Interview

Quand l’art regarde ailleurs

Arts - Politique

Malala Andrialavidrazana, Figures 1861, Natural History of Mankind, 2016-2017, Photomontage, 122,5 x 132,7 cm, FNAC 2018-0313, Centre national des arts plastiques © Malala Andrialavidrazana / Cnap

L’exposition « Global(e) Resistance », au Centre Pompidou jusqu’en janvier 2021, permet de découvrir les œuvres d’une soixantaine d’artistes contemporains qui interrogent l’articulation entre esthétique et politique. La conservatrice Alicia Knock, l’une des commissaires, explique en quoi exposer ces artistes principalement issus des pays des « Suds » engage une réécriture salutaire de l’histoire de l’art.

Quelles sont les « résistances » qu’évoque le titre de l’exposition ? 

Les résistances en jeu dans l’exposition évoquent les stratégies déployées par les artistes pour répondre aux situations d’oppression socio-politiques auxquelles ils ou elles ont fait face depuis le début des années quatre-vingt-dix : les spectres persistants de la colonisation, les régimes autoritaires, la chute du monde communiste et les ambiguïtés de ses survivances, la redéfinition des identités collectives et individuelles. 

De nombreux artistes produisent des dispositifs qui touchent à des questions de mémoire collective, comme la Commission Vérité et Réconciliation réunie après la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et rejouée dans Truth Games de Sue Williamson. Dans Alpargatas, le Colombien Marcos Ávila Forero se fait le médiateur de la mémoire des paysans expropriés de leurs terres.

Pourquoi privilégier les œuvres d’artistes issus des « Suds » ? 

Ces géographies ont fait face à des situations exceptionnelles d’oppression qu’il convient de faire entendre, non pas pour les circonscrire mais pour les faire entrer en résonance avec notre histoire. L’histoire coloniale, celle de la guerre froide, sont des histoires que nous avons en partage. Par conséquent, l’accrochage investit en creux les fantômes de notre histoire, que nous n’assumons pas toujours.

L’exposition se déploie par ailleurs dans une géographie ouverte qui affirme pour la première fois un décentrement du musée vers les mondes non occidentaux, mais aussi et surtout qui tente de rendre compte des mobilités et des circulations souvent diasporiques à l’œuvre dans le travail des artistes. 

L’exposition ne court-elle pas le risque d’incarner un nouveau regard occidental dominant sur une partie du monde ? 

Les œuvres sont toujours choisies pour leur complexité, leurs polysémies, leur « polyphonie », pour reprendre le mot du sociologue anglais et fondateur des cultural studies Paul Gilroy. Elles racontent des généalogies spécifiques et locales, et en même temps s’articulent à une histoire plus globale. Beaucoup d’œuvres témoignent de cette circulation diasporique que j’évoquais plus haut. 

Et l’histoire des « Suds », comme celle de l’histoire occidentale qu’on connaît, existe. Elle a été tracée par des figures comme l’artiste et critique d’art américano-nigérian Okwui Enwezor depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Cette histoire affirme un décentrement, un changement d’énonciation. Elle tend à sortir de l’histoire centralisée, non seulement de l’Occident comme centre mais du centre comme matrice. Il est important de pouvoir situer cette histoire-là tout comme il sera important de pouvoir ultérieurement l’articuler, dans ses spécificités et dans ses ouvertures.

Photogramme du film montrant un homme blanc en costume-cravate devant une cage qui retient deux homme blancs costumés.
Coco Fusco et Guillermo Gómez-Peña, The Couple in the Cage : Guatinaui Odyssey, 1992-1993 / Réalisation vidéo : Paula Heredia, son, 31 min © Centre Pompidou, MNAM – CCI/Dist.RMN-GP © Coco Fusco/Adagp, Paris, 2020 

Comment déjouer le risque d’occulter, par l’accumulation des œuvres, les singularités nationales, régionales ? 

C’est un risque aussi d’isoler les œuvres dans des géographies ou des régionalismes. Une œuvre n’est pas nécessairement intrinsèquement européenne ou africaine : les artistes produisent souvent des métissages. La colonisation elle-même a suscité des hybridations dans le langage plastique des artistes. Par leurs déplacements aussi, les artistes ont produit des œuvres ouvertes. 

C’est le choix de cet accrochage de montrer ces expansions-là. D’autres accrochages et expositions envisageront, je l’espère, de montrer les histoires spécifiques contenues dans certaines œuvres – mais cela suppose encore un travail patrimonial conséquent pour mobiliser de véritables corpus d’œuvres – ou des articulations avec les modernités et contemporanéités occidentales, puis mondialisées.

En quoi exposer ces œuvres dans une institution comme le Centre Pompidou peut-il activer leur portée politique ?

Ces œuvres donnent accès par fragments à des histoires encore trop peu visibles dans l’histoire canonique qu’on nous enseigne ou qu’on nous montre. Il y a encore beaucoup à chercher dans la manière dont peuvent être présentées ces œuvres, qui interrogent l’histoire du 20ᵉ et du 21ᵉ siècles et qui indiquent la possibilité de sa réécriture en engageant la question de l’énonciation (qui parle ?). Cet accrochage est une tentative d’ouverture à une pluralité de récits. 

De plus, je pense qu’il est important de ne pas penser la démocratisation de la culture seulement en dehors de l’institution. Le musée est devenu un espace intimidant, sacré, intellectuel. Il faut qu’on enseigne davantage l’histoire de l’art à l’école pour que le musée puisse devenir un lieu accueillant, un lieu de partage, un lieu de déambulation. 

Je pense que l’accès matériel à l’œuvre ne résout pas tout et qu’il faut proposer différentes manières d’envisager une œuvre, sans hiérarchiser ou catégoriser les contenus : l’histoire canonique et formelle au musée, l’art politique engagé et issu de géographies ouvertes dans d’autres circuits. Ainsi, les histoires ne se rencontrent jamais ! Or l’objectif est au contraire de pouvoir proposer, subtilement, une histoire réciproque et en dialogue, où chacun puisse, singulièrement et collectivement, se reconnaître. 

Publié le 12/10/2020 - CC BY-NC-SA 4.0

Exposition Global(e) Resistance au Centre Pompidou

L’exposition « Global(e) Resistance » dévoile pour la première fois les œuvres de plus d’une soixantaine d’artistes réunies au cours de la dernière décennie, dont une majorité issus des Suds.

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