Questions/Réponses

Appartient au dossier : Nikolaus Geyrhalter, l’humain dans le viseur

Comment sont documentées les réactions des populations locales au Paris-Dakar ?

Un utilisateur d’Eurêkoi, service de réponses et recommandations à distance assuré par des bibliothécaires, s’interroge sur la manière dont est reçu le rallye Paris-Dakar par les populations locales. Leur parole est-elle recueillie ? Comment et par qui ?

Spectateurs assistant au passage d'un camion du rallye sur la plage
Rallye Paris-Dakar, 2004, par team|b, CC BY-SA 2.0, via Flickr

Le rallye Dakar, ou Paris-Dakar, est une épreuve de sport mécanique créée en 1978 et proche de l’aventure en conditions extrêmes. La première édition rallie Paris à Dakar par des pistes qui traversent les déserts. Chaque année, l’itinéraire varie. En 2009, la course quitte le continent africain pour l’Amérique du Sud jusqu’en 2019. Depuis 2020, elle se déroule en Arabie saoudite.

« Rituellement, deux camps s’opposent. Les aficionados célèbrent une aventure humaine exceptionnelle, les échanges culturels et les actions humanitaires auxquels elle donne lieu. Les détracteurs dénoncent le mépris des populations locales manifesté par la caravane, la multiplication des accidents mortels et les dommages causés à l’environnement. »

« Le coût du sport-business », par Luc Olinga, Jeune Afrique, 25 janvier 2006.

Le Dakar suscite au fil des années bien des débats. Mais si l’on entend beaucoup la voix de l’Occident, qu’en pensent les populations locales ? Leurs réactions au passage de la course ont-elles été documentées ? Et si tel est le cas, comment l’ont-elles été aux différentes époques de l’histoire du rallye ?

Les populations locales dans les médias

La documentation sur les réactions des habitant·es au Dakar est mince. Les médias occidentaux ne semblent pas s’y intéresser et la presse locale ne s’en fait pas davantage l’écho, notamment en Afrique ou au Pérou, où le Dakar est déclaré « d’intérêt national ».

La mise hors champ des populations locales

La présentation médiatique de la course est centrée sur la célébration du sport et des « aventurier·ères » sportif·ves occidentaux·ales, dans une logique de spectacle et de sensationnalisme. De courtes vidéos de reportages journalistiques sur le Dakar sont disponibles sur Dailymotion, mais aucune n’évoque à proprement parler les réactions des populations locales. Des vols par des « brigands » sont parfois mentionnés.

On retrouve sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) un certain nombre d’archives vidéo de la course. Dans celle réalisée pour l’émission sportive Stade 2, en 1994, intitulée « Bilan Paris-Dakar-Paris », les populations locales brillent par leur absence, même aux abords des pistes. C’est encore le cas dans « Les Belles Images du Dakar » en 2012 en Amérique du Sud. Les zones traversées sont considérées comme « terrains de jeu des pilotes ». Alors que des articles (voir ci-après) insistent sur des manifestations d’opposition à cette course, pas un mot sur la réaction des populations dans ce type de reportage. Il est même dit en fin de reportage que la course trouve en Amérique du Sud « un second souffle ».

Nous avons retrouvé trace de la réaction de spectateur·rices guinéen·nes dans un article de presse grand tirage, mais elle est utilisée pour minimiser la mort d’un enfant, renversé pendant la course :

« Quand les concurrents sont arrivés, la foule était telle qu’elle s’ouvrait au gabarit des véhicules, se souvient Alassane Camara, de la Fédération guinéenne des sports mécaniques. Un motard s’est mis debout sur son engin et a fait une démonstration. Le public délire de joie et tente de se forcer un passage jusqu’aux participants. […] Selon les premiers témoignages, il semblerait que la mère, qui était venue voir le défilé avec Boubacar et ses deux petites filles, a, comme le reste de l’assistance, traversé la route à plusieurs reprises pour pouvoir suivre des yeux les concurrents qui montaient cette côte en S. […] Il [le père de l’enfant décédé. NDLR] dit que si le Dakar repasse en 2007, il ira de nouveau le voir en famille. “Surtout, qu’il revienne !” répète-t-il avec un large sourire. Les anciens approuvent de la tête. »

« Enquête : Boubacar perdu dans l’euphorie du Dakar », par Marie-Laure Colson, Libération, n°7697, Grand angle, 6 février 2006.

Une communication média aux mains de la direction de la course ?

« “ASO et le rallye possèdent toutes sortes de médias. Ils ont à leur service 500 journalistes, représentant 300 médias.” Le groupe Amaury est en effet détenteur, entre autres, de L’Équipe et du Parisien. Peu de chance qu’une victime du rallye fasse la une d’un de ces grands quotidiens », dénonce Claire Aymes, porte-parole du Collectif Actions pour les victimes anonymes du Dakar (CAVAD) dans l’article « Le Dakar, rallye barbare » sur le Bondy Blog.

France Télévisions et Eurosport proposent des rendez-vous quotidiens pour couvrir l’événement. Le service public est lié à Amaury Sport Organisation (ASO) jusqu’en 2025 et Eurosport a renouvelé son accord en 2020. ASO est aussi propriétaire de l’épreuve cycliste du Tour de France, ce qui n’a pas empêché L’Équipe de révéler en premier le dopage de Lance Armstrong.

La réaction des populations locales au travers de témoignages

Des témoignages de réactions très positives de compétiteur·ices

Un documentaire vidéo de janvier 2016, « Il était une fois Thierry Sabine », réalisé à partir d’images d’archives par France.tv Sport, fait état de réactions très positives de la part de la population africaine. Dans ce documentaire, Cyril Neveu (pilote de moto, victorieux à plusieurs reprises) indique que « l’image du Paris-Dakar en Afrique était excellente […]. Les Africains adoraient cette course et bon nombre de personnes, les villageois, étaient là à nous attendre. » Les Africain·es qui figurent dans ce documentaire sont souriant·es, apparemment ravi·es de cette présence.

« Yann Arthus-Bertrand : “Le Paris-Dakar était une manne pour l’Afrique” » par Medhi Ba, Jeune Afrique, 26/12/2012. Le photographe Yann Arthus-Bertrand a suivi le Dakar pendant dix ans et parle de « contacts avec les villageois ». Il affirme : « À la grande époque, quand ils voyaient deux mille personnes débarquer, chacun s’y retrouvait économiquement. Aujourd’hui, ils en parlent avec nostalgie. »

Des témoignages remis en question a posteriori

« Malgré les recommandations de Thierry Sabine, peu de pilotes “levaient le pied” lors de la traversée des villages ou des zones peuplées, et je n’ai jamais entendu parlé d’un concurrent disqualifié pour avoir renversé un enfant ! […] Lorsque l’on tue un Africain, on ne s’arrête même pas !!! Le chrono tourne, et… on a peur de se faire lyncher par la population… ».

« Paris-Dakar : arrêtez le massacre colonial ! », lettre ouverte de Bertrand Dubanchet, ancien team manager sur le rallye Dakar, revenant sur son expérience de la course, ses dérives et les consignes des organisateurs.

« Oui répondront sans hésiter les organisateurs, sponsors, participants et fans de cet événement. Ils mettront en avant comme c’est déjà bien connu pour abuser de l’accueil et de l’hospitalité des Africains, le rôle humanitaire et culturel de l’événement. Pour la culture, ils mettront en exergue une foule souriante et heureuse, comme seuls les Africains savent le faire, lors du passage du rallye. L’échange culturel tant vanté se limitant parfois à une discussion en présence des caméras avec quelques villageois tout souriants et qui vanteront l’intérêt de l’événement pour leur tribu ou la famille. Peut-on également parler d’échange culturel lors du passage de la caravane du tour de France dans les villes ? »

« Le rallye Paris-Dakar : rôle positif de la colonisation ou domination néo-coloniale ? », article de blog de Thierry Téné Mangoua, président de A2D (Action Afrique Développement durable).

Une parole recueillie à de rares occasions

Dans la presse, tant française qu’africaine, la parole semble donnée a posteriori, essentiellement à la population à qui profitait directement le rallye :
– « Enquête : Comment Lac Rose revit sans le rallye Paris Dakar », Senegal7, 19/09/2017
– « Dakar 2009. Le Sénégal pleure son rallye », par la rédaction de la Dépêche du midi, 12/01/2009

En revanche, un documentaire, 7915 KM, de Nikolaus Geyrhalter, sorti en 2008, se penche sur le sujet. Ce cinéaste autrichien suit les traces du rallye Dakar 2007, et interroge les habitant·es des pays qu’il traverse. Il les fait parler de leur vie et de leur vision de cette course. Sans prendre parti, il montre deux mondes totalement opposés qui ne communiquent pas. Les pilotes et les équipes techniques n’ont pas de temps à accorder à la population et ne les écoutent pas. Iels passent. De la course, de ses bruits et de son énergie, il ne reste que quelques traces dans les mémoires et les paysages, loin des préoccupations des habitant·es.

Une documentation qui s’étoffe avec la montée en puissance de la contestation

Il semble que le rallye Dakar ait suscité plus de réactions négatives en Bolivie, ou du moins les contestations ont été mieux relayées par les médias locaux.

Émergence d’échos discordants avec la voix officielle

« Gage de stabilité et de maîtrise dans la gestion des affaires sécuritaires, le passage du Paris-Dakar était devenu un enjeu pour les dirigeants africains qui dispensent facilités et protection aux compétiteurs pour “offrir” le spectacle du passage de la caravane à leurs populations. La société civile ne montrait pas le même enthousiasme. La multiplication des accidents et le nombre croissant de victimes renversées par des engins roulant à tombeau ouvert a soulevé bien des protestations et des demandes d’indemnisation – qui ont rarement abouti. »

« Qui menaçait le Paris-Dakar ? », par Chérif Ouazani, Jeune Afrique, 16/01/2004.

« Déjà, lors de la version 2013, des membres des peuples Kolla et Omaguaca, qui protestaient pour ne pas avoir été consultés à propos du passage du Dakar sur leurs territoires, ont subi la répression du gouvernement provincial de Jujuy. La police a frappé sauvagement les populations locales quand elles tenaient une assemblée communautaire sur le trajet de la compétition. (…)
Mais, par rapport aux juteuses affaires qu’impliquent des événements sportifs comme le rallye Dakar, toutes les lois sont bafouées démontrant qu’elles ne sont en réalité que de la démagogie. »

« Rallye Dakar : un outrage au patrimoine archéologique et aux peuples indigènes », Révolution permanente, 08/01/2016.

Des médias sud-américains informent sur des oppositions populaires au rallye Dakar

On trouve, en menant une recherche avancée sur un moteur de recherche (par langue et par date), divers articles sur l’opposition au Dakar dans la presse locale ou sur des sites en ligne locaux, sachant que le rallye se voit également instrumentalisé par les acteur·rices de la société civile comme moyen de pression pour faire aboutir d’autres revendications.

« Le Dakar, alors qu’il traverse la Bolivie, se heurte à des barrages routiers », site d’eju-tv, la télévision bolivienne, 31/12/2013. Les indigènes Aymara bloquent le rallye pour faire entendre leur revendication du retour à La Paz de leur siège.

« Archéologues et indigènes dénoncent le rallye Dakar », site d’Erbol (Éducation radiophonique de Bolivie), 15/01/2014 (traduction de la page par Google). Iels s’élèvent contre « des dommages que les véhicules peuvent causer au patrimoine archéologique et à l’environnement des communautés indigènes. »

« Les artistes protestent contre le Dakar », site opinion-com-bo (site bolivien), 29/10/2016 (traduction de la page par Google). Les artistes et des responsables culturel·les réclament « plus de soutien dans les politiques culturelles et moins pour le rallye Dakar 2017. »

« Le gouvernement rejette et demande d’éviter les manifestations contre le Dakar dans la ville de La Paz », par la rédaction du journal en ligne bolivien indépendant paginasiete-bo, 04/01/2017 (traduction de la page par Google). Les habitant·es de la zone sud s’opposent à la mise à disposition d’eau aux concurrent·es pour laver leurs véhicules, dans un contexte de manque d’approvisionnement en eau à La Paz.

« Les archéologues et les indigènes critiquent vivement la possibilité que le Dakar revienne au Chili avec Piñera », par Marco Fajardo, site chilien elmostrador-cl, 26/12/2017 (traduction de la page par Google).

La parole des associations de soutien aux victimes

Le collectif Actions pour les victimes anonymes du Dakar (CAVAD) réunit des associations françaises et africaines. Il s’est constitué le 22 janvier 2006 à Marseille pour obtenir la suppression du Rallye Dakar et la juste réparation pour les victimes anonymes de la course. Sur son site Stop-rallyedakar, le collectif traite des manifestations en Amérique du Sud :

– « Morts, Dégâts archéologiques et Corruption : Le brillant bilan du rallye Dakar en Amérique du Sud », 5/01/2020.
– « Rallye Dakar 2018 : violents heurts entre manifestants et policiers à La Paz, en Bolivie », 11/01/2018.

Eurêkoi, Bibliothèque publique d’information

Publié le 12/12/2022 - CC BY-SA 4.0

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