Sélection

Appartient au dossier : Dans la bulle des auteurs et autrices de BD

Dans la bulle de Sophie Darcq

Le premier roman graphique de Sophie Darcq, Hanbok, est un récit autobiographique, sur lequel elle a travaillé plus de quinze ans. L’autrice y reconstitue son histoire, convoquant ses souvenirs et ses émotions, mêlant les formes de narration et les styles de dessin. Pour Balises, Sophie Darcq a sélectionné quatre œuvres qui ont inspiré ou nourri son processus de création.

Sophie Darcq a étudié la bande dessinée à l’École européenne supérieure de l’Image (EESI) d’Angoulême, puis a travaillé pour des fanzines, des magazines ou des collectifs auxquels elle propose de courts récits. Elle fut également résidente à la Maison des Auteurs d’Angoulême.

Son voyage en Corée de 2004 a déclenché l’envie de réaliser un récit plus long et plus intime. Elle publie son premier album Hanbok (du nom du vêtement traditionnel coréen) en 2023 et envisage déjà une suite. Cet ouvrage remporte le prix Révélation de l’ADAGP / Quai des Bulles 2023 en octobre 2023, puis le prix spécial du jury au FIBD 2024 d’Angoulême, quelques mois plus tard.

Publié le 08/04/2024 - CC BY-NC-ND 3.0 FR

La Place

Annie Ernaux
Gallimard, 1984

Quand j’étais étudiante, un très bon ami m’avait prêté ce livre que je me souviens avoir bien aimé, mais qui ne m’avait pas marquée plus que ça. C’est seulement des années plus tard, à la deuxième lecture, que ce livre a résonné en moi de façon particulière : est-ce une réminiscence de la première lecture ? Le fait d’avoir lu d’autres romans d’elle me l’a rendue familière et sa voix me parle maintenant comme celle d’une amie intime ? Ou est-ce simplement l’efficacité de son écriture, dans ce livre et sur ce sujet en particulier ? Sans doute tout à la fois. Je me rends compte que quand je relirai encore La Place, celui-ci infusera toujours, de manière plus enrichissante et nourrissante, ma propre vie.

La dimension autobiographique des livres d’Annie Ernaux me parle et j’aime la sobriété de son écriture. Je l’ai relue récemment suite à un de ses autres livres, L’Autre fille. Dans La Place, elle dresse le portrait de son père et raconte sa relation avec lui. Dans L’Autre fille, elle évoque la première fille que ses parents ont eue avant elle, et qui est décédée enfant. Et toujours, elle dépeint le milieu modeste qui l’a vue grandir, incarné par son père, et le fossé qui s’est progressivement creusé entre elle et celui-ci à partir du moment où elle a pris goût à la lecture, tout au long de ses études et au fur et à mesure de son émancipation sociale.

Ce que j’aime dans ses livres, c’est qu’en donnant l’impression de ne pas trop savoir où elle va, Annie Ernaux invite à déchiffrer avec elle des morceaux de souvenirs et des photographies, et tout ça mis bout à bout et assemblé compose des images très fortes de moments de sa jeunesse, avec la clairvoyance du recul : c’est une expérience d’écriture qu’elle partage de manière très subtile. Avec ses mots on navigue entre les années, et on est amené à voir à travers son regard, sa respiration, on ressent son émotion, qu’elle exprime avec retenue. On suit son cheminement de pensée avec elle, ce qui en fait une aventure littéraire très prégnante. J’ai l’impression d’être à ses côtés et qu’elle me parle, sans m’expliquer. J’aime beaucoup ce ton, ça me touche beaucoup. Je ne m’en suis pas rendue compte à ce moment-là, mais je peux dire maintenant que ce ton m’a influencée quand j’ai repris l’écriture de Hanbok.

À la Bpi, niveau 3, 840″19″ ERNA 4 PL (livre audio)

New York trilogie : intégrale (Big City)

Will Eisner
Delcourt, 2018

Big City est une grosse référence pour moi. C’est une intégrale d’histoires plus ou moins longues, augmentée de scènes d’une ou quelques pages qui se passent toutes à New York.

Quand j’ai découvert l’œuvre de Will Eisner, je ne connaissais pas The Spirit, série par laquelle il s’est fait connaître. J’ai commencé directement avec ce recueil de récits, pour certains quasi autobiographiques, comme Le Rêveur. Et malgré la facture du livre très moche (intégrale faite à l’occasion des 30 ans de Glénat), dès que je l’ai feuilleté, il me le fallait ! J’ai été aspirée, tellement la mise en page, les personnages expressifs, les compositions, le rythme, les contrastes…, tout y est vivant et maîtrisé, au service du récit, comme on dit. On voit tout de suite qu’il se passe des choses importantes dans la vie de ces personnages, souvent les « petites gens » – Le Peuple invisible est d’ailleurs le titre d’une des histoires –, ou des juifs immigrés comme dans 55 Dropsie Avenue.

J’admire le génie de Will Eisner dans la mise en scène, que l’on qualifie souvent de théâtrale. Les compositions de ses planches sont habilement menées par un juste dosage du noir et des gris, qui laisse circuler le blanc, et rendent le tout rythmé et hyper lisible. Les détails du dessin, ainsi que les dialogues, les sujets abordés, les ambiances et les effets dramatiques, les cadrages et points de vue, les découpages… sont maîtrisés. En gros, tout ce qui compose une bande dessinée est finement mis en place et provoque un plaisir jubilatoire de lecture. Pour moi, c’est un modèle d’efficacité vers lequel je reviens, comme un curé avec sa bible, aujourd’hui encore. À chaque fois que je tombe sur une page de Will Eisner, l’effet est identique, j’ai envie de me replonger dedans. L’énergie qui en jaillit ne peut être que communicative et stimulante quand on veut faire de la bande dessinée, et même quand on ne veut pas en faire.

À la Bpi, niveau 1, RG EIS N

Memories of Murder

Bong Joon-ho
CJ Entertainment/Sidus Pictures, 2003

C’est le deuxième long métrage du réalisateur de Parasite, Bong Joon-ho, après Barking Dogs Never Bite que j’aime beaucoup aussi. Inspiré d’une vraie enquête pour retrouver le premier tueur en série coréen dans les années 1980, c’est un polar avec des scènes et une ambiance bien sombres et glauques comme il faut (à la Seven de David Fincher) au cœur de la campagne coréenne.

Les décors sont soignés, et les personnages bien gratinés. Bong Joon-ho tourne les personnages en dérision pour désamorcer la tension de l’horreur, et je trouve qu’il le fait avec tendresse quand il met en scène l’inspecteur naïf de la campagne (joué par l’acteur Song Kang-ho que j’admire beaucoup, pour la truculence de son personnage) et l’inspecteur arrogant de la ville, qui s’avère au final aussi incapable que son confrère de trouver le meurtrier. L’alchimie de tous ces éléments est réussie je trouve. Mais ce qui est effroyablement fascinant, c’est de savoir que le tueur n’avait pas été retrouvé au moment de la sortie du polar en 2003. D’ailleurs, imaginer que le gros plan final sur le visage du détective qui regarde la caméra, par conséquent le spectateur, et possiblement le vrai tueur qui aurait pu être au cinéma à ce moment-là, est vertigineux.

Ce qui me séduit, c’est comment Bong Joon-ho, en plus de poser un regard critique sur la société coréenne (ce qu’on retrouve systématiquement dans tous ses films) joue ici avec le réel et ajoute un aspect presque vénéneux à son film : il nous communique cette fascination qu’il a pu avoir pour cette affaire avec une mise en scène cinématographique grandiose, et puis nous renvoie dans ce réel où le monstrueux est en chair et en os, là, à nos côtés. Difficile de faire abstraction de cette donnée, surtout à l’époque, parce qu’aujourd’hui le tueur en série est en prison. Mais pour moi la métaphore est évidente, et reste d’actualité. Au-delà du côté sensationnel, j’admire cette fin parce qu’elle pointe du doigt une société qui ne trouve pas la solution, ou qui ne se donne pas les moyens, pour protéger les gens de ce qu’elle a elle-même généré : le monstrueux, l’impensable.

« La Symphonie pastorale », dans l'album Les Palaces

Brigitte Fontaine
Virgin, 1997

Ah que c’est difficile de choisir une seule chanson, ou un seul album de Brigitte Fontaine !

« La Symphonie pastorale » est le dernier titre de l’album Les Palaces,  « Ah que la vie est belle » en est le premier. Et entre les deux : « La Cour »,« Le Musée des horreurs », « Chat », « L’Île », « Ali », et d’autres chansons dont je n’ai pas la mélodie en tête au moment précis où j’écris. Mais je sais que dès que j’en entends quelques bribes et quelques notes, je suis transportée, pas tant à l’époque de ma vie où j’ai découvert cet album (et tous les autres), mais dans une sorte de royaume intemporel, magique et vivifiant. C’est dire comme j’aime l’œuvre de Brigitte Fontaine, et sa personnalité. Elle ne suit pas les conventions, elle est drôle, touchante, farfelue, intelligente, inspirante et humble. Pour moi, elle incarne la classe absolue, alors si je l’écoute, je ne peux rien faire d’autre. Mais ses chansons m’ont toujours accompagnée depuis le jour où je l’ai découverte, et elles ne sont pas près de me lasser.

J’ai écouté du Brigitte Fontaine pour la première fois quand j’étais étudiante à Angoulême, et ça m’a immédiatement plu. Sa créativité, sa poésie, son audace, sa joyeuse provocation, la manière qu’elle a de jouer avec les mots, et son humour, me stimulent énormément. Je trouve tellement réjouissant sa liberté de ton quand elle chante (crie) des gros mots, et sa liberté tout court. Elle donne corps aux mots qu’elle prononce avec délectation, et les images qu’elle en fait surgir par leur prosodie sont toujours surprenantes et originales. Par exemple, les paroles de « La Symphonie pastorale » sont composées d’une suite de titres de livres célèbres, dont je n’ai pas lu la moitié. Mais le pouvoir évocateur que contient déjà chaque titre est magnifié par le phrasé de Brigitte Fontaine, comme si elle les servait sur un plateau. Ajouté à ça, des envolées lyriques musicales… C’est très beau, et cela relève vraiment de la féerie.

À écouter à la Bpi, sur tympan.bpi.fr

Pour aller plus loin

Le blog de Sophie Darcq

Sophie Darcq présente son actualité et partage de courts récits, des dessins et des planches. Vous pouvez la suivre également sur Instagram.

Hanbok

Sophie Darcq
Apocalypse, 2023

Ce roman graphique raconte l’histoire d’une jeune adulte – l’autrice – originaire de Corée, qui a grandi en France, son pays d’adoption dans lequel elle a grandi avec ses quatre sœurs, à travers son premier voyage en Corée en 2004. Ce voyage va l’amener à la rencontre de sa famille biologique et la conduire à se questionner sur sa double identité.

Ce récit autobiographique aborde des sujets difficiles, comme l’abandon et le sentiment d’étrangeté à l’autre. Pour transmettre des émotions au lecteur ou à la lectrice, Sophie Darcq joue avec différents styles graphiques, en passant par exemple du dessin photographique à un dessin « cartoonesque ». Elle utilise toutes les possibilités de la plume et de l’encre de Chine, son outil préféré, jouant avec les textures, les hachures, les trames. Son récit, à l’écriture dense, nous plonge immédiatement dans son histoire personnelle à travers différentes époques de sa vie. La gravité du propos est contrebalancée par le ton humoristique et la sensibilité du personnage.

À la Bpi, niveau 1, RG DAR H

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