Saint-Denis, la ville aux 100 000 visages
Parmi les curiosités du département de la Seine-Saint-Denis, Saint-Denis occupe une place particulière. Cette ville aux multiples facettes fascine. À l’occasion du cycle « Raconter le 9-3 entre histoire sociale et récits contemporains » des Jeudis de l’actualité, organisé par la Bpi, le 21 mai à la Bibliothèque Marguerite-Yourcenar, Balises explore cette « ville-monde » en quelques chiffres.

« C’est pas une ville toute rose mais c’est une ville vivante
Grand Corps Malade, Saint-Denis, album Midi 20 (2006)
Il s’passe toujours quelque chose, pour moi, elle est kiffante
J’connais bien ses rouages, j’connais bien ses virages
Y a tout l’temps du passage, y a plein d’enfants pas sages
J’veux écrire une belle page, ville aux cent mille visages
Saint-Denis centre, mon village. »
L’artiste Grand Corps Malade, Dionysien, écrit sur sa ville, Saint-Denis, « une grande dame ». Dans le slam qu’il lui dédie, il cite les quartiers emblématiques et variés qui font d’elle une « ville aux cent mille visages » : « la place du Caquet » et « ses arracheurs de portable » ; la rue de la République, « le sanctuaire des magasins pas chers » ; la Basilique, où sont enterrés les rois de France ; le café culturel, où « on y va pour discuter, pour boire ou jouer aux dames », etc. La géographie de cette commune du 9-3 est aussi diverse que la population qui occupe ses différents espaces. Ville historique qui abrite la Basilique Saint-Denis, mais aussi cité ouvrière de la banlieue rouge, Saint-Denis a, en effet, plusieurs visages. Pour l’urbaniste Jean-Pierre Charbonneau, interviewé par Gérard Desportes dans La Vie n°3/037 du 13 novembre 2003, « Saint-Denis est une ville d’accueil ; elle contient ceux qui représentent la majorité du monde ; les pauvres, les exilés, les jeunes. Son histoire, sa culture politique et sociale font qu’elle donne sa chance à des gens qui viennent de loin, à ceux aussi qui étaient déjà là et ont connu la fermeture des usines, la disparition d’un certain univers industriel ». Alain Rustenholtz, l’auteur de De la banlieue rouge au Grand Paris (2015), converge dans le même sens : « Le nom de Saint-Denis évoque deux images bien différentes : celle des tombeaux des rois et des demoiselles de la Légion d’honneur dans leur parc, et celle d’une “cité vivante” où les immigrés et leurs enfants créent l’animation comme à Marseille ». La Ville de Saint-Denis se définit elle-même comme une ville « aux mille visages », « qui abrite la célèbre Cathédrale-Basilique, nécropole des rois, tout en étant aujourd’hui le symbole d’une France en mouvement, multiculturelle et créative ». Devenue commune nouvelle depuis son rattachement à Pierrefitte-sur-Seine le 1er janvier 2025, Saint-Denis dévoile ses multiples facettes à travers ses six quartiers : Delaunay Belleville Semard, Grand centre-ville Confluence, Floréal Allende Mutuelle, Joliot-Curie Lamaze Cosmonautes, Franc Moisin Bel Air Stade de France, Plaine Pleyel. La ville la plus peuplée d’Île-de-France après Paris, compte 149 077 Dyonisien·nes et renferme de multiples trésors. Grand Corps Malade utilise le code postal de la commune pour dire, à sa façon, la richesse de sa ville : « 93200 raisons de te faire connaître cette agglomération. »
La ville des 46 rois et 23 reines et des 18 mâts
Au cœur de la ville, trône la basilique Saint-Denis, « Nécropole de 46 rois, 23 reines, 63 princes et princesses de sang royal et de 10 illustres personnages », dénombre Henri Monin dans son Histoire de la Ville de Saint-Denis et de la basilique (1928). Aux côtés de la basilique, d’autres monuments sont incontournables comme les jardins de la Légion d’honneur, le café “Au pavillon” qui abritait l’ancien pavillon de chasse des rois de France, l’hôtel de ville de la place Victor-Hugo datant de 1720, l’Église Saint-Denys-de-l’Estrée, construite entre 1864 et 1867 par l’architecte Eugène Viollet-le-Duc, le porche de l’ancien couvent des Ursulines, l’ancien couvent des Carmélites, devenu aujourd’hui le Musée d’Art et d’Histoire Paul-Éluard, etc.
Les curiosités de la cité historique attirent ainsi de nombreux·euses touristes, comme le note Guy Martignon dans La Seine-Saint-Denis, hier et aujourd’hui (1998) : « cette cité antique a encore conservé beaucoup de trésors et de merveilles archéologiques ; aussi le touriste, ami de l’histoire de France, n’y a-t-il que l’embarras du choix. » Les chiffres confirment ce constat : « La basilique Saint-Denis enregistre “une fréquentation en hausse continue” avec 150 125 visiteurs en 2025 (contre 137 487 en 2024 et 134 974 en 2023) », indique un article de l’Écho d’Île-de-France.
Guy Martignon souligne que le passé historique n’est pas la seule curiosité de Saint-Denis, qui « offre un mélange harmonieux de centre culturel, sportif, artistique et de pôle industriel ». Depuis la construction du Stade de France, entre 1995 et 1997, Saint-Denis devient attractive à divers titres. L’historien précise que le stade comprend 80 000 places, 18 escaliers monumentaux, et que « sa toiture [est] suspendue par des haubans à dix-huit mâts ». Il accueille en 1998 la coupe du Monde de football, les Jeux olympiques de Paris 2024, mais aussi les concerts des plus grands artistes internationaux.


Enfin, Saint-Denis est une ville étudiante, comprenant l’université Paris 8, la Maison d’éducation de Saint-Denis, mais aussi l’École nationale supérieure de cinéma Louis-Lumière.
Ville touristique, sportive et culturelle, Saint-Denis est aussi et avant tout une cité industrielle.
Une banlieue rouge ouvrière
« Saint-Denis est le portrait du Travail, de l’Industrie et du Commerce activement représentés », affirme, en 1928, l’historien Henri Monin, pour qui « les grandes villes ont un visage où se reflètent les multiples expressions de leur activité » : « En 1928, il y a dans son enceinte, 298 industries diverses. » Ces chiffres confirment la remarque de l’historien Cédric David Logement social des immigrants et politique municipale en banlieue ouvrière (Saint-Denis, 1944-1995). Histoire d’une improbable citoyenneté urbaine (2016) : « Cela fait de Saint-Denis un exemple obligé de toute histoire de la France ouvrière, et un terrain souvent arpenté par les chercheurs ». « Son image de ville d’avant-garde pour le mouvement ouvrier se forge à l’occasion des mouvements sociaux de 1919 où le soviet de Saint-Denis est déclaré, en écho à la révolution russe », explique à son tour la géographe et urbaniste Élise Roche dans Reloger les habitants des bidonvilles. Un urbanisme en marge (2022) en s’appuyant sur les travaux de Jean-Paul Brunet, Saint-Denis, la ville rouge : socialisme et communisme en banlieue ouvrière, 1890-1939 (1980). Englobant une population fortement ouvrière, logée majoritairement dans des bidonvilles, la question du logement devient cruciale. « Terre d’immigration autant que foyer d’industrie, la commune de Saint-Denis connaît dans les années 1950-1970 les effets du déficit du logement qui concernait en premier lieu les ménages immigrés », souligne Élise Roche. La politique de résorption des bidonvilles donne ainsi naissance à des quartiers transformés avec de nouvelles constructions pour loger la population ouvrière.
Des mutations sculptent un nouveau visage de la ville
« Dès 1945, la municipalité lance une politique de logements sociaux ; elle crée l’Office public d’habitations à bon marché et commence à acquérir des terrains pour s’assurer la maîtrise du sol. En 1975, la ville compte 19 cités qui totalisent 7 805 logements. Avec ces constructions la zone urbanisée s’est surtout développée vers l’est et le nord, effaçant les derniers terrains agricoles », peut-on lire sur le site du ministère de la Culture.
La désindustrialisation en marche, conduisant à une réaffectation des friches industrielles, contribue elle aussi au réaménagement urbain de nombreux quartiers. De même, le chantier du Stade de France s’accompagne de travaux d’infrastructures dans la zone. « Dans la seconde moitié des années 1990, un discours a émergé valorisant la singularité de Saint-Denis comme “ville-monde”, creuset de longue durée d’une identité gageant une régénération territoriale et civique réussie après la désindustrialisation », affirme d’ailleurs Cédric David.
Une ville multiculturelle
Les habitant·es de Saint-Denis ont des profils socioculturels variés. « On relève aujourd’hui un total de 120 nationalités dont l’algérienne est la première (6 187 personnes, soit 16 %) », écrit Nadège Turpin, du pôle socio-démographie du secteur des études locales de la mairie de Saint-Denis, dans une étude consacrée à la population dionysienne, parue en 2019. Les multiples régions du monde représentées contribuent à la richesse culturelle de la ville, dynamisée par la présence de nombreuses associations socioculturelles et de structures de quartiers. Claire Doutriaux, réalisatrice, monte un projet artistique et participatif, destiné à mettre en valeur la « ville-mosaïque » qu’est Saint-Denis et faire se côtoyer étudiant·es, salarié·es, locataires de logements sociaux, de logements privés, commerçant·es, etc. En 2021, elle projette son film Moi, Dionysienne. Moi, Dionysien sur le parvis de la Basilique, composé de 365 portraits vidéos pour montrer la diversité des habitant·es, les réunir et lutter contre les préjugés. Une manière de dire NON à l’intolérance, au racisme et à toutes les violences du quotidien, car n’oublions pas que Saint-Denis est aussi un espace d’affrontements et de haine à l’encontre des populations issues de l’immigration. Récemment, les commentaires racistes proférés sur les réseaux sociaux à l’encontre du nouveau maire Bally Bagayoko, élu en mars 2026, le prouvent, comme le rappelle l’association SOS Racisme. Dominique Sopo, président de SOS Racisme, dénonce dans une tribune la polémique née d’une phrase prononcée par le nouveau maire : « la ville des rois morts et du peuple vivant. » Il explique comment cette citation a été déformée pour faire dire à l’élu ce qu’il n’avait pas dit : « Saint-Denis, la ville des Noirs. »
Lieu de mémoire et mémoire d’un lieu
« Le discours charge le lieu de toute une mémoire, un imaginaire, parfois un inconscient, un impensé du lieu comme le dit joliment François Hartog [dans “Temps et Histoire. Comment écrire l’histoire de France”]. Bref, le locus est tout à la fois une construction sociale, un produit du langage et de la mémoire, un instrument cognitif et un argument polémique enfin […] Le lieu gagne aussi son identité et sa singularité par la mémoire qui s’y attache et la cristallisation symbolique qui s’y produit. La géographie est servante de l’histoire. »
Jean-Marie Le Gall, Le Mythe de Saint-Denis. Entre naissance et révolution (2007)
Les réflexions de Jean-Marie Le Gall s’appliquent particulièrement à Saint-Denis. La mémoire collective des Dionysien·nes mais aussi de celles et ceux qui ont visité la ville ou s’y sont rendu·es pour une raison pour une autre, de celles et ceux qui en ont entendu parler, porte en effet en elle l’identité de cette ville.
Saint-Denis est ainsi un lieu pluriel, aux sonorités multiples, où, on prend « des accents plein les tympans », pour reprendre les mots de Grand Corps Malade. Une ville aux « cent mille visages ».
Publié le 18/05/2026 - CC BY-SA 4.0
Pour aller plus loin
Midi 20
Grand Corps Malade
Djanik, 2006
Pistes : Le jour se lève, Saint-Denis, Je dors sur mes 2 oreilles, Midi 20, Ca peut chémar / avec John Pucc’Chocolat, 6ème sens, Je connais pas Paris le matin, Chercheur de phrases, Parole du bout du monde / avec Rouda, Attentat verbal, Les voyages en train, J’ai oublié, Vu de ma fenêtre, Rencontres, Ma tête, mon cœur…, Toucher l’instant.
À la Bpi, 782.6 GRAN.C4 (tympan.bpi.fr)
De la banlieue rouge au Grand Paris. D'Ivry à Clichy et de Saint-Ouen à Charenton
Alain Rustenholz
La Fabrique, 2015
Une histoire politique et sociale de 25 communes de la banlieue proche de Paris, marquées par leur ancrage à gauche et leur activité industrielle passés. © Électre 2015
À la Bpi, 913.39(441) RUS
Histoire de la ville de Saint-Denis et de la Basilique : nécropole de 46 rois, 23 reines, 63 princes et princesses de sang royaux et de 10 illustres personnages
Henri Monin
Culture et civilisation, 1976
Initialement publié en 1928, cet ouvrage retrace l’histoire de la ville de Saint-Denis, de la mort du roi Dagobert, en 639, jusqu’au XIXe siècle.
À la Bpi, 944.2 SDEN
La Seine Saint-Denis hier et aujourd'hui
Guy Martignon
Sides, 1998
Une invitation à découvrir autrement la Seine Saint-Denis : les parcs de la Courneuve ou du Saysset, la forêt de Bondy, le château de Villemomble parmi d’autres château, abbayes et églises ainsi que des petites municipalités.
À la Bpi, 944.1 MAR
Reloger les habitants des bidonvilles : un urbanisme en marge
Élise Roche
Presses universitaires de Rennes, 2022
Cet ouvrage présente une analyse du traitement contemporain des bidonvilles en France. Il s’appuie sur une enquête qualitative menée dans les années 2010 en banlieue parisienne, à Saint-Denis (93). Les dispositifs de relogement, fortement entrepris et soutenus localement, sont pourtant souvent présentés comme des échecs par les acteurs eux-mêmes. Il s’agit donc de comprendre ce paradoxe : celui d’un engagement institutionnel contre le mal-logement qui se solderait malgré tout par la production d’un habitat précaire, un « quasi-bidonville ». Pour ce faire, cet ouvrage tente d’expliquer la persistance de la question des bidonvilles dans les périphéries des grandes agglomérations. Il entend également saisir la prégnance de l’urgence dans le traitement des « campements », et comprendre comment celle-ci est traversée par des logiques d’ethnicisation. Par une approche inspirée des études urbaines, et nourrie des analyses relatives à la ville néolibérale, ce livre entend proposer une lecture nouvelle des dispositifs de relogement de bidonvilles en proposant une analyse des effets locaux des politiques migratoires et des politiques de logement ou d’hébergement.
À la Bpi, 913.321 ROC
Le mythe de saint Denis : entre Renaissance et Révolution
Jean-Marie Le Gall
Champ Vallon, 2007
Saint Denis a été longtemps le saint de la nation française : protection du roi à la guerre, souverains enterrés à côté de ses reliques à l’abbaye de Saint-Denis, personnage légendaire des origines apostoliques de la France. Cette étude montre comment s’est développée la mystique dionysienne, mais aussi comment elle a vacillé à la Renaissance, puis disparu à la Révolution.
À la Bpi, 27(44) LEG
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