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Rencontres Nationales des Bibliothécaires Musicaux : la médiation

L’Association pour la Coopération des professionnels de l’Information Musicale (ACIM), dont la Bpi est membre, organise chaque année depuis 2000 des rencontres autour de thèmes tels que « l’éducation artistique », « la mutualisation » ou, cette année, « la médiation ».
Très dynamiques au sein de l’association, les bibliothèques de collectivités territoriales assurent l’organisation et l’accueil des rencontres : après Montreuil en 2012 et Rennes l’an dernier, les RNBM se sont déroulées cette année à Metz. Nous y étions.

Photo de la Boîte à Musique de Metz
La Boîte à Musique, Metz [source www.metz.fr]

Oubliez la grisaille, les casernes, la désindustrialisation et les aller-retours du club grenat entre première et deuxième division. Comme souvent à l’est, le printemps y fait effraction plus franchement qu’ailleurs, et nos hôtes messins n’ont pas manqué de nous rappeler le taux d’ensoleillement annuel. Les larges espaces hérités de la présence militaire ont laissé place aux parcs et aux esplanades – comme celle où se dresse le Centre-Pompidou -, ainsi qu’à un réseau de transports qui nous permet de rejoindre depuis la gare (1h30 de Tgv depuis Paris) le quartier populaire de Borny, où la municipalité a choisi de construire en 2014 une grande salle de « musiques actuelles », la BAM (Boîte A Musiques), dessinée par Rudy Ricciotti. C’est là, à cinq minutes de la bibliothèque de quartier Jean-Macé, que nous retrouvons les quelques 200 professionnels présents.

« Mediomatrix »

 Après une allocution de l’adjoint chargé de la culture, l’inspecteur des bibliothèques Yves Alix, qui a débuté comme discothécaire (il revendique cette appellation), rappelle ces trois principales préoccupations : la formation (au numérique ; aux genres musicaux ; à la médiation et à l’animation) ; la place de la musique dans le débat public (notamment celui portant sur la réforme territoriale) ; les moyens. Yves Alix constate que la musique a été le premier domaine touché par la « révolution numérique », avant l’audiovisuel et maintenant le livre. Il souligne l’adaptabilité des bibliothécaires musicaux à cette nouvelle donne et la nécessité d’une formation minimale de tous les bibliothécaires dans ce domaine.

« Comment rendre le public acteur sans contourner la place de l’art ? » C’est toute la tension qui persiste, et à quoi se mesure peut-être bien la pertinence d’une politique culturelle, entre « démocratisation de l’art » (recommandation) et « démocratie culturelle », (participation). Cécile Prevost-Thomas est sociologue, musicologue, responsable du Master Pro « Médiation de la musique » à la Sorbonne Nouvelle. Rappelant au passage la vocation particulière, et selon elle très ancienne de la ville qui nous accueille, Metz (Mediomatrix, puis Mettis) en matière de médiation, Cécile Prevost-Thomas sera présente pendant tous les débats, et chargée d’en faire un retour au terme des deux journées. Elle insiste sur les différents « écoutes » que la bibliothèque permet : de l’écoute immédiate, l’écoute-émotion, à l’écoute-relais, la recommandation, en passant par l’écoute comparée.

Eurovision

Pour prendre un peu de recul par rapport au contexte national, trois retours d’expérience sont proposés par des professionnels issus de pays voisins : Bettina Scheuer fait montrer (par Nicolas Blondeau, de l’ACIM) les multiples innovations dont fourmillent les six étages de la Stadtbibliothek de Cologne, une ville emblématique de la modernité musicale allemande (Stockhausen, Can, le mythique concert de Jarrett, Kompakt…) malgré un contexte économique et social plombé. A contrario, venu d’une des villes aux mètres carrés parmi les plus chers de la planète (Genève), Florent Dufaux avoue les difficultés des bibliothèques en matière de médiation, et la nécessité de miser sur le numérique. Tony de Vuyst, enfin, raconte la mue de la Médiathèque de la communauté francophone de Belgique, devenu PointsCulture à la faveur des évolutions du secteur : un volume de documents physiques en baisse, des événements, des produits à forte valeur ajoutée (Beat Bang, Archipels, Belgium Underground), des lieux de plus en plus nombreux (dont certains mobiles) et conviviaux.

S’ensuit un débat sur les a priori qui motivent ces actions de médiation, et une interrogation sur l’évidence non questionnée de la notion de « publics » (à desservir, à satisfaire, etc.).

« La musique est un droit » ; « L’écoute musicale comme outil de médiation »

Quatre ateliers occupent les participants pendant l’après-midi : « La musique est un droit : la médiation sociale », que modère Enora Oulc’hen (Bpi) avec la participation de Bruno Mauguil et Annabelle Giudice ; « L’écoute musicale comme outil de médiation », modéré par Véronique Doussot (bibliothèques de Metz), avec Nicolas Henriot (médiathèque de Toul), Mikael Pengam (Médiathèque Luce Courville de Nantes) et Eric Druart (Maison des savoirs) ; « La réforme territoriale » (Xavier Galaup et Christian Massault) ; « La réforme des rythmes scolaires » (Antoine Viry).

L’atelier sur la médiation sociale s’interroge sur la place de la bibliothèque dans la cité : comment inclure les populations éloignées des formes culturelles savantes dans l’offre proposée par les bibliothèques ; quelles formes de médiation envisager pour les publics en difficulté socio-économique, voire en situation de fragilité psychologique, grands utilisateurs des espaces musique des bibliothèques ? Annabelle Giudice a présenté le concept d’Ideas Box déployé par l’association Bibliothèques sans frontières : à l’origine conçus pour des pays ne proposant pas ou plus de structures culturelles institutionnelles (Burundi, Haïti), ces dispositifs de bibliothèques portatives et éphémères, incluant une démarche participative envers leurs usagers, sont en phase de déploiement sur le territoire français. Bruno Mauguil, pour l’association Musiques Tangentes, a présenté des actions de médiation musicale d’un point de vue associatif : ateliers de création musicale en milieu hospitalier, psychiatrique ou carcéral, toujours avec l’appui de professionnels de l’action sociale ou d’éducateurs spécialisés.
Les participants ont échangé sur la dimension « sociale » de leurs opérations de médiation en bibliothèque : concerts pédagogiques, rencontres avec des musiciens, interventions auprès de publics scolaires, actions hors les murs (installation de bibliothèques éphémères dans des zones fréquentées par les habitants du quartier…). Les problèmes soulevés touchent au manque de continuité des actions de médiation, au manque de formation des personnels pour accueillir des publics difficiles, au manque de coordination avec les acteurs sociaux. Les échanges ont permis de réaffirmer la nécessité de conjuguer les efforts et les compétences propres des professionnels des bibliothèques, du monde associatif et de l’action sociale.

Dans l’atelier « Ecoute musicale comme outil de médiation », on se rend très vite compte de la diversité des propositions et des dispositifs, et de la finesse requise pour trouver le bon format, les bons horaires, les contenus adéquats : du « petit déjeuner musical » proposé à Metz aux « écoutes collectives au casque » à Toul, en passant par la conférence mensuelle (Agde), le café-musique « chez Lulu » (Nantes) et les « bulles sonores » (Caluire), on s’aperçoit que ce qui fonctionne n’est jamais un thème, un genre ou un dispositif en soi, mais le résultat de tout cela à la fois. Les uns privilégient la qualité d’écoute (Caluire, Toul), arguant de la présence de systèmes d’écoute et de fonds en bibliothèques dont ne disposent pas la plupart des particuliers ; les autres n’en font pas un prérequis nécessaire (Metz, Nantes), préférant tabler sur la convivialité de rencontres suscitées par un thème ou une concept (par exemples : « rock français / vin anglais », « slow » ou « le genre ») où les participants sont amenés à partager leur propre sélection – que celle-ci passe par YouTube, une clé USB ou les supports traditionnels CD ou vinyles. Dans les premiers cas, la médiation met en valeur l’expérience que permet la qualité de l’équipement et la richesse des fonds ; dans le second, elle ne s’y adosse que secondairement et pointe vers autre chose, de convivial.

Poster Sessions et Big Data

Les organisateurs ont eu la bonne idée, le lendemain matin, de faire précéder la table-ronde hardcore de 11h30 (« Métadonnées musicales et web sémantique, le Big Data au secours de la recommandation ? », avec Frédéric Neff de la SACEM, Nicolas Andry d’Archimed, Rodolphe Bailly de la Philharmonie, Hugo Bon de la société Soundytics et le journaliste spécialiste des industries culturelles Rémi Bouton) d’un temps d’échange et de promotion, dans le hall, des différentes réalisations des bibliothécaires musicaux présents en matière de médiation, le tout sur une superbe improvisation au long cours d’Arsène Ott, directeur de la médiathèque André Malraux de Strasbourg, au saxophone baryton – improvisation propre à dissiper les traces de musiques assez discutables déposées dans le cerveau des participants du fait d’une fréquentation trop tardive des bars de la ville, la veille…

Il fallait grand ouvrir les synapses, en effet, pour approcher les enjeux de la table-ronde matinale, consacrée à l’impact des Big Data et aux opportunités qu’ils permettent dans les métiers de l’information musicale. Les grands entrepôts de données (last.fm, archive.org ; bbc … et bien sûr les grands catalogues de bibliothèques) constituent la matière première du web sémantique (ou plus justement « web de données liées », d’après Rodolphe Bailly). A terme, ces Big Data pourraient aider des professionnels qui se retrouvent, à l’instar des journalistes, en mal de légitimité depuis que leur fonction de « gate keeper » du stock a disparu et que des ordinateurs ont écoute (et analysé) plus de musique que tous les bibliothécaires musicaux réunis : de la gestion d’un réseau de documents, nous serions passés à la gestion d’un réseau de données, puis à un réseau cognitif. Bien qu’intéressante pour comprendre, ou deviner, ce que tout le monde utilise tous les jours (des algorithmes), cette table-ronde a peut-être échoué à susciter l’amorce d’un mouvement inverse, à savoir l’influence du travail quotidien lui-même sur l’évolution des outils.

« La médiation par les acteurs culturels lorrains »

Les bibliothécaires messins, et en l’espèce les bibliothécaires musicaux, jouent un grand rôle dans l’animation de la vie culturelle. En témoigne le panel et la diversité des participants à la table-ronde modérée par Véronique Doussot : on y retrouve l’Orchestre National de Lorraine, le Centre-Pompidou, la Boîte à Musiques et le festival Musiques Volantes, autour de projets comme le Centre de Ressources Musicales, des collaborations Médiathèques-Centre Pompidou (autour de la Beat Generation, Musique et Cinéma, Michel Leiris…), un soutien à la scène locale (démothèque), la promotion d’un festival défricheur (musiques volantes), etc.

(et sinon, savez-vous que Metz, c’est aussi un groupe ?)

Publié le 07/05/2015 - CC BY-SA 4.0

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