition musicale aléatoire.

En écho aux manifestations du Nouveau Festival du Centre-Pompidou et, à la Bpi, de Press Start, placées sous le signe du jeu, courte sélection de documents sur ce thème en musiques.  

La finalité de l’œuvre

Longtemps, l’art occidental s’est confondu avec ses œuvres. Objets de contemplation, de collection et de représentation, ces œuvres étaient conçues pour survivre au monde dont elles provenaient et le transcender.

Les avant-gardes du vingtième siècle ont contesté cette finalité. On dit qu’elles ont remis l’art dans la vie, fait de l’art quelque chose “qui rend la vie plus intéressante que l’art” – selon le mot de Robert Filliou.

Du dadaïsme à Fluxus en passant par les nouveaux réalistes et l’art conceptuel, elles ont mis entre parenthèse la nécessité de l’achèvement et réhabilité les situations, les processus, l’aléa, les expérimentations, l’ennui, l’improvisation, le jeu, les jeux.

Si elles ont donné naissance à des œuvres innombrables, celles-ci n’ont plus le statut que leur conférait l’ordre ancien. Elles ne sont plus autonomes, elles sont vouées à être jouées et rejouées (et parfois déjouées) dans des systèmes symboliques qui ne sont plus fixes. 

“Manières de faire des mondes” (selon Nelson Goodman), c’est dans les domaines plastiques et littéraire, délivrés du poids de l’œuvre “se suffisant à elle-même”, que le changement a été le plus rapide et spectaculaire. L’immatérialité des formes musicales et l’adhérence aux enjeux esthétiques portés par l’idée d’œuvre a, semble-t-il, écarté dans un premier temps l’art sonore de ces remises – pourtant thématisées comme telles dans de nombreuses partitions (de Debussy, Jeux, à Stockhausen, Spiel). Mais celles-ci ont bien lieu, que cela soit sous l’impulsion de plasticiens comme Duchamp ou Klein, ou de musiciens souvent issus de traditions étrangères à l’idée d’oeuvre autonome : jazz et improvisation (Braxton, Zorn) ; musique expérimentale (John Cage, Yoko Ono) ; pop music (Brian Eno) ; art sonore (Christian Marclay) ; scratching, sampling, platinisme (Dj Spooky)

La musique se donne spontanément comme un jeu. Mais cette relation immédiate se complique lorsque, comme au vingtième siècle, les règles changent.

(*) : jeu, tours et détours

Reunion : John Cage & Marcel Duchamp
Reunion: John Cage, Marcel Duchamp and Teeny Duchamp. Toronto, 1968 (photogr. Lynn Rosenthal, court. John Cage Trust)

Publié le 16/04/2015 - CC BY-SA 4.0

Sélection de références

Christian Marclay Replay : exposition, Paris, Cité de la musique, 9 mars-24 juin 2007 ; Exposition. Paris, Musée de la musique.-. 2007

Christian Marclay Replay

Christian Marclay
Réunion des musées nationaux, 2007

Catalogue de l’exposition, Paris, Cité de la musique, 9 mars-24 juin 2007
L’activité du turntablist, artiste sonore et vidéo Christian Marclay est un jeu permanent avec les supports enregistrés (disques d’abord, films ensuite), les techniques et la mémoire

À la Bpi, 780.61 MARC.C

Le Boucher du prince Wen-houei : enquêtes sur les musiques électroniques

Bastien Gallet
Musica falsa, 2002

Parmi les nombreux ouvrages qui replacent les musiques électroniques actuelles dans une généalogie plus vaste, celui-ci insiste sur la dimension poétique fondatrice du découpage et de l’assemblage, de la musique comme “jeu de construction” – et de déconstruction.

À la Bpi, 780.66 GAL

Le Hasard comme méthode : figures de l'aléa dans l'art du XXè siècle

Sarah Troche
Presses universitaires de Rennes, 2014

Cet ouvrage explore les démarches d’artistes du XXe siècle qui pratiquent et pensent le hasard comme méthode de création.
À la croisée de l’activité artistique, de la philosophie et des sciences, Sarah Troche analyse des œuvres et des textes d’une dizaine d’artistes dont les figures principales sont André Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp, Pierre Boulez, John Cage et François Morellet.

Sonic process : une nouvelle géographie des sons

Christine Van Assche
Ed. du Centre Pompidou, 2002

Catalogue de l’exposition (Paris, Centre national d’art et de culture Georges Pompidou, 2002)

L’esthétique du sampling est présente dans les projets musicaux comme dans les créations visuelles, démontrant un désir de réécrire la vision du monde à partir d’une matière existante.

L’ordinateur portable a très nettement encouragé cette démarche esthétique et l’a ravivée par rapport aux productions des années 70. L’artiste en tant qu’individu ou groupe cherche à se frayer des voies de survie mentale, économique et sociale au sein de ce mouvement mondial. Il sera dès lors établi des liens théoriques avec certaines grandes figures des avant-gardes (M. Broothaers, J. Cage, J.L. Godard, N. J. Paik, A. Warhol) et une recherche de nouveaux critères de jugement parmi les processus contemporains de création musicale, mais aussi les habitudes des téléspectateurs et les attitudes des internautes.

À la Bpi, 780.66 SON

Sound unbound : sampling digital music and culture

Paul D. Miller aka DJ Spooky that subliminal kid
MIT Press, 2008

Dans Sound Unbound, Paul D. Miller (DJ Spooky that Subliminal Kid) questionne de nombreux artistes et créateurs sur leurs stratégies de composition, dans le contexte des digital media et de la société de l’information : de Brian Eno à Chuck D en passant par Bruce Sterling, Pierre Boulez, Steve Reich, Saul Williams ou Simon Reynolds…

Ce livre, déjà remarquable de par les perspectives qu’il ouvre, la qualité et la diversité de ses contributeurs, est accompagné d’un Cd dont Dj Spooky est le maître d’oeuvre, véritable long play remix de moments sonores emblématiques du vingtième siècle avant-gardiste, de Duchamp à Anthony Braxton en passant par Joyce et Burroughs.

À la Bpi, 780.61 SOU

ilôt "témoins" de la base Archipel

Archipel : ilôt "Aléas"

Des artistes sollicitent de multiples accidents et imprévus, apprennent à jouer avec les défauts et vices de forme, notamment en intégrant dans les instruments conventionnels des corps étrangers qui détournent la virtuosité.

Les musiciens d’un ensemble sont amenés à jouer d’instruments dont ils ne connaissent pas la technique, d’où l’émergence, dans la trame musicale, de couacs, approximations, hésitations, improbabilités, fictions fragmentées.
Des formules mathématiques vont se transformer en partitions, ce qui accentue la crise du libre-arbitre artistique mais aussi excite le fantasme que la musique a des significations cachées, en connexion avec les numérologies les plus audacieuses.

Des écritures dessinées figuratives ou de nouvelles abstractions à décoder, des symboles personnalisés à interpréter…

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