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L’art oratoire, splendide et dérisoire

« Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs… » : ainsi s’ouvre le discours prononcé par Jacques Chirac devant l'assemblée plénière du Sommet de la Terre organisé par l’Organisation des Nations unies en 2002 à Johannesburg. C’est aussi ce qui en a été retenu lors du décès de l’ancien président en septembre 2019. Un beau discours… mais notre maison brûle toujours. Marianne Doury, professeure en Sciences du langage à l’université Paris-Descartes, analyse la construction du discours de Johannesburg pour en démontrer la force, sans préjuger de son effet réel sur les politiques climatiques mondiales.
La reprise en chœur de cette formule à l’automne 2019 tient au fait qu’elle fait converger nombre de traits favorisant une focalisation médiatique. Elle bénéficie d’une double actualité, par sa thématique puisque l’environnement est au cœur des préoccupations actuelles, et à cause du décès de son auteur – du moins, son porte-voix : c’est en fait Jean-Paul Deléage, historien des sciences de l’environnement, qui l’aurait soufflée à Jacques Chirac.
Affiche de campagne de Jacques Chirac, avec le slogan "Maintenant il nous faut un homme de parole"
Sylke Ibach - Flickr CC BY-NC 2.0

Une ouverture percutante

Le succès de la formule est également lié à sa force interne. D’une part, elle repose sur une analogie entre ce qui se passe à l’échelle de la planète et ce qui se passe à l’échelle du foyer, et produit ainsi un effet de « concernement » immédiat. 

L’ouverture est construite d’autre part sur une mise en contraste, articulée sobrement par la conjonction « et », entre un drame (« notre planète brûle ») et l’indifférence qu’il suscite (« nous regardons ailleurs »). Cette mise en contraste parcourt toute la première période du discours, structurée par une succession d’énoncés obéissant au modèle « /mention d’un dommage/ et  /mention de notre indifférence/ », contribuant à ancrer dans les esprits l’incohérence dénoncée par la formule d’ouverture :
 
« La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l'admettre. L'humanité […] souffre de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents. La terre et l'humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. »

Répéter pour saisir

L’ensemble de l’intervention de Jacques Chirac met en œuvre de façon exemplaire les ressorts de l’art oratoire, afin de donner une portée maximale à l’appel qu’il exprime. En premier lieu, il s’agit d’un discours prononcé à l’oral, à destination des autres chefs d'États présents, mais aussi à destination des médias. Il faut alors lutter contre l’inattention, la dispersion des uns et des autres dans l’effervescence du sommet ; et pour cela, il faut que le discours soit « lisible », court, percutant.

À l’oral, pas de ponctuation, pas de paragraphe, pas de titre ni d’intertitre qui permette de repérer, d’un seul coup d’œil, la structure du discours ; et pas de retour en arrière possible pour revenir sur un enchaînement qu’on aurait mal saisi. La cohérence du discours, autant que sa progression, doivent être claires, évidentes, saisissables à tout moment ; d’où la nécessité cruciale de la redondance du discours, qui permet de pallier l’inattention et l’oubli.

Dans le discours de Johannesburg, ce sont les parallélismes de construction et les anaphores qui jouent le rôle assumé par le découpage en paragraphes à l’écrit (l’anaphore consiste en la reprise, en début de phrase, d’un même syntagme). Ainsi, le détail de la situation à travers le monde s’appuie sur une période initiée par l’annonce « Sur tous les continents », et déclinée, continent par continent, par des phrases ouvertes par « L’Europe », « L’Amérique », « En Asie », « L’Afrique », chacun des continents se voyant appliquer un prédicat relatif aux difficultés environnementales qu’il connaît. L’incurie de la politique mondiale sur la question de l’environnement est au cœur d’une autre période du discours, structurée par l’anaphore « Dix ans après Rio ». L’énoncé des grandes lignes de conduite à adopter s’organise autour de grandes directions introduites par la formule « Xème chantier », qui assure la cohérence de ce moment discursif :
 
« Deuxième chantier : l'éradication de la pauvreté. À l'heure de la mondialisation, la persistance de la pauvreté de masse est un scandale et une aberration. […] Troisième chantier : la diversité. La diversité biologique et la diversité culturelle, toutes deux patrimoine commun de l'humanité, toutes deux sont menacées. […] »


Pour finir, les propositions d’actions sont énoncées en lien avec l’objectif qu’elles poursuivent, sous la forme récurrente « Pour + /objectif à atteindre/, nous avons besoin + /action à accomplir/ » : 
 
« Pour mieux gérer l'environnement, nous avons besoin d'une Organisation mondiale de l'environnement. Pour assurer la cohérence de l'action internationale, nous avons besoin […] d'un Conseil de sécurité économique et social. »

Un appel à réagir

Pour qu’un appel à la prise de conscience et à l’action soit audible, il doit affirmer la gravité de la menace à laquelle il s’agit de faire face. C’est le rôle joué par le lexique du désastre, massivement mobilisé dans le début du discours : la nature est « mutilée », « surexploitée », « accablée » par les « catastrophes », la « pollution », les « crises », le sida, la désertification, la famine… en bref, il s’agit d’une « tragédie planétaire ». 

Ce constat pourrait être paralysant s’il n’était intégré à une temporalité discursive suggérant que s’il y a urgence (« notre maison brûle », « des signaux d’alerte s’allument », le phénomène « s’étend »…), il est toutefois encore temps d’agir : « il est temps » est répété trois fois, « le moment est venu », deux fois. Par ailleurs, il faut que le destinataire accepte l’idée que c’est à lui d’agir ; et pour cela, il faut qu’il admette qu’il est au moins en partie responsable de la situation désastreuse qu’on vient de dépeindre. De ce point de vue, le choix des pronoms personnels est significatif : c’est « notre maison [qui] brûle », et « nous [qui] regardons ailleurs », « nous [qui] refusons de l’admettre », « nous [qui] sommes indifférents », alors que « nous en sommes tous responsables ». L’enjeu, enfin : pour accepter de passer à l’action, il faut que le jeu en vaille la chandelle. Et ici, c’est rien moins qu’un « crime de l’humanité contre la vie » qui est dénoncé. La formule, qui sonne comme un écho déformé de l’accusation de « crime contre l’humanité », en appelle au jugement des générations à venir : « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! ».

En bref, le discours prononcé par Jacques Chirac au Sommet de Johannesburg en 2002 incarne à la fois la grandeur et le caractère dérisoire de l’art oratoire. Grandeur, parce qu’un beau discours peut marquer durablement les esprits, comme en témoignent les multiples références à ce discours à la mort de Jacques Chirac, dont il a contribué à construire une image positive au regard des préoccupations actuelles pour l’environnement, malgré les réserves émises sur la pérennité et l’efficacité de son propre engagement. Caractère dérisoire aussi, parce qu’il est permis de se demander si ce déploiement magistral d’une éloquence d’interpellation a une réelle prise sur le cours des choses.

Marianne Doury

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