Article

Portraits d’anonymes vulnérables à la une

Des visages inconnus circulent sur la scène médiatique ou dans des centres d’art et rompent l’anonymat d’hommes, de femmes ou d’enfants. Les photographies saisissent un événement, parfois un moment de vulnérabilité, pour témoigner d’une réalité humaine. À l’occasion de l’exposition « Vies minuscules », organisée par le Centre Pompidou jusqu’au 31 janvier 2027, Balises s’intéresse à ces existences anonymes, prises sur le vif et entrées dans l’histoire.

Photographie du cadavre d’une fillette.
Photographie du cadavre d’une fillette, publiée dans le journal de faits divers Détective n°377 du 16 janvier 1936.
Source : Criminocorpus.

« Peut-on diffuser mondialement le portrait d’une fillette en train de mourir ? », demande le collectionneur et juriste Christian Pirker. L’auteur de l’article « Par delà les apparences » pose cette question à propos des images d’Omayra Sanchez, Colombienne de 13 ans, prise par Franck Fournier à Armero lors de l’éruption volcanique du Nevado del Ruiz en 1985. Le visage de cette anonyme au regard saisissant, comme figé par la mort, est entré dans l’histoire. Sa large diffusion dans le monde a propulsé un nom inconnu, Omayra Sanchez, sur le devant de la scène, en déclenchant débats et controverses. De même, le petit corps inerte de l’enfant réfugié mort sur une plage turque, photographié en 2015 par Nilüfer Demir, marque les esprits et donne à voir le sort de nombreux·euses migrant·es. « J’ai été très choquée au départ, mais je me suis reprise très vite. Je me suis dit que je pouvais témoigner du drame que vivent ces gens. Il fallait que je prenne cette photo et je n’ai plus hésité », explique Nilüfer Demir, interviewée par Le Monde. Bien d’autres silhouettes sont ainsi sorties de l’ombre par le geste d’un·e photographe et ont marqué la conscience collective pour le sens qu’elles véhiculent. 

Le pouvoir des images

Le refus de montrer est intimement lié à la manière dont les images peuvent être perçues et ce qu’elles peuvent provoquer chez leurs observateur·rices. Les images ont un pouvoir, comme le souligne Daniel Girardin dans « Le droit à la photographie » (2008) :

« La question implicite de la photographie est celle du pouvoir, au sens large du terme. Pouvoir culturel, politique, idéologique ou financier. Créer une image qui interpelle, qui critique ou qui transgresse une norme est une prise de pouvoir. Un portrait l’est aussi, dans une certaine mesure, symboliquement. Ceux qui contrôlent les images en les diffusant – ou en les censurant – assurent un pouvoir. »

Daniel Girardin, « Le droit à la photographie », in Daniel Girardin et Christian Pirker (dir.), Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie (2008)

Le film de Julia Loktev, My Undesirable Friends (2024), témoigne des mesures de censure et de répression prises à l’encontre des journalistes et photoreporters dans un pays antidémocratique comme la Russie. Livrer des images à la connaissance du public répond à la nécessité de révéler le monde tel qu’il est. Les puissances politiques sont souvent gênées par les vérités divulguées. La publication des images de corps anonymes nus, entassés par terre les uns sur les autres, a fait le tour du monde et dévoilé le véritable visage d’un État qui s’érige en modèle de démocratie : les États-Unis. Il s’agit des photographies des prisonniers irakiens torturés par leurs bourreaux, des soldats américains affichant un sourire pendant leurs exactions, dans la prison d’Abou Ghraïb. « On mesure dans cette affaire le pouvoir de l’image, apte à scandaliser de manière instantanée, alors que les récits qui circulaient depuis longtemps sur les tortures américaines ne parvenaient pas à interpeller l’opinion publique », affirment Daniel Girardin et Christian Pirker à propos de ces clichés dans Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie. Les historiens de l’art nuancent cependant en précisant que ces photographies prises par des amateur·rices font partie du dispositif tortionnaire et que, en les publiant, les journalistes ont, malgré eux·elles, contribué à l’humiliation.

Sans aucun doute, les images sont violentes car elles racontent la violence de l’humanité. 

Le geste du photographe contrarié

D’autres silhouettes anonymes ont fait la une des journaux et déclenché des polémiques, comme celle de Kevin Carter, Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim au Soudan (1993). « L’image est l’une des plus fortes jamais réalisées en Afrique, elle dit tout de la misère, de l’oubli, de l’injustice, de l’atrocité d’une situation qui laisse la plus grande partie de l’Occident parfaitement indifférente », estiment Daniel Girardin et Christian Pirker. Les historiens de l’art précisent que ce cliché fait basculer la vie du photographe, qui reçoit le prix Pulitzer en 1994, mais devient aussi la cible de nombreuses critiques sur son attitude envers la petite fille. Kevin Carter finit par se suicider et laisse ce message : « Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance… d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés. »

Pour les codirecteurs de l’ouvrage Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie, « son histoire reste un exemple dramatique des problèmes qui se posent dans la pratique du photojournalisme, à savoir l’implication du photographe dans la situation dont il est le témoin, la possibilité qu’il a ou non d’agir, son engagement ou sa distance vis-à-vis de la scène qu’il photographie. […] la mort de Kevin Carter démontre le paradoxe des photojournalistes, engagés pour observer et transmettre, mais simultanément condamnés pour ce même rôle ».

La vulnérabilité des anonymes en question

« Le travail de terrain avec des populations “vulnérables” soulève des questions éthiques particulières », affirment Felix Gueguen, Alexis Sierra et Benjamin Lysaniuk dans (Ré)concilier préoccupations éthiques et rigueur scientifique par la photographie. De même, l’historien de la photographie Vincent Lavoie rappelle dans Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse (2010) que « les questions morales soulevées par l’enregistrement et la monstration publique du désarroi d’autrui animent le secteur du photojournalisme depuis les années trente bien qu’aucun code de déontologie dûment constitué n’encadre alors l’exercice du métier ».

La position du photographe face à son sujet est au cœur des préoccupations des photojournalistes, mais aussi des artistes qui s’interrogent de la même manière sur leurs pratiques. La photographe Susan Sontag, par exemple, pour qui « écrire sur la photographie, c’est écrire sur le monde », approfondit ses réflexions sur son métier dans son livre Sur la photographie (1973) :

« Prendre une photographie, c’est s’intéresser aux choses telles qu’elles sont, à la permanence du statu quo (au moins le temps nécessaire pour obtenir une “bonne” photo), c’est être complice de tout ce qui rend un sujet intéressant, digne d’être photographié, y compris, quand c’est là que réside l’intérêt, de la souffrance ou du malheur d’un autre. “Je pensais depuis toujours que la photographie n’était pas une activité convenable : c’était un des traits qui me la faisait aimer”, écrivait Diane Arbus, “et la première fois que je m’y suis livrée, je me suis sentie très perverse” »

Susan Sontag, Sur la photographie (1973)

Filmer ou photographier des anonymes vulnérables n’est pas un geste évident car il se confronte à une réalité difficile à saisir et à vivre. L’acte de témoigner en livrant, par le biais de clichés, une part de la réalité du monde est parfois vécu comme une expérience traumatisante, qui fabrique de la culpabilité, dans le cas de Diane Arbus, qui avoue s’être « sentie très perverse », ou celui de Kevin Carter, qui a mis fin à ses jours. De même, en cherchant à retracer le parcours professionnel du photoreporter Gilles Caron, dans Histoire d’un regard (2019), la cinéaste Mariana Otero livre elle aussi le récit d’une existence vouée à recueillir des images mais aussi à participer pleinement à ce qui se joue sous ses yeux : « Tes photos vont être utilisées à des fins politiques ou humanitaires. […] Tu prends conscience, comme jamais, que le photographe est un rouage ambigu dans le conflit. Il est à la fois témoin et acteur, accusateur et complice. Il fait définitivement partie de la scène », dit-elle face aux photographies de Gilles Caron, représentant des enfants victimes de la famine au Nigéria, pendant la guerre du Biafra en 1968.

Sans ces images, qui ont le pouvoir de révéler ce qui est caché ou invisible, la prise de conscience collective de la condition humaine sur certaines parties du globe n’aurait pas lieu.

Publié le 05/10/2026 - CC BY-SA 4.0

Pour aller plus loin

Sur la photographie

Susan Sontag,
Christian Bourgeois, 2021 [1973]

Les réflexions portent sur la nature des images depuis l’apparition du médium photographique et sur la façon dont l’omniprésence des images modèle et influence les comportements et les raisonnements. © Électre 2021

À la Bpi, 77.01 SON 

Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse

Vincent Lavoie
Hazan, 2010

Le photojournalisme renvoie à des images de nature diverse : clichés de guerre, portraits de stars, photographies d’amateurs, documents d’archives. Cet ouvrage examine d’abord le photojournalisme dans ses dimensions historiques, médiatiques, éthiques et esthétiques, puis il identifie les conjonctures susceptibles de fonder ou refonder ses conceptions, mythes et traditions.

À la Bpi, 77.43 LAV 

Controverses. Une histoire juridique et éthique de la photographie

Daniel Girardin, Christian Pirker (dir.)
Actes Sud, 2003

Présentation de cas exemplaires de photographies permettant de comprendre les grands cas de figure connus mettant en cause la liberté d’expression ou les droits liés à l’image dans les domaines artistiques, politiques, sociologiques ou scientifiques. Chaque image est accompagnée d’un texte éclairant son sujet, son statut, son contexte de publication…

À la Bpi,  77 GIR

 

Exposition « Vies minuscules » organisée par le Centre Pompidou au Panthéon

Empruntant son titre au livre de Pierre Michon (1984), qui rassemblait huit portraits d’inconnus à partir desquels il tissait sa propre biographie, l’exposition, conçue en puisant dans la collection du Centre Pompidou, interroge la manière dont l’art a su accueillir les vies reléguées aux marges de la grande histoire et témoigner de leur part infime, intime ou infâme.

Histoire d'un regard de Mariana Otero sur Les yeux doc

C’est l’histoire d’une cinéaste fascinée par un photographe. Gilles Caron, étoile filante du photojournalisme, disparaît à 30 ans dans des conditions tragiques. Mariana Otéro scrute à travers les innombrables images que Gilles Caron nous a léguées, la vie intime du photographe, l’Histoire et les histoires derrière les images.

Rédiger un commentaire

Les champs signalés avec une étoile (*) sont obligatoires

Réagissez sur le sujet