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Appartient au dossier : Cinéma du réel 2021

Pierre Creton, cinéaste de proximité

Le cinéaste Pierre Creton a réalisé une vingtaine de films entre fiction et documentaire. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, il filme ce qui lui est proche : la campagne normande, les métiers agricoles, les animaux, les hommes et les femmes de sa vie. Le tout traversé de références littéraires…

Pierre Creton est dans ses films un passager discret. Parfois narrateur, comme dans Le Voyage à Vézelay (2005), il se fond alors dans un groupe d’amis. Dans Secteur 545 (2005), il n’apparaît que par intermittence. Il reste à la périphérie de l’histoire : sans chercher à dissimuler sa présence de filmeur, il n’en fait pas le principal ressort narratif. Mais la compagnie du réalisateur n’est pas la seule constante qui se dégage de ses films.

L’esprit des lieux

Dans Cultiver, habiter, filmer, livre d’entretien avec Cyril Neyrat, Pierre Creton compare l’acte de filmer à celui de jardiner et confie qu’il aimerait vendre ses DVD sur le marché, comme on vend des fleurs. Une forte inscription dans le quotidien découle de la dimension rurale et biographique de ses films, qui se déroulent pour l’essentiel autour de chez lui, dans le pays de Caux en Seine-Maritime. Maisons, gestes répétés, objets banals et intimes composent la poésie ordinaire des lieux qu’il filme.

La maison est un lieu chargé de sens. La sienne, où a vécu son ami Jean Lambert et qu’il a rachetée après sa mort, ou celles de ses amis, sont les décors paisibles qu’habitent les êtres qu’il filme. Ces maisons sont peuplées d’objets – tasses de café, tourne-disque, table de jardin… – qui, par la manière dont ils sont regardés, semblent acquérir une vie propre.

Filmer l’esprit d’un lieu, c’est aussi filmer les gestes quotidiens des personnages, avec une fascination pour la répétition : pétrir le pain matin après matin, boire un café ou un verre face à la caméra, se raser ou couper les cheveux d’un ami. Le lieu, le geste et l’objet sont liés par la répétition, dans une grande économie de moyens.

Le silence des bêtes

Dans ce quotidien paysan, les animaux sont naturellement omniprésents. Vaches, hérissons, chiens et chats, insectes ou sangliers sont présents dans nombre de films et le chant des oiseaux en constitue souvent la bande-son. Ni personnages ni allégories, ils semblent nous poser la même question que Pierre Creton à ses personnages dans Secteur 545 : « Quelle est pour vous la différence fondamentale entre l’homme et l’animal ? »

Le réalisateur partage une réflexion philosophique sur le mystère de l’animal. La question se pose plus frontalement pour les animaux côtoyés au quotidien. C’est le cas des animaux d’élevage, pour Pierre Creton qui a exercé le métier de peseur laitier, ou des animaux domestiques. Chiens et chats évoluent librement dans le champ de la caméra, partageant leur vie avec les humains, entre tendresse et indifférence. 

Même les insectes deviennent surface de projection, comme dans cette scène de huit minutes de L’Heure du berger qui montre une araignée emprisonnant dans sa toile une mouche vivante, provoquant chez le spectateur un mélange de terreur et de fascination. Les animaux sauvages interrogent aussi nos fantasmes, comme le marcassin adopté par Madeleine dans Va, Toto ! (2017), qu’elle appelle son « dernier » et nourrit au biberon jusqu’à l’âge adulte.

Madeleine et son sanglier Toto
Pierre Creton, Va, Toto ! © Andolfi, 2017

Corps pudiques

Le mystère et la matérialité de l’humain traversent également les films du réalisateur. Dans Secteur 545, une artiste sculpte le buste d’un modèle. Il se tient torse nu devant elle pendant qu’une forme humaine émerge d’un amas de glaise. Le résultat garde la trace des mains de l’artiste. Les mains au travail, comme les cheveux qu’on coupe ou la barbe qu’on taille, reviennent souvent chez Pierre Creton.

Une nuit, durant Le Voyage à Vézelay, Pierre se lève nu d’un lit qu’il partage avec deux amis pour aller dormir dehors. La surface de la peau est dévoilée. Dans Le Bel Été (2019), Flora lit en habits légers, étendue sur ses draps, et s’ébroue dans les vagues avec Amed. Le même film montre un trio amoureux endormi dans un lit. L’intimité et la sexualité traversent toute l’œuvre du réalisateur, parfois frontalement comme dans Un dieu à la peau douce (2019). L’érotisation des corps est récurrente, particulièrement ceux des hommes, sobrement saisis par le son et l’image.

Simultanément, les films de Pierre Creton font preuve d’une grande pudeur. La dimension chorale des œuvres évite toute concentration sur un personnage seul. Entre surcadrages et plans larges, la caméra laisse aux protagonistes l’espace d’évoluer et de se retirer. La focalisation sonore est souvent lointaine, au point parfois de mal discerner les voix.

Hommes au champs
Pierre Creton, Le Bel Été © Andolfi, 2019

Échappées romanesques

Les voix qui lisent sont, elles, distinctes. Or, lecture et récitation sont omniprésentes. La comédienne Françoise Lebrun lit Proust dans Maniquerville (2009) et raconte la vie du narrateur dans Le Voyage à Vézelay. Les voix intérieures des personnages, fils narratifs récurrents, ont une dimension littéraire qui tranche avec l’oralité des autres situations. D’ailleurs, elles sont souvent interprétées par des acteurs professionnels : Mathieu Amalric, Jean-François Stévenin, Grégory Gadebois, Rufus…

Des personnages de fiction interviennent même parfois au milieu du documentaire : Mathieu Amalric en garagiste dans Le Bel Été, Françoise Lebrun en serveuse dans Le Voyage à Vézelay, Xavier Beauvois dans Va, Toto… Certains réalisateurs font des apparitions amicales, comme Nicolas Klotz et Ariane Doublet. Par ailleurs, Pierre Creton renomme certains personnages. Dans Va, Toto, Ghislaine devient Madeleine. Dans Le Bel Été, la chienne Ordet est renommée Orphée.

D’innombrables références littéraires et philosophiques traversent les films de Pierre Creton, de Cesare Pavese à Søren Kierkegaard en passant par Emil Cioran et Georges Bataille. Elles permettent de revendiquer les écarts poétiques qui se dégagent en permanence d’une œuvre bâtie sur le quotidien et la proximité.

Publié le 01/03/2021 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Cultiver, habiter, filmer. Conversations avec Cyril Neyrat

Cyril Neyrat
Independencia, 2010

Basé sur un entretien entre Pierre Creton et Cyril Neyrat, enregistré chez le cinéaste, dans sa maison de Vattetot-sur-mer, cette conversation s’attache à décrire, pour chaque film de Creton, l’articulation singulière de la vie et du cinéma, la manière dont les rencontres, les lectures, les lieux donnent à chaque film sa matière et sa forme.

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