Interview

Appartient au dossier : Pasolini, de fable en réel

Pasolini dans la langue
Entretien avec Alessandro Comodin

Cinéma

Deux adolescents immergés dans une eau trouble
Alessandro Comodin, L’Été de Giacomo © Faber Film, Les Films nus, Les Films d’ici, Senso Films, 2011

Le réalisateur italien Alessandro Comodin a d’abord découvert Pasolini à travers son œuvre poétique. Il nous parle de cette influence et de sa démarche créative, alors que son film L’Été de Giacomo est diffusé par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi au printemps 2021, pendant le cycle « Pasolini, Pasoliniennes, Pasoliniens ! ».

Comment avez-vous découvert Pasolini ?

Je viens de la même région que Pasolini, une région périphérique à l’est de l’Italie, le Frioul, que personne ne connaît. J’ai toujours entendu parler de lui parce que c’était la seule personne connue de la région. La première découverte de sa pensée, c’était vers la fin du lycée, au moment d’aborder en classe le 20e siècle et la question de la langue italienne. La langue italienne n’existait que dans les livres et personne ne la parlait vraiment. Pasolini le disait lui-même : ce que la télévision a fait dans les années soixante, c’est l’unification linguistique de l’Italie. Il allait jusqu’à dire que même le fascisme n’avait pas réussi à le faire.

J’ai découvert sa poésie parce que j’ai voulu faire un film sur ce sujet pour le baccalauréat. J’étais allé rencontrer les personnes que Pasolini avait connues dans le village de sa mère, qu’il a quitté pour Rome en 1950. Puis, je me suis approché de son œuvre à travers la poésie en frioulan. C’est la langue de mes parents, que j’ai parlée aussi, une langue paysanne qui n’est pas pensée pour être écrite. Chacun parle son frioulan. Dans les poèmes de Pasolini, j’ai découvert qu’il écrivait dans « mon » frioulan. Or, je pensais que mon frioulan était bancal, j’avais honte de le parler. Les mots en frioulan se terminent généralement par « e », et mes mots terminaient par « a ». Quand j’ai découvert que, dans les poèmes de Pasolini, les mots se terminaient par « a », cela a donné une certaine légitimité à ma langue. Son cinéma, je l’ai découvert bien après, à l’université.

Comme Pasolini, vous remodelez dans vos films certains mythes fondateurs.

Cette proximité avec l’histoire et les mythes est ancrée dans l’identité italienne. Je crois que, dans ses films, Pasolini cherche le sacré chez les personnes qu’il filme. Un sacré ancestral, en dehors de l’histoire. Moi, non. De plus, il a une vision marxiste de la société et fait donc entrer ce qu’il filme à l’intérieur d’une pensée très structurante. Moi, pas du tout ! J’ai l’impression d’avoir une approche plus physique, moins intellectuelle : c’est comme si je voyais le lien aux mythes après coup. Par exemple, après avoir réalisé L’Été de Giacomo dans le Frioul en 2011, je me suis rendu compte que le personnage principal, Giacomo, paraissait sorti d’un poème de Pasolini. Il a cette aura de petit Narcisse, dont Pasolini parle souvent dans ses compositions.

Giacomo, torse nu dans l'eau
Alessandro Comodin, L’Été de Giacomo © Faber Film, Les Films nus, Les Films d’ici, Senso Films, 2011

Comment préparez-vous vos films ?

J’ai des sujets, en chair et en os… Et j’ai des envies théoriques, qui viennent parfois d’œuvres qui m’ont inspiré. Le film qui en découle est un dialogue entre l’écriture et la réalité. Je préfère filmer une personne et la laisser libre de s’exprimer à l’intérieur de la situation que je propose. Il ne s’agira pas forcément d’un dialogue fonctionnel pour l’histoire. C’est beau de se laisser surprendre par la manière dont une personne normale évolue dans le cadre contraignant et artificiel du tournage.

Pourquoi filmer si souvent la forêt ?

Je m’y sens bien. Dans une forêt, on ne voit rien autour : personne, pas de voiture… on a toujours l’impression d’être perdu ou de pouvoir se cacher. C’est une manière de jouer, d’inventer des histoires et de faire comme si c’était vrai. On est assez libre dans les arbres. Dans mon prochain film, Le Jardin d’Olga, je filme le jardin de ma grand-mère et la plaine qui l’entoure. Une fois de plus, je retourne dans mon village, dont je perçois les mystères, les abîmes… quand je filme, je fais un voyage dans le temps, je redeviens enfant.

Voyez-vous l’influence de Pasolini chez d’autres cinéastes italiens ?

Pasolini est partout, mais c’est aussi une figure dont on parle à tort et à travers. Chacun prend ce qu’il veut de lui : la sexualité, l’approche politique… Dans le regard de Lazaro, dans Heureux comme Lazaro de Alice Rohrwacher (2018), il y a quelque chose de Pasolini. Il y a aussi une forme de réflexion pasolinienne dans Martin Eden de Pietro Marcello (2019). Dans les recherches de Giovanni Cioni aussi. Giovanni Columbu, un réalisateur sarde, a quant à lui réalisé Su Re (2012), un film sur la passion de Jésus avec des acteurs non professionnels dans la Sardaigne profonde… Pasolini nous accompagne.

Publié le 04/04/2021 - CC BY-NC-SA 4.0

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