Interview

Tatiana Trouvé nous désoriente
Entretien avec Annalisa Rimmaudo

Arts

portrait de l'artiste
Portrait de Tatiana Trouvé. © photo : Claire Dorn

L’artiste Tatiana Trouvé a conçu son exposition « Le grand atlas de la désorientation », au Centre Pompidou, à l’été 2022, comme une visite labyrinthique et poétique d’un monde évoquant le travail du rêve et ses mécanismes. Annalisa Rimmaudo, attachée de conservation au service des Collections contemporaines du Musée national d’art moderne, nous présente l’artiste et sa démarche.

Quels sont les débuts de Tatiana Trouvé ?

Sa mère est française et son père est italien. Elle est née en 1968 en Calabre, où elle a passé sa petite enfance, puis elle est partie à Dakar où son père enseignait la sculpture dans une école d’architecture. Elle y est restée toute son adolescence. Elle s’est formée à la Villa Arson de Nice, puis aux Pays-Bas, à l’Atelier 63 où elle a rencontré des artistes de la branche conceptuelle orthodoxe, comme stanley brouwn. Elle revient à Paris au début de l’année 1991. 

Pendant un temps, elle squatte différents ateliers et, pour vivre, elle est surveillante de salle dans les musées. Cela explique les évocations de gardiens qui se trouvent dans l’exposition. Ces gardiens sont présents par le biais d’objets restés sur place, les chaises, les livres, les chandails, les sacs.

Elle a eu du succès très tôt, même si elle admet que ce n’était pas forcément simple pour elle en tant que jeune femme de se faire une place. Elle a reçu notamment le prix de la Fondation d’entreprise Ricard en 2001 et le Prix Marcel Duchamp en 2007.

Sculptures, dessins… son œuvre est foisonnante. Comment Tatiana Trouvé travaille-t-elle ?

Tatiana Trouvé travaille seule et beaucoup, à toute heure. Elle est très précise. On la connaît d’abord comme sculptrice mais elle est aussi une dessinatrice talentueuse. Deux pièces ont été reconnues tout de suite par la critique : Les Polders, maquettes à l’échelle 1 d’espaces de travail, de l’armoire aux câbles électriques ; et Les Fantômes qui étaient des gros sacs fourre-tout poinçonnés en braille.

Tatiana est moins connue pour ses dessins, qui sont d’une grande précision, d’une grande intériorité, très chargés émotionnellement. Elle procède toujours de la même façon : elle prend un papier coloré qu’elle maroufle sur une toile, puis elle y jette de l’eau de javel. Ensuite, elle essaie d’arrêter et de gérer la tache. Elle lit dans la tache comme dans du marc de café et, à partir de cette tache, elle compose et fait surgir un paysage. Une présence humaine subsiste toujours, par le biais d’objets laissés sur place ou de mobilier.

Tatiana Trouvé. Sans titre, de la série Les Dessouvenus, 2019. Crayons de couleur, eau de Javel et papier collé sur papier marouflé sur toile 125 x 200 x 3 cm. Collection Beth Rudin DeWoody © photo : Florian Kleinefenn © Adagp, Paris, 2022

Comment a-t-elle conçu la scénographie de l’exposition ?

Son idée était de rentrer dans un dessin à travers plusieurs dessins. Des dessins suspendus, ou aux murs, sont entourés par des rideaux bleus et beiges, qui donnent une profondeur et accentuent la superposition de plans. Cette scénographie fait référence à l’architecture moderniste, comme les architectures d’intérieur de Van der Rohe ou Le Corbusier, et on reconnaît parfois dans ses dessins un clin d’œil au mobilier de cette époque, tels que des socles, des banquettes… 

Le sol est recouvert d’un matériau composite fait de ciment et de bois sur lequel elle a dessiné à partir d’une gigantesque tâche bleuâtre. Au lieu de créer un paysage, elle a superposé des diagrammes de circulation issus du monde animal et du monde humain, qui ne sont pas forcément unis entre eux. Par exemple, une grande arabesque blanche très imposante au milieu de la salle correspond au déplacement des fourmis ; un tracé bleu avec des figures géométriques rondes ou carrées correspond, lui, au déplacement sophistiqué des loups, solitaires ou en meute. Il y a aussi la figure d’un cytoplasme et de plusieurs neutrinos, particules élémentaires qui se déplacent vers l’atome en oscillant et en créant des ondes planes. On peut également voir un diagramme des « lignes d’erre » cartographiées et imaginées par Fernand Deligny. Cet éducateur hors normes avait étudié le mouvement de certains enfants autistes, reconnaissant leurs parcours méthodiques, répétitifs et presque prévisibles. D’autres cartographies sont issues de rêves aborigènes. 

Dans ses dessins, des lignes relient souvent différents paysages. Tatiana Trouvé superpose des environnements étrangers, comme ces grosses pierres dans un intérieur soigné, ou ces banquettes de musée dans un terrain vague. Plusieurs mondes différents se confrontent pour construire des paysages mentaux.

L’exposition est un lieu très paisible dans lequel on se sent bien, notamment grâce aux couleurs choisies et à la lumière naturelle qui passe à travers les rideaux. Mais quand on regarde plus attentivement, on voit ces paysages un peu inquiétants, dans lesquels on peut se sentir mal à l’aise. Les jardins de sculptures derrière les rideaux sont visibles à travers deux grilles en bronze. Ces portails sont des cartographies de peuples d’Océanie, composées d’enchevêtrements de brindilles de bois et de coquillages. Tout son travail est très étudié.

Les noms de ses œuvres sont souvent énigmatiques, il s’agit parfois même de mots inventés…

La série Les Déssouvenus vient d’une expression bretonne pour désigner les personnes qui ont perdu la mémoire, qui sont perdues. Intranquility vient de Fernando Pessoa. La dernière série, Le Grand Atlas de la désorientation invite le spectateur à perdre ses repères. Quand on est désorienté on est plus attentif à ce qui nous entoure et on voit les choses autrement. Se perdre pour habiter différemment et comprendre d’autres choses qui nous étaient cachées, invisibles. C’est à chacun de se repérer selon ses propres façons de circuler, et de vivre l’espace.

Publié le 21/06/2022 - CC BY-NC-SA 4.0

Pour aller plus loin

Exposition Tatiana Trouvé - Le Grand Atlas de la désorientation | Galerie 3, Centre Pompidou, du 8 juin au 22 août 2022

Née à Cosenza (Italie) en 1968, Tatiana Trouvé développe une œuvre aussi vaste qu’ambitieuse, où dessin et sculpture s’entrecroisent en un mouvement de va-et-vient permanent. Son travail dans l’espace à trois dimensions procède d’une invention de lieux à (ré)habiter, tandis que sa production graphique, d’essence bidimensionnelle, fait surgir, comme autant de scènes, des arrangements fragmentaires d’éléments architecturaux, paysagers et mobiliers qui évoquent le travail du rêve et ses mécanismes.

Tatiana Trouvé : Le Grand Atlas de la désorientation

Jean-Pierre Criqui (dir.)
Éditions du Centre Pompidou,

Tatiana Trouvé développe une œuvre aussi vaste qu’ambitieuse, où dessin et sculpture s’entrecroisent en un mouvement de va-et-vient permanent. Son travail dans l’espace à trois dimensions procède d’une invention de lieux à (ré)habiter, tandis que sa production graphique, d’essence bidimensionnelle, fait surgir, comme autant de scènes, des arrangements fragmentaires d’éléments architecturaux, paysagers et mobiliers qui évoquent le travail du rêve et ses mécanismes. (Présentation de l’éditeur)

À la Bpi, niveau 3, 70″20″ TROU 2 (Bientôt à la Bpi)

 

Tatiana Trouvé

Françoise Ninghetto et Thierry Davila
Mamco, 2022

La collection du Mamco conserve nombre d’œuvres de Tatiana Trouvé. Il y a d’abord Prepared Space dont il existe deux versions (2014 et 2020) : il s’agit d’une salle entière recouverte de panneaux de bois blancs qui spatialise une manière de carte de navigation inscrite dans ses murs et dans son sol. Il y a ensuite toute la collection des copies de dessins, au total près de 350 items, disponibles dans un module précisément conçu par l’artiste. Cet ensemble imposant donne à voir le laboratoire de l’œuvre, son cœur actif en même temps que son instance régulatrice. Il y a enfin un second module, dédié aux correspondances de l’artiste. Autant de moments de son œuvre, étudiés ici d’une manière détaillée par Françoise Ninghetto et Thierry Davila, qui font de l’univers graphique de Tatiana Trouvé un élément clé d’une entreprise artistique marquée du sceau de l’intimité et de l’exploration administrative de la mémoire. © Electre

À la Bpi, niveau 3, 70″20″ TROU 2

Djinns

Tatiana Trouvé
FRAC de Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Centre national de l'estampe et de l'art imprimé et Espace Paul Ricard, 2005

L’artiste renoue ici avec les fantômes de son enfance africaine et suggère un parcours onirique où l’on bascule dans la pénombre de pièce en pièce, à la découverte de compositions fantastiques qui veulent capter l’air, les sons au même titre que nos pensées, nos rêves, nos fantômes. © Electre

À la Bpi, niveau 3, 70″20″ TROU 1

Tatiana Trouvé : prix Marcel Duchamp 2007

Jean-Pierre Bordaz
Éditions du Centre Pompidou, 2008

Publié à l’occasion de la remise du prix Marcel Duchamp 2007 par l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (ADIAF) à Tatiana Trouvé, et de son exposition « 4 between 3 and 2 » à l’Espace 315, au musée national d’art moderne du Centre Georges Pompidou, Paris, du 25 au 29 septembre 2008. 

À la Bpi, niveau 3, 70″20″ TROU 2

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