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Analyse
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Parcours non raisonné du Disque

Cette petite présentation n'a d'autre prétention que de s'attarder sur quelques interprétations des héros issus de l'Arioste. L'écoute d'extraits des airs évoqués dans le texte vous sont proposés sur le côté droit de l'écran. Il s'agit, bien évidemment, d'une sélection personnelle, subjective et ce point est assumé : le beau chant est par essence la technique au service de l'expressivité. Des sensibilités multiples, voire polymorphes, peuvent être invoquées et dans ce monde il n'existe pas de vérité.
Ainsi, selon l'expression consacrée, "
au son moelleux des archets de l'orchestre de contrebasses, [voici une sélection d'extraits d'opéras] à nos oreilles également aimables".
 

Orlando furioso

Pour les aficionados du baroque, qui dit Orlando évoque forcément, irrévocablement, indubitablement, irréfutablement, Marilyn Horne. La voix inimitable de cette mezzo, puissante au-delà de l’imaginable, aux aigus métalliques et éclatants, atteignant des profondeurs dantesques d’un ton sombre et ténébreux, cette voix possédant une tessiture et une agilité remarquables a été l’une des premières grandes incarnations des personnages de l’Arioste. Dès les années 70, ses interprétations d’Orlando dans l’opéra de Vivaldi et de Rinaldo dans celui de Haendel sont devenues des références incontournables, dans un style certes un peu daté, mais toujours aussi impressionnant, sans compter que la distribution dans l'Orlando furioso de Vivaldi laisse rêveur : à la direction, Claudio Scimone, et pour les interprètes, Victoria de Los Angeles (Angelica), Lucia Valentini Terrani (Alcina), rien de moins! La sélection choisie est l’air d’Orlando, Sorge l’irato nembo, l’extrait portant sur la partie finale de l’air :
 
Sorge l'irato nembo, e la fatal tempesta, col murmurar dell'onde, ed agita e confonde, e Cielo e Mar.
Ma fugge in un baleno, l'orrida nube infesta, e il placido sereno, in Cielo appar.

La nuée orageuse surgit, et la fatale tempête, avec le murmure des ondes, agite et confond, le ciel et la mer.
Mais en un éclair disparaît, le nuage funeste, et le ciel redevient, clair et serein.
Depuis Marilyn Horne, les interprétations se sont multipliées, notamment au disque, grâce à Naïve, label lancé dans l’édition complète des oeuvres de Vivaldi. On bénéficie de nos jours de superbes enregistrements des 3 Orlando de Vivaldi, avec des interprètes aussi admirables que Nicole Lemieux, Romina Basso, Philippe Jaroussky, Delphine Galou, Ann Hallenberg, Jennifer Larmore, Sonia Prina ou Veronica Cangemi, sous les directions de Jean-Christophe Spinosi pour l'Orlando furioso, Alessandro de Marchi pour l'Orlando finto pazzo et Federico Maria Sardelli pour l'Orlando furioso de 1714. On soulignera que Vivaldi avait choisi comme interprètes de ses héros non pas des castrats, comme Haendel le fera pour ses Orlando, Rinaldo, Ariodante, mais des basses ou une contralto : dans son Orlando furioso, le rôle titre est confié à la contralto Lucia Lancetti et dans l'Orlando finto pazzo (et aussi celui de 1714), à la basse Anton Francesco Carli. Ce dernier, chanteur et acteur accompli, doté d'une tessiture extrêmement étendue, se voyait confier une étrange incarnation, limitée à deux airs mais dont la présence dramatique dans l'oeuvre était soutenue par de nombreux récitatifs expressifs. Voici un de ces airs d'Orlando dans Orlando finto pazzo, "Non paventa giammai le cadute" :
Extrait d'Orlando finto pazzo de Vivaldi, air d'Orlando "Non paventa giammai le cadute"

Ariodante

Puisqu’il faut choisir, après la référence historique, vient le must : la perfection du chant et de l’expression, la quintessence du bel canto, l’incarnation vocale du sentiment le plus profond, l’indicible. On dira que j’exagère, porté que je suis aux formulations ampoulées : il n’en est rien et je vous laisse seuls juges, à l' écoute du da capo du Scherza infida interprété par Anne Sofie von Otter, sous la direction de Marc Minkowski. Le choix du tempo est si lent, si étiré, qu’il est à peine tenable, concourant par là à maintenir une tension dramatique proche de la rupture, et la reprise en da capo avec une posture vocale elle-même étirée en un fil infini, incarne une fragilité qui ne fait que renforcer la signifiance du texte. Il faut convenir que ces mots arrachés au cœur ne peuvent que tirer des larmes aux pierres :
Scherza infida in grembo al drudo, Io tradito a morte in braccio, Per tua colpa ora men vo.
Ma a spezzar l'indegno laccio, Ombra mesta, e spirto ignudo, Per tua pena io tornero

Joue toi de moi, infidèle, dans les bras de ton amant. Et moi, trahi, je m'en vais maintenant me jeter, par ta faute, dans les bras de la mort.
Mais pour ta peine je reviendrai, en ombre mélancolique, en simple esprit, briser ce lien infâme
Tous ces choix stylistiques font, à notre sens, de cette interprétation l’une des plus remarquables qui soit.


 
Au sujet de la réception de cette interprétation, voir la vidéo ci-dessus, extraite d'un documentaire de Mezzo avec Marc Minkowski, Anne Sofie von Otter et Georges Liébert. Le Scherza infida est tiré d’Ariodante de Haendel, l’un des 4 opéras que le compositeur créa à partir de l’Arioste, les autres étant Orlando, Rinaldo et Alcina. L’Ariodante pullule d’airs grandioses, majestueux ou sombres. Malgré toutes les critiques attachées aux interprétations de Marc Minkowski, celle-ci reste d'anthologie, notamment (ou surtout?) par la qualité des interprètes : von Otter dans le rôle titre, Lynne Dawson dans le rôle de Ginevra, Ewa Podles en Polinesso vicieux et délectable (dont l'air Dover, giustizia, amor, tout de cadences, sons poitrinés et sauts d’octaves, est le 3ème extrait de notre sélection), Veronica Cangemi en Dalinda, et enfin le sublime Richard Croft en Lurcanio, ténor absolument magistral à connaître absolument et qui a aussi fait merveille dans le Theodora du même Haendel, dans la production de Peter Sellars (lien vers Youtube : Richard Croft dans Theodora air "Descend kind pity") : air de Lurcanio "Tu vivi"

Air de Lurcanio, "Tu vivi"

Orlando

Bien sûr on ne saurait passer sous silence l'Orlando de Haendel, œuvre célèbre pour sa scène de folie d'anthologie, d'une nouveauté étourdissante car brisant tous les codes de la structure de l'opéra du 18e siècle, ici  interprété par Bejun Mehta, sous la direction de René Jacobs.
Scène de la folie, "Ah stigie larve", Orlando de Haendel par Bejun Mehta

Le rôle avait été créé par Senesino, castrat contralto, l'un des artistes fétiches de Haendel qui écrivit pour lui quantité de rôles, dont Orlando fut le dernier, et star accomplie de la scène. On peut souligner que l'emploi des castrats était loin d'être automatique pour le rôle d'Orlando, Vivaldi ayant préféré, quant à lui, une basse et une alto ainsi que nous l'avons vu. C'est que le personnage est difficilement codifié, il n'appartient pas entièrement au genre du héros : il est aussi marginal et fou, pas très reluisant pour une star. Mais Haendel avait composé des airs à la mesure du chanteur, célébre pour ses interprétations dramatiques et son timbre rond et riche. Senesino était en effet connu dans l'Europe entière pour son jeu d'acteur, passant pour une exception parmi les chanteurs, alliant ses incarnations à une voix aux aigus limités mais profonde et flexible. Le 4ème extrait de notre sélection présente l'arioso Gia l'ebbro mio ciglio, court air d'une délicatesse extrême, conçu typiquement pour mettre en valeur la voix de Senesino, l'écriture étant concentrée sur le médium de la voix, et interprété par Bejun Mehta, sous la direction de René Jacobs.
Gia l'ebbro mio ciglio, quel dolce liquore, invita a posar.
Tu, perfido Amore, volando o scherzando, non farmi destar

La suave liqueur incite mes yeux enivrés à se clore.
Toi, perfide amour, que tu voltiges ou badines, ne me réveille pas.

Alcina

Alcina est un autre opéra où la dimension dramatique atteint son apex par la douleur de son héroïne, Alcina, magicienne toute puissante, maîtresse des éléments, mais amoureuse trahie. Sa longue plainte déchirante dans l’air Ah! mio cor, alterne la détresse infinie et les imprécations mortelles. Joan Sutherland a interprété le rôle dans les années 60 et depuis il demeure l’apanage des grandes. Pour la France, le grand tournant semble être la production de Robert Carsen en 1999 qui fit entrer l'oeuvre au répertoire de l’Opéra de Paris : des décors élégants et épurés, une production prestigieuse en ont fait un événement attendu de la saison lyrique, une production qui s'est encore tenue à Paris en 2014. Il faut reconnaître que cette entrée avait été soignée : aux manettes William Christie et parmi les interprètes, Renée Fleming dans le rôle titre, Susan Graham en Ruggiero, Natalie Dessay en Morgana. On a reproché un certain nombre de choses à cette production : une Fleming non spécialiste du baroque, incapable de faire un trille (on n'a certainement pas entendu le même enregistrement effectué en direct, soulignons le, au Palais Garnier et où Fleming établit une performance et emet ses trilles sans problème), une Susan Graham limitées dans les fioritures, une Dessay qui en fait trop... Faut-il y voir, justement, le signe d'une réussite? A l'écoute, un extrait du Ah! Mio cor! chanté par Renée Fleming.
Ah ! mio cor ! Schernito sei ! Stelle, Die ! Nume d’amore ! Traditore ! T’amo tanto, Puoi lasciarmi sola in pianto, Oh Dei ! perché ?
Ma, che fa gemendo Alcina ? Son regina, è tempo ancora. Resti, o mora, peni sempre, O torni a me.

Ah ! mon cœur, on t’a raillé ! Ô ciel ! étoiles ! dieu de l’Amour ! Traître, je t’aime tant ! Et tu peux m’abandonner dans les larmes ! Ô dieux, pourquoi ?
Mais que fait Alcina gémissante ? Je suis reine, il est temps encore. Reste ou meurs, souffre toujours ou reviens à moi.

La sélection est courte et ne reflète que des œuvres reconnues comme majeures, sommet émergé dont l'iceberg existe bel et bien. La multitude des Roland s'égrène depuis des siècles et l'on a déjà évoqué certains successeurs contemporains, dont Petrassi ou Ronconi. Il faut aussi reconnaître que la "redécouverte" du baroque depuis les années 70 a permis de révéler le pendant lyrique du Roland littéraire. On devine, derrière cette transmission séculaire, que le nom de Roland porte une signification, un message labyrinthique aux limites du conscient : thèmes, valeurs, archétypes qui semblent se perpétuer depuis plus d’un millénaire.

On serait presque tenté (mais cela n’engage que nous) d’établir un parallèle entre l’Iliade d’Homère et la geste de Roland : texte “premier”, héritier d’une oralité perdue, qui accompagna une civilisation jusqu’à sa disparition, qui lui survit même, tout comme notre Roland, et qui continue à être une source d'inspiration créatice et comme tel, mue et se transorme à l'infini.

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